‹ Lettres napolitainesChapitre 4 sur 27 · A M. LE BUG DE LA ROGHEFOUGAULD-DOUDEAU VILLE, A PARIS · texte numérisé non relu

A M. LE BUG DE LA ROGHEFOUGAULD-DOUDEAU VILLE, A PARIS

Monsieur le Duc y

On avait souvent vu en Europe le spectacle de provinces qui se détachaient, d'Etats qui se formaient , s'agrandissaient ou se défaisaient , de souverainetés qui se déplaçaient ou qu'on aidait à disparaître, mais on n'avait jamais vu, peut-être, de brusques invasions, de conquêties en pleine paix , de provinces enlevées par surprise , de rapts de peuples concertés dans les mystères des sectes , de complicité avec les cabinets , comme il est arrivé au royaume de Naples. Je ne veux pas vous raconter, M. le Duc, les péripéties du drame de la révolution napolitaine, qui devait changer r état de X Italie et la face du monde monarchique en Europe. Mais je tiens à constater la dignité avec laquelle tomba la monarchie de Naples, une des plus antiques et des plus illustres qui furent au monde. On a affecté de ne pas croire que le Roi quitta Naples pour épargner le sang de ses sujets et les grandeurs de sa patrie; on n'a pas même voulu voir dans ce prince chevaleresque se retirant au milieu de son armée , Charles X abandonnant Rambouillet pour gagner la rade de Cherbourg. C'est à ce Prince, chez qui la crainte domina tout autre sentiment , se rendant avec précipitation sur les bords du Medway, qu'on a comparé un jeune Roi se transportant au milieu de ses troupes pour lutter héroïquement et défendre sa couronne et l' indépendance de son pays. C est l'exemple de Jacques II, abandonnant deux fois Londres, n'ayant d' autre soin que de sa personne, et ne prenant aucune mesure ni pour la défense de la capitale, ni pour le maintien de l'ordre et de

la justice , qu'on a voulu retrouver dans un Roi qui s'éloignait de sa capitale, en y laissant un gouvernement et une garnison , pour prendre le commandement de son armée sur le Vulturne , où il ne se montra jamais au dessous de la destinée qu' il avait plu à la Providence de lui faire. Cependant bien des rois ont été obligés, par les vicissitudes de la guerre , d'abandonner leurs capitales. Philippe Y sortit deux fois de Madrid, et le comte de Cavour, qui osa dire que Tcloignemenl de François II constituait une abdication, oubliait que, Y année précédente, il avait suivi son roi abandonnant Turin devant Y invasion , au point que les Autrichiens, avec un peu plus de hardiesse et de résolution , auraient pu occuper cette capitale.

Il est bien facile de dire , M. le Duc , qu'avec un peu plus d'énergie la révolution de Naples eût été vaincue. Je ne le crois point. Celle de Naples n' était pas seulement une révolution intestine, qui fut dans les idées plus que dans les faits. C'était une révolution qui se compliquait de questions extérieures, et les idées, comme Y appui , partaient d'en haut au lieu de venir d' en bas. La politique extérieure de tous les Etats dépend essentiellement de leur politique intérieure, mais les Etats de second ordre tournent malheureusement dans l'orbite des grands empires. Un nouveau règne, en 1859 , pouvait promettre une nouvelle ère de paix, de concorde et de prospérité , si la révolution et les ambitions de la maison de Savoie ne s'y fussent opposées. Au lendemain du 22 mai 1859, la monarchie de Naples était debout, les ordres de la société restaient ce qu'ils étaient, les rouages administratifs continuaient à fonctionner , les lois étaient respectées , le pouvoir militaire de l'Etat , proportion gardée , était imposant. li semblait que la machine politique fonctionnât comme toujours. Peu d'esprits, à la vérité, savaient apprécier les causes cachées qui pouvaient amener le plus étrange et le plus dramatique bouleversement. Cependant, de sombre.^ . appréhensions troublaient la quiétude générale, et alarmaient la prévoyance des hommes éclairés. C'est que la marche insidieuse des sociétés secrètes , propageant dans l'ombre le principe de l'unité italienne, s'étendait dans toute la péninsule. Le

^onTernement de Naples n'iguorait nullement de quels moyens cachés ces sectes, composées pour la plupart d' exilés du royaume des Deux-Siciles, se servaient pour répandre dans les populations le poison de leurs doctrines subversives. On les avait plusieurs fois dénoncées à l'Europe par des jugements publics. Des craintes mal définies saisissaient les masses , on sentait que les excitations du dehors pouvaient en moins de quelques mois tout confondre, et condamner le nouveau règne à périr dans Timpuissance.

Depuis 1849 , le Piémont s' était efforcé de se relever moralement de l'échec militaire de Novare, et s'était donné , en travaillant à ses propres intérêts avec une activité infatigable , toutes les apparences d* un dévouement héroïque et désintéressé. Il s'était placé dans une situation hostile vis-à-vis du royaume de Naples. Depuis dix ans, il donnait asile aux émigrés de tous les pays d' Italie, sans cesse exaltés par la presse et par l'appui du gouvernement. Manin et Trivulce Pallavicino , V ancien prisonnier du Spielberg , avaient institué, après la bataille de Novare, une association secrète ayant pour but T indépendance italienne , et on avait adjuré le roi de se mettre à la tête du mouvement. On sait que, pendant le Congrès de Paris, le cabinet de Turin avait mis en avant la question de la nationalité Italienne , et les aspirations des peuples vers la grandeur , la liberté et Y indépendance de la péninsule. Mais on ignore peut-être la mission des émigrés napolitains à Âix-les-Bains et à Genève pour encourager les entreprises d' un prétendant à la couronne de Naples. Plus tard, ce fut l'expédition de Pisacane, partie de Gênes, qui vint révolutionner le royaume. L'attentat d'Âgésilas Milano, attentat jusqu'alors inouï dans les temps les plus malheureux de notre histoire , fut loué hautement par la presse piémontaise et célébré en vers par les exilés réunis à Turin.

Pendant la guerre d' Italie , de bruyantes démonstrations, notamment à Naples et à Palerme après la bataille de Magenta , furent un événement , moins par leur importance propre et immédiate, que par les symptômes qu' elles révélaient , et qui lais-

saieot la sitoaCon plus grave aa Irademain qa' éDe n' était bt veille. La révolte de la division suisse ébranla la fermeté de l'armée. Dans tons ces fiiils comme dans tontes les agitations qui s'ensaivirenl eu Italie, la main du Piémont n'était qne trop visible. L'or que Ton trouva cbez nn grand nombre de soldats et la qualité des monnaies ne lassaient aoeun doute sur la cause de la révolte des Suisses , à laquelle avaient contribné le consulat et quelques attachés de la légation sarde. La pluplart des soldats licenciés, dix mois après, figuraient dans les cohortes de Garibaldi ! Mais ce fut surtout après la paix de Villafranca que la secte devint Y auxiliaire du gouvernement piémontais. L' annexion de r Italie centrale, Tiosurreclion de la Sicile étaient préparées par des comités agissant tous sous Y impulsion de la société centrale. Tous les journaux hostiles , tous les pamphlets , toutes les lettres des émigrés excitant les sujets à la révolte, les oiBciers et les généraux à la défeclioQ , sortaient de la légation sardel Et quand on envoya à Naples un ministre qui avait été plénipotentiaire au Congrès de Paris, un frémissement électrique sembla &ire tressaillir le pays tout entier. Jusqu' alors il y avait eu agitation dans les esprits : dès ce moment , il y eut la conspiration en permanence et n'attendant plus que Tordre d'agir. La maison de ce ministre devint le lieu de réunion habituel de tous les compromis ^ de tous les exaltés , qui en sortaient l'air confiant et affairé. Des cocardes , des papiers tricolores furent jetés des loges de théâtre» et on parsema les rues de proclamations incendiaires provenant d'imprimeries clandestines. A dater de ce moment tout fut mis en œuvro pour corrompre et pousser à la trahison l'armée napolitaine . Insinuations, provocations de la presse, sollicitations de parents émigrés , exhortations des comités, tout fut mis en jeu pour arriver à ce but. Les séductions prenaient pour prétextes la résurrection , la gloire et la grandeur de ritalic.

On connaît, M. le Duc, les détails de cet envahissement en pleine paix d' un royaume dont le Piémont avait naguère sollicité l'ailiancc. On sait comment Y expédition de Garibaldi avait été orga-

Bisée par le gouvernemenl deTurin, et était partie de Gênes, comme celle de Pisacane trois ans auparavant. On sait comment le goiiyernement de Turin taxa tout haut les faits de Garibaldi d'actes de piraterie , et poussa Y hypocrisie jusqu' à. annoncer oflficiellement qu'il expédiait une escadre pour le poursuivre. On connaît à présent les instnictions du ministre Gavour à lamiral : il devait se tenir entre les bâtiments de l'expédition et les croisières napolitaines. Et l'amiral comprit parfaitement le ministre. On sait maintenant qu' en désavouant toute participation du gouvernement , on laissait organiser d'autres expéditions en Toscane , et dissoudre la brigade de Ferrare pour fournir de nouveaux volontaires à d'autres débarquements en Sicile. Le ministre qui déclarait vouloir respecter le droit des gens , invoquait secrètement l'Angleterre , pour qu'elle fît lever le séquestre que le consul de France à Gênes avait mis sur quelques navires chargés d'hommes , d'armes et de munitions , et dont le retard pouvait compromettre le succès de Garibaldi. Le cabinet de Turin préférait la duplicité à la force en attendant le moment de pouvoir préférer la force à la duplicité. Le moment arrivé, il se glorifia d'avoir expédié Garibaldi en Sicile, comme le M. de Cavour se glorifia devant le parlement d'avoir conspiré pendant dix ans.

La publication de la constitution, M. le Duc, après les désastres de Sicile, était un acte d'affaiblissement moral , de désorganisation politique dans le moment le plus critique que le royaume eût traversé depuis longtemps. On était en présence d'une révolution qu' on pouvait combattre, qui pouvait être vaincue peut-être, mais satisfaite, jamais. Elle était prête à tout, dès lors que l'épée pouvait être tirée avec succès. On sentait le Piémont derrière soi, on régardait les concession» du Roi comme une menace, on voulait rendre une transaction impossible, on cherchait à provoquer des désordres, des obstacles au pouvoir pour 1' ébranler, et des prétextes à une intervention piémontaise. Les comités, qui recevaient le mol d'ordre de Turin, organisèrent bientôt les émeutes qui agitèrent et ensanglantèrent Naples le 27 et le âS juin. Ce fut une imitation de ce qu' avait fait la populace de Londres en 1688.

V émeute qui avait surpris le ministère le 27 ne le tronya pas plos averU le lendemain. Dès qu' elle put gronder librement dans les rues, tout le monde fut découragé et abattu. L'entente et la ligue avec le Piémont pouvaient élever une digue autour de la révolution et la contenir, mais on sait V issue des négociations entamées avec Turin. Le cabinet ne voulait pas laisser transpercer ridée de T hégémonie , et s' il eût repoussé l'alliance il aurait dévoilé ses convoitises. S' il eût accepté , il aurait dû se résigner lui-même à la confédération, et renoncer aux Etats déjà annexés. Mais Naples se présentait comme déjà réduit aux abois , et une politique qui se dit désarmée invite à T insulter. On n' eut que des tergiversations puériles , des temporisations , de basses simulations. On souffre à lire des Notes, des correspondances sur des négociations qui n'existaient pas, qui n'étaient qu' un leurre gros* sier , où le mensonge éclate à chaque mot. On attendait que la fermentation des esprits se propageant , une manifestation séditieuse éclatât dans Tannée, comme en Toscane, pour que l'unité Italienne devint une réalité.

Cependant on tramait toujours dans l'ombre. En effet, à Naples la soumission s' était lassée rapidement. Les passions politiques qui avaient rassemblé leurs forces, émancipées de toute contrainte, se montraient sans déguisement. Le ministère était dépassé et le gouvernement se trouvait réduit à tolérer ce qu' il ne croyait pas pouvoir empêcher. Les comités siégeaient à côté du gouvernement, les émigrés rentrés grâce à l'amnistie venaient conspirer ouvertement contre la dynastie. Le mmistre, à Turin , et le baron Ricasoli, à Florence, s' en étaient ouverts avec eux sans voile et sans hésitation. Leur mission était de rendre impossible tout gouvernement. Ils étaient arrivés à Naplest avec l' idée préconçue d' une vengeance latente , et ils avaient donné à la révolution de Naples , dès le premier jour de leur arrivée , le sombre reflet de la révolution française. On avait su profiter de la vénalité de ces agents et de la bassesse avec laquelle ils se préparaient à la trahison. L'audace et l'impudeur delà presse avaient, en peu de temps , dépassé toutes les bornes. On proclamait le triomphe de

Garibaldi et Y unité Italienne , on dédaignait même un voile qui lût transparent : l' unité Italienne, c'était un pouvoir central à Rome, dirigé par la maison de . Savoie. Le gouvernement laissait aux journaux une entière liberté d'attaquer et de décrier la dynastie. Les émigrés, infatués des doctrines piémontaises, jetaient dans le public chaque jour et à toute heure des imprimés pour les rendre populaires. On imprimait la biographie de Garibaldi^ on en colportait les portraits , on les voyait à toutes les devantures des magasins. On avait arrangé pour la populace, une chanson dont le refrain était : désormais Garibaldi est notre roi, et la police la laissait entonner dans toutes les rues. On organisa les funérailles du général Pépe et par conséquent des défenseurs de Venise en 1849. Les agitateurs devaient traverser la ville, le drapeau de saint Marc en tête ; la garde nationale se serait trou* vée sur leur passage: on s'en promettait une insurrection. Les camorrîstes et les coupe-jarrets des quartiers se tenaient avertis. On aurait plus on moins osé, selon les chances qu'aurait présentées l'opposition du gouvernement. Or, ne voulant pas se donner l'air de la fermeté et de la force, le gouvernement descendit à une transaction. Il permit les funérailles , sans le drapeau , mais tous les emblèmes de la république étaient étalés dans l' église. Les militaires les plus compromis , les plus exaltés , des généraux jadis ennemis personnels du général Pépe, ceux même qui avaient abandonné Venise au moment du danger, se voyaient réunis. Des hommes d' élite , placés comme en dehors des faits par les excès des factions, et qui auraient voulu s'opposer à la révolution courant à son but la tête levée, étaient repoussés par le pouvoir. Ils proposèrent une association pour agir en communauté d' efforts et de ressources : ils voulurent fonder une presse contre l'ardente et libre propagande de la révolution. Mais les ministres, prenant r incertitude de leur volonté pour la vertu des hommes d' Etat, ne voulaient pas de luttes , et refusèrent leur appui. Un ministre fut assez naïf pour objecter que le gouvernement manquait d'argent pour des journaux conservateurs ... et te même jour ou avait alloué 18,000 fr. à un journal révolutionnaire ! On se dovt-

rations. L'opinion attribua généralement ces défections à Y ambi* tîon , à la cupidité de tous les chefs de 1* armée et à Y incurable corruption des fonctionnaires. Plusieurs hommes politiques, saisis de dégoût et d' horreur , rentrèrent dans la vie privée et dana r insouciance d'une condition obscure. Le Roi , dès ce moment , put s'attendre à voir beaucoup de ceux qui blâmaient amèrement le général Nunziante , imiter son exemple et envier peut-être son humiliante initiative.

La garde nationale, qui avait ouvert ses rangs à la jeunesse la plus exaltée, ajoutait aux embarras et aux appréhensions. Les comités tenaient à mettre en avant la garde nationale, si la réva« lution devait descendre dans les rues. Ils s'étaient arrogé le droit de lui faire arriver des ordres du jour, comme partant de la vérita* ble autorité à laquelle elle devait obéir. On semait ainsi la défiance et les soupçons dans ses rangs. On avait fait beaucoup de bruit parce que le commandant de la place n'avait pas livré à la garde nationale le mot d' ordre donné à la troupe de ligne. La presse s' était aussitôt emparée de ce grief, et en avait formulé une accusation ; ce fut en vain que le gouvernement déclara que ce refus n' avait été qu'un malentendu. Peu après on avait répandu le bruit de la découverte d' armes et d' uniformes pour habiller des réactionnaires, qui n'existaient nulle part et ne pouvaient exister. G' était , disait-on , un coup de msdn que le pouvoir voulait t^ter avec la garde royale et la populace des rivières. Plus tard on répandit Y alarme en annonçant que les trois bataillons étrangers s' avançaient sur Naples ; il fallut envoyer des officiers de l'état-major sur la route pour faire cesser ce bruit. Souvent même on jetait Y épouvante dans la ville en vociférant qu' ou avait marqué à Y encre rouge toutes les maisons désignées au pillage par la populace. De nombreux émissaires se rendaient le soir dans les quartiers de la garde nationale, et y répandaient ces expressions de terreur que la nature inspire aux approches de quelque grande calamité. On circonvenait surtout les commandants et les officiers, en les flattant comme lès seuls capables de sauver le royaume par leur fermeté et leur patriotisme. L'escadre sarde^

qui annonçait n' être venue que pour sauvegarder la vie et la fortune des sujets piémontais , avait des troupes de ligne à bord. Ces troupes avaient tenté une fois d*en descendre en armes, et il avait fallu menacer l'escadre de la couler bas. Néanmoins, on laissait aller à terre des bersagliers qui entraient dans les corps de garde de la milice citoyenne, et Tentretenaienl du bonheur de leur prochaine fusion. Ces hommes fraternisaient dans les rues avec^ la garde nationale , et avaient l'air de ne pas se soucier de la garnison. Us affichaient une supériorité insolente. Aussi y eut- il des rixes entre eux et les soldats napolitains qui se prenaient à les bafouer. Il en éclata une entre les bersagliers et les tirailleurs de la garde royale : la garde nationale, en s'efforçant de les séparer, favorisa ouvertement les premiers contre les seconds. Toutes ces séductions, toutes ces craintes l'avaient exaspérée. On n' entendait dans ses rangs que des menaces et des exécrations contre b perfidie de la cour, on y discutait la nécessité d'élever des barricades contre la garnison à l'approche de Garibaldi. C est alors qu' on vit au grand jour le travail ténébreux qui s' était fait pendant plusieurs années dans tous les rangs de la société napolitaine. Ceux-là Sjeulement qui connaissaient l'œuvre des sociétés secrètes , des exilés et du gouvernement piémontais ne s'étonnèrent de rien.

Rome, le 12 mars 1861.

LA CONSPffiATION.

AU MÊME

Monsieur le Duc^

On pensait, depuis un demi- siècle environ, que les peuples modernes , qui sont tous à peu prèis également civilisés et instruits , ne devaient plus se croire exposés aux calamités d'une conquête inique et soudaine. Le destin d*un État semblait ne devoir plus dépendre désormais d'une bataille ou d'une invasion. Cependant le royaume de Naples va subir une conquête si rapide, qu'on n'en trouve aucun exemple dans l' histoire , si ce n' est à l'époque de GonsaWe de Cordoue, trois siècles et demiauparavant , dans le même royaume et par une trahison aussi perfide, contre la dynastie aragonaise.

Des nouvelles effrayantes arrivaient coup sur coup depuis le 20 août. L' expédition de Garibaldi venait de vaincre la plus se* rieuse difficulté, en traversant le détroit do Messine. La croisière napolitaine arrivée trop tard, n'avait pu empêcher le débarquement : elle avait coulé bas un pyroscaphe échoué. Alors s'était renouvelée la scène de Marsala. La ville de Reggio était tombée ; on s'y était battu en désespéré. La ville aurait pu être sauvée , mais une brigade qui marchait à son secours s'était tout à coup arrêtée , et l'escadre qui se dirigeait à toute vapeur vers la côte avait viré de bord pour aller mouiller devant Messine. Bientôt après une division s'était laissé cerner et avait mis bas les armes :

ies soldats, indignés, exaspérés, avaient massacré leur général. Ce fut une scène affreuse et dégoûtante , comme tant d* autres en Portugal et en Espagne au commencement de ce siècle. Les forts de la côte étaient tombés Tun après Tautre ; Monteleone, où le général en chef avait perdu un temps précieux , était évacué et le général se rendait à SJ^aples. Garibaldi se lançait à la poursuite des Napolitains avec l' impétuosité d'un torrent. Il longeait la route sur la mer , une seule frégate eût donc pu anéantir ses colonnes : mais l'escadre s' était laissé porter , vent arrière , vers le sud pour doubler la Sicile et se diriger sur Naples. Le général Ghio , qui se retirait sur Gosenza , avait capitulé à Soveria , sans brûler une amorce. Le général Caldarelli, à Gosenza, avait traité avec le comité. Ainsi Nàples avait eu lui-même sa double Vergara, et la route des Galabres à Naples était ouverte jusqu'à Saleme. L'esprit de révolte Êdsait des progrès effrayants. Tarente, Matera étaient en tumulte ; à Foggia les dragons avment pris part au mouvement populaire ; à Potenza la gendarmerie avait été chassée, et un gouvernement provisoire proclamé. Il ne restait plus désormais qu'à disputer l'entrée de la capitale.

A Naples, tout cédait au découragement. Les désastres des Galabres et la dissolution de deux belles divisions ne pouvaient s'expliquer que par la trahison des généraux. La méfiance se pr^ageait dans les rangs de la garnison , et ceux même qui s'eflforçaient de relever l'esprit des troupes, avaient la conviction de feire inutilement le sacrifice de leur vie. D' un autre côté, les têtes s' échauffaient, et les complots militaires s' ourdissaient avec l'espoir d'un succès presque assuré. Gependant la marche de l' ennemi pouvait être arrêtée à Saleme. On pouvait lui barrer le passage, et, s' il acceptait une bataille dans la plaine, on avait assez d'artillerie et de cavalerie pour pouvoir se flatter de l'accabler. Battu, il n'aurait eu où se réfugier , et ses succès se seraient évanouis en très peu de temps. La victoire était encore, en ce moment critique, le vœu de tous les honnêtes gens dont l'esprit de parti n'avait point égaré le patriotisme. Mais le ministre de la guerre , le géoéral Pianelli , croyait la résistance désormais impossible. Un ministre

étranger , qui faisait de nobles efforts pour relever la cause du Roi, l'ayant exhorté à prendre le commandement de 1* armée, il répondit froidement que l'esprit de l'armée avait été faussé et qu'il ne pouvait se risquer à la conduire au feu.

Mais le Roi, M. le Duc, quoique douloureusement afifecté , n'était point abattu. Il supportait les fatigues et les angoisses de sa situation avec une force bien supérieure à son âge et à sa santé. Il connaissait déjà ce combat de la vie qui , biai soutenu , porte en lui-même sa récompense, parce qu'il élève et fortifie l'âme. Le Roi manifestait une confiance qui n'était pas simulée. Il croyait à V inaliénable et viril triomphe de la grandeur morale, mais il ne se livrait à aucune illusion et savait voir la vérité sans pâlir, tf Je ne tiens pas au trône, me disait-il alors, croyez-le , mais je Youdrais arracher ma patrie et ma famille à de cruels malheurs ; et si la fortune s'est prononcée définitivement , je succomberai cd Roi. » Il avait écrit au ministre Pianelli que l'armée avait essuyé des désastres parce qu'elle ne s'était pas trouvée concentrée sur le point du danger, qu'il avait encore quarante mille hommes , et qu'il allait se mettre à leur tête. Il fit donner à la colonne qui était dans les Fouilles Tordre de se rendre à marches forcées sur Naples. Le Roi était si décidé à aller payer de sa personne qu'il me disait en souriant : « Lorsqu'un navire est assailli par l'orage , n' est-ce pas le capitaine lui-même qui saisit le timon et dirige l'équipage » ?

Mais les événements s'accumulaient comme une tempête, et les effets de la propagande révolutionnaire devensdent de plus en plus manifestes. Le comte de Syracuse, l'oncle du Roi, avait assisté aux funérailles du général Pépe, et la presse n'avait pas manqué de l'exalter. Et ce qu'il y a de plus étrange , c'est qu'on n' épargna pas les allusions à un autre Prince de la maison , qui se signala dans la première révolution française. Le comte avait donné un grand dîner aux officiers de l' escadre sarde , à la nouvelle du débarquement de Garibaldi , et on l'avait applaudi lorsqu'il avait bu à la santé du roi Victor-Emmanuel. Il s' éiaxl rendu ensuite à bord de la Constitution, et on l'y avait reçu avec des honneurs

à&s plutôt à ses opinions qu'à son grade. Et comme si ces scandales ne révélaient pas assez sa coopération , il s'était décidé à une démarche plus hardie et plus étonnante. Apprenant ou soupçonnant que sa correspondance avec le duc de Carignan avait été surprise , il adressa au Roi une lettre dans laquelle , après s' être plaint de n' avoir jamais été écouté, il Y exhortait à imiter l'exemple de ta Duchesse de Parme, et à abandonner le royaume. £t cette lettre, inspirée, disait-on, par le ministre sarde, fut aussitôt publiée par les journaux, et répandue par milliers d'exemplaires avant même d' être remise au Roi. Le Roi ne dit que ces mélancoliques paroles : Si je n'étais pas Roi, si je n'étais pas responsable de ma couronne envers mon peuple et envers ma fa-mille, il y a longtemps que j'en aurais déposé le fardeau ! Le Roi avait cet énergique sentimetit religieux qui aguerrit dans Y infortune. Cette lettre du comte fat le dernier coup donné à la cour, qui depuis lors se trouva dans un véritable désarroi. AuXVl'^ siècle, Frédéric d'Aragon , oncle lui-aussi d'un roi placé dans une position analogue, avait donné un tout autre exemple. Il avait été le modèle de la fidélité chevaleresque.

La garde nationale surtout vit dans cette lettre la condamnation irrévocable de la dynastie. On murmurait, on disait partout que si le Roi , après la lettre de son oncle, ne comprenait pas sa position et ne se relirait pas, il faudrait recourir à l' insurrection , aux barricades. Ce serait , disait-on , une revanche du IS mai 1848. Livrée à ses instincts de gloriole et de suffisance, la garde nationale se flattait de devenir le corps des janissaires de la révolution. On agitait constanoanent le peuple par des nouvelles de trames réactionnaires: l'autorité elle-même, tout en se donnant l'air de protéger l'ordre et la tranquillité publique, y faisait croire par ses proclamations. Le peuple aveuglé, comme partout, par la même crédulité , était toujours prêt à ajourner la justice et la raison et à accuser l'aveugle entêtement de la cour. Les chefs de bataillon dô la garde nationale avaient déjà signé satis hésitation une protestation menaçante et irrévérencieuse adressée au Roi , dans laquelle ils avaient demandé des armes

et des munitions , la dissolution des trois bataillons étrangers , la cessation des préparatifs militaires qui menaçaient , disaient-ils , r infortunée capitale. Cette adresse illégale, mensongère dans le fond et injurieuse dans la forme, avait transformé la garde nationale en corps délibérant. Cependant » on s* efforçait de semer dans le public toute sorte de craintes vagues , et par cela même plus redoutables. Un français très exalt% et qui se donnait parfois Tair d'un inspiré , M. Desaugliers , venait d'imprimer le conseil qu'il donnait au roi de prendre des mesures énergiques contre la révolution. Le ministre de la police, M. Romane, se saisit d'un fait de si peu d' importance , pour l'exagérer à sa guise et augmenter l'alarme du pays. Le préfet de police , qui permettait toutes les attaques de la presse contre la dynastie , alla lui-même avec un grand déploiement de force arrêter ce français , et se prit à crier qu'il avait éventé une grande conspiration. Et la presse et les comités de broder sur ce thème , en annonçant que le peuple allait se soulever pour défendre ses droits. Les chefs de bataillon de la garde nationale se présentèrent aux ministres : ils se déclarèrent prêts à^ combattre toute tentative de réaction, et exigèrent par leurs menaces l' éloignement du gouverneur de la place , qui , pour maintenir la tranquillité de Naples , avait étalé un appareil militaire inaccoutumé. Au moyen de ce prétendu danger de réaction, on échauffait les esprits et on exploitait cette crédulité toujours croissante, grâce à laquelle le peuple acceptait sur la foi d'un journal ou sur la parole d'un sectaire le bruit des plus épouvantables conspirations.

Le Roi, douloureusement affecté, flt appeler les commandants de la garde nationale , les acueillit gracieusement , et se montra satisfait de la peine qu' ils se donnaient pour maintenir Y ordre » mais il eut soin de leur faire remarquer que c' était leur unique mission. Il leur promit en même temps que Naples ne serait jamais exposé aux horreurs d' un combat dans les rues, car ajoutait-il, il était napolitain avant tout. Mais le but de cette réception était manqué. Les commandants se plaignirent de leur général et

du gouverneur de la place : en sortant du palais ils clignaient de rœil et souriaient aux gardes nationaux qui les attendaient.

Cependant chaque jour et même chaque heure amenaient une nouvelle plus triste, un bruit plus sinistre, ou un nouvel embarras. Un renfort venait d'arriver à F escadre anglaise dans la rade de Naples. Bientôt, une note et les remontrances menaçantes de l'amiral firent connaître au gouvernement que si le Roi, en cas de soulèvement populaire , bombardait Naples comme on avait bombardé Palerme, T escadre s'y opposerait par la force. C'est ainsi qu' on entendait le principe de la non-intervention ! Le cabinet s' empressa de répondre que le Roi étant décidé à attendre l' ennemi hors de Naples, la ville ne courait aucun danger. Et en effet , M. le Duc , la presse européenne, qui a tant crié contre le bombardement de Palerme en 1848 , aurait dû savoir que le général Desauget , qui l'avait commandé , avait été desapprouvé et fortement blâmé par le roi. Cette haute désapprobation ressort clairement de la correspondance échangée entre le général et le ministre de la guerre. En 1860, ce fut le général Briganti (celui-là même qui fut plus tard mis en pièces par ses soldats en Calabre) qui accabla la ville de Palerme de bombes et d' obus du haut du fort de Castellammare. Le Roi, au contraire, songeait sérieusement à préserver Naples dans le cas d' une lutte désespérée dans ses environs. Le ministre des affaires étrangères reçut l'ordre de réunir le corps diplomatique pour lui proposer la neutralisation de la capitale sous la protection des escadres étrangères. Le ministre sarde , qui n' aimait guère à voir le dictateur maître de Naples , avait, paraît-il, promis sa coopération. Peut-être acceptait-il son rôle, sûr qu' il était que la négociation devait échouer. Le ministre anglais avait déjà, plusieurs jours auparavant, écrit à son gouvernement qu'il s'attendait à l'abandon de Naples , ou à l'abdication du Roi, et il ne demandait plus qu'une approbation pour faire pro^ clamer l'annexion au Piémont. Le corps diplomatique, déclina la responsabilité d'une garantie quelconque : le ministre EUiot dit hautement que ce serait violer le principe de la non-interven-

lion. Sur ce, les minislres d'Aub'iche et de Prusse, après avoir un momeût accueilli la proposition, relirèrent leur adhésion : dans la soirée le ministre sarde fit connaître son refus. Cette conférence étant demeurée sans résultat , le Roi ne renonçait pas à r espoir de mettre Naples sous la protection des puissances amies. Et comme la France demandait alors une compensation de r insulte faite à son ministre dans T émeute du 27 juin, le Roi envoya le duc de Cajanîello à Y empereur pour en obtenir son intercession. On put croire un instant que le gouvernement aurait à se défendre à la fois contre l'invasion et contre une insurrection. Cet extrême péril , à la vérité, s' évanouit bientôt , mais les dispositions étaient toujours violentes. Le parti d' action voulait éclater. Son impatience et sa rage étaient échauffées à un degré tel, que ce que les autres auraient appelé zèle imprudent et furieux lui paraissait tiédeur et lâcheté. Le parti piémontiste, qui avait promis à Turin d'opérer un soulèvement à la nouvelle du débarquement de Garibaldi, s'était imaginé qu'il aurait le courage de tenir parole. Mais, le danger approchant, il montra plus d'ostentation que de résolution. Les adeptes aveugles de la révolution, imbus de toutes les doctrines de la terreur , s' étaient séparés des piémontistes , et s' appelaient le Comité du poignard. Les partis extrêmes ont dans leurs agitations quelque chose de la nature du tigre : ils flairent le sang.

À la cour on apprit que des garibaldiens étaient débarqués venant de Gênes et de Livourne , et se tenaient cachés en attendant l'occasion d'exécuter un mouvement insurrectionnel. Une foule d' émissaires allaient et venaient des provinces , et les plus audacieux , les plus capables d'un coup de main étaient entrés dans la capitale pour y préparer le triomphe de Garibaldi. Ils avaient des armes, des sommes d'argent considérables, ils étaient prêts à tout. Les bureaux d' embauchage allaient toujours leur train et sans aucun mystère. Le gouvernement seul ne sortait pas de son incurable léthargie* Le ministre, H. Romane, qui épouvantait à chaque instant le Conseil et le public par le fantôme de la réaction,

qui prenait toujours des mesures contre un mouvement royaliste, ne voyait rien de ce travail ténébreux. Mais on n'ignorait pas qu' il se tenait en comunicalion , la nuit , avec les comités , avec M. Dumas, émissaire de la révolution, avec l'amiral Persano et les émigrés rentrés , et surtout avec les militaires. Les plus étranges nouvelles se répandaient dans la ville , et on y croyait que le ml* nistre et Tamiral français allaient faire descendre une partie des équipages de Tescadre, et que l'anglais aurait suivi cet exemple. Aussi les étrangers et les habitants s' empressaient-ils d'obtenir lautorisâlion de faire afficher sur leurs maisons des écrileaux annonçant la nationalité anglaise ou française.

Le cabinet n' avait juqu alors éprouvé aucun penchant à résigner son pouvoir. Tout à coup, soit faiblesse, soit calcul , il se décida à donner sa démission. Les ministres traitèrent à ce moment solennel Y ordre social comme un malade désespéré avec lequel on ne discute aucune prescription ; ne voulant pas subir courageusement la situation périlleuse qu'ils s'étaient faite, ils se reliraient. . . . Que dis-je ! Ce n'était pas se retirer, c'était abandonner le pays. Le ministre Romano les avait décidés à cette démarche. L'embarras de la couronne devenait extrême : la presse, qui avait paru ne pas se soucier de la question de cabinet, i^'éveilla comme en sursaut , et accusa hautement le Bol de vouloir un ministère de réaction. La garde nationale fit une nouvelle Adresse aux ministres, les conjurant de rester à la tête du gouvernement: celte Adresse avait été inspirée par les comités et par M. Romano.

Ainsi, ce ministère qui, deux fois, se voyant menacé dans son existence , avait tout fait et s' était tout permis pour rester au pouvoir , se retirait mainlenant à Y écart avec cet inerte fatalisme suivant lequel on se laisse aller au fil de l'eau. N'ayant jamais voulu tenter de les maîtriser, ces hommes n'avaient même plus la force de regarder en face les événements. Il était facile de prévoir quelles viles défaillances suivraient un tel exemple. Tout le monde convenait des inconvénients de l' inaction pire que le danger d'agir, car il vaut mieux risquer que s'anéantir, mais personne

n'osait donner le courageux exemple de la résistance. Aucun homme capable ne voulut accepter la mission de se jeter à travers les desseins delà révolution, et d'enrayer, s'il était possible encore , un mouvement qui précipitait le royaume vers sa ruine. Tons s' excusèrent , en déguisant plus ou moins leurs craintes et leurs calculs. Quelques uns avertirent aussitdt les comités , et se firent devant eux un mérite de leur refus.

Rome, le 25 mars 1861.

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