‹ Lettres napolitainesChapitre 5 sur 27 · L'ABANDON · texte numérisé non relu

L'ABANDON

Au MÊME.

Monsieur le Duc^

C est depuis la lettre du comte de Syracuse que les fonctionnaires avaient commencé à porter de plus en plus leurs regards vers Turin. Quelques uns se disputaient déjà secrètement Y avantage de se concilier la bienveillance d* un prince qui pouvait être bientôt leur souverain. C'étaient des turpitudes dont on allait s' enorgueillir dans peu de jours. On avait si souvent dit et répété que r heure de la perte de la dynastie avait sonné au cadran de la destinée , que déjà tout le monde paraissait éprouver un affaissement indéfinissable, une de ces langueurs énervantes qui mènent à la consomption. On touche à une catastrophe, on la pressent, on la redoute, et personne ne se juge de trempe à la conjurer. Des citoyens, des soldats. qui auraient été intrépides devant le feu, se montraient pusillanimes dans la tempête civile. C'est ainsi que, tandis que le Roi se disposait à partir pour se mettre à la tête de Tannée, où son commandement direct eût converti ledécoura^ gement des soldats en zèle ardent, il n' y avait plus autour de lui aucune énergie , aucune force d'âme. La pusillanimité devenait une vertu civique. Quelques généraux proposèrent au Roi de quit* ter Naples, d' épargner leur patrie. Si le Roi faisait sortir la gar*

Bison de Naples, disaient-ils, la révolution y aurait éclaté; s' il gardait la capitale, il serait trop faible en face de l'ennemi : il fallait donc savoir se soumettre à la nécessité pour conjurer, de plus graves et plus inévitables dangers. Le Roi les avait écoutés tranquillement , mais , se réservant de prendre de lui-même son parti , il exigea que ces généraux missent leur avis par écrit , ce qU' ils firent sans désemparer. Chose étrange ! Celui d'entre eux qui devait à ses manières brusques et à son manque de sensibilité une certaine réputation de franchise et de sincérité , brisa sa plume avec indignation après avoir signé. Il eût été plus digne et plus honorable de la briser avant de signer.

En effet, M. le Duc, je pensais et je pense encore que, quitter Naples, c'était l'abandon de la couronne et du royaume, c'était la décomposition du pouvoir, c'était l'organisation définitive de la révolution et de la guerre. Cette difiérence dans la façon de penser sur un objet de cette importance se manifesta dans la garnison, et y produisit l' effet qu' on devait en attendre. On se blâmait, on se condamnait de part et d'autre. Mais le Roi n'en était pas moin» décidé à garder Naples et à marcher à la rencontre de l'ennemi, n daigna s' en ouvrir avec moi et avec le ministre d' Espagne, qui s'efforçait de le fortifier dans celte généreuse résolution. Le Roi était donc persuadé qu' il ne fallait abandonner , dans aucun cas, les immenses ressources de la capitale et l'effet moral de sa possession ; il était donc plein de résolution et d'espérance, mmsde nouveaux événements devaient ébranler sa confiance. D' abord un cas inattendu vint l'étonner. Un général d'un esprit inégal et revêche, mais dévoué et brave, et qui s'était bien conduit en Sicile , en arrivant à Salerne pour y prendre le commandement de sa brigade , avait écrit à S. A. le comte de Trani pour l' assurer que V armée était pleine d'espoir et ne demandait qu' à se battre. Son orgueil blessé à Melazzo et son désir de prendre une revange V enflammaient , croyait-on, et on pouvait tout attendre de sa bravoure. Cette lettre et cette assurance sur le bon esprit de l'armée avaient relevé pour un moment celui de la cour. Cependant, la lettre écrite et envoyée, le général s' était rendu peu après à

IVaples, et à son retour à Salerne il avait adressé une seconde lettre au comte, dans laquelle, à quarante heures d'intervalle, il assurait le contraire de ce qu'il se trouvait avoir écrit. Toute défense, selon lui , était inutile, toute lutte désormais impossible, les tpoupes étant démoralisées et refusant de se battre. Les officiers étaient ceux qui auraient donné le plus fâcheux exemple , car les plus fidèles montraient un abattement voisin du désespoir. Ainsi, il était d'avis que le Roi, cédant à la nécessité, abandonnât Naples pour s8 retirer en Espagne, et sauvât le pays par ce noble et dernier sacrifice.

L'impression que causa cette lettre au Roi fut très pénible, et il^e peut que cette impression ait été le résultat d'appréciations habilement calculées. Aussi , quoique cette lettre fût diversement interprétée par quelques uns , elle eut une importance capitale et une influence fâcheuse. La molle attitude du ministre Pianelll^ pendant que la révolution grondait partout et gagnait du terrain, n'avait pas eu une grande influence sur les décisions du Roi ,- les timides conseils de ses généraux ne Y avaient pas ébranlé ; il se disait que, dans un temps de guerre et de révolution, temps où les impressions sont extrêmement vives, on grossissait les faits et on en exagérait les conséquences. Il avait donc jusqu'alors montré une parfaite assurance, et continué à donner des ordres pour la con- * centration des troupes à Salerne. Cette lettre inattendue du général le bouleversa. Il dut croire à sa sincérité, car depuis trois mois il n'avait entendu parler autour de lui que de conspirations et de complots. L'armée avait laissé soupçonner sa fidélité depuis les désastres des Calabres ; les manœuvres des partis hostiles y avaient miné la discipline et entretenu des passions funestes. 11 crut donc que le général, n'usant plus d'aucun ménagement, donnait une preuve de dévouement en lui dévoilant le véritable état et les dispositions de l' armée. S' il n' était pas sincère, si lui-même avait été séduit pour le faire douter de la fidélité de l'armée, on ne pouvait désormais avoir confiance en aucun autre. Où trouver ces sentiments qui font la force des Etats et des armées, s' ils manquaient à un homme dont la fidélité était regar-

dèe comme étant à l'épreuve de toutes les tentations ? B* ailleurs ce général , se disant malade, insistait pour un congé, ce qui prouyait qu' il voulait sauver sa réputation , ne voulant pas se trouver spectateur du débandement de ses soldats. Le Roi crut donc que tout le monde avait faibli.

D' autres nouvelles vinrent aussitôt ajouter aux troubles de sa pensée et aux fluctuations de sa volonté. On avait jusqu'alors supposé que le général Galdarella, ayant abandonné Cosenza, se retirait sur Salerne eii évitant les engagements ; on présumât qu'il se serait tout au plus enfoncé dans les montagnes pour y chercher sa sécurité dans la distance. Mais on apprit à n' en pas douter qu il avait pactisé avec le comité, et qu' il marchait même à cèté des hordes garibaldiennes. Outre l'effet moral, qui était grand, on perdait ainsi une autre brigade pour la défense. En ce moment même 1* es6adre arrivait dans la rade. Cette escadre, qui n' avait jamais su rencontrer Y ennemi, qui avait laissé débarquer Garibaldi en Sicile et en Calabre, et qui n'avait pas troublé sa marche, venait d'abandonner le détroit en laissant le passage libre aux volontaires réunis au Phare. Elle entrait maintenant sans aucun pavillon et avec des mouvements si suspects, que l' amiral français s' étsdt cru obligé d' envoyer la reconnaître. Le commandant avait avoué naïvement avoir redoublé la Sicile pour éviter les batteries du Phare. Les officiers demandaient anxieusement des nouvelles , et s' enquéraient si le Roi était encore à Naples. La révolution qui avait , pendant dix ans , semé partout la méfiance et la désaffection ne pouvait avoir oublié la marine. En effet , le comité et ses affiliés qui épiaient l' instant favorable pour inoculer toujours de plus en plus la fièvre de la révolte, avaient répandu parmi les officiers et les équipages le bruit que le Roi voulait envoyer la flotte à Trieste , et la mettre ainsi entre les mains de l'Autriche. On avait fait courir sur l'escadre une proclamation pour conjurer la marine de ne pas abandonner , à ce moment suprême, la cause Italienne. Cette proclamation avait été même affichée à bord de quelques bâtiments, par la tolérance, si non par

Tordre de leurs commandants. On engageantes officiers à signer un acte d'adhésion, on répandait les craintes les plus \ives parmi les équipages, et surtout parmi les mécaniciens dont, en cas de résistance, la révolution menaçait de massacrer les familles. Aussi tout le monde était-il ébranlé, aussi personne ne faisait-il preuve de cette intrépidité d*âme qui ne désespère jamais. La crise arrivée, le pouvoir n'avait plus à espérer le concours des hommes qui avaient quelque chose à perdre, et surtoiil de ceux qui avaient fait une fortune rapide par des moyens ignobles. Ils s'é* talent enrichis , mais non ennoblis. Le Roi se vit assailli de demandes de démission. On s' était jusqu'alors limité à demander la retraite , ce qui était déjà une désertion masquée. L' inspecteur' général de l'arlillerie, qui , par ses actes et les faveurs de toute espèce dont il avait été comblé, avait excité tant de haine contre la cour, en avait donné Texemple. Le major général de la marine , bon nombre de généraux, obtenaient leur retraite et disparaissaient rapidement. La peur devenait contagieuse. Plusieurs se repentaient déjà de la lenteur avec laquelle ils avaient pensé à leur sûreté : c' étaient des serviteurs ingrats et rassasiés. On voyait disparaître une à une toutes ces fidélités d' imprunt. Les autres se sentaient incapables de se relever à leurs propres yeux et à ceux de leur pays. Ceux qui s'étaient jusqu'alors le plus amè* rement plamts qu' on n' estimait pas assez leurs serlices , se tenaient soigneusement cachés. Tous céhx qui s'étaient tus quand Ils auraient dû parler , se permettaient de parler maintenant que tout leur commandait de se taire. Des officiers de tous corps et de tous grades pénétrant à toute heure dans le palais , car dans le malheur il n'y avait plus d'étiquette , accusaient tout le monde , pour imputer à leurs chefs la ruine de la monarchie. Tout ce qui avait jusqu'alors vécu de la royauté , fuyait maintenant le pouvoir en détresse. La plupart des gentilshommes , voyant le trône en danger, cherchaient , en s' éloignant de Naples , à n' être pas écrasés sous ses ruines. Ils oubliaient que l'abandon et le désespoir des matelots ne sauvent pas le vaisseau qui Ta périr. Gomment donc laisser naître le raffermissement du trdne

de la situation mfime, saos substituer l'acËon des hommes à celle des événements ? ^

Le Roi vit alors que sa destinée lui imposait une lutte impos-r sible. Il y avait à Naples un gouvernement qui s* était vendu, un ministre puissant qui trahissait , une armée qui fléchissait , une garde nationale qui conspirait. On avait donné trop longtemps à croire au peuple que son principal ennemi était la dynastie, et maintenant 1^ événements , les couleurs , les drapeaux , tout ce qui frappe les yeux de 1^ multitude , lui servait de signe de ralliement. Le pouvoir ne pouvait plus se défendre. Le cabinet ayant donné sa démission ne se croyait plus responsable. Il n'é* tait plus temps, selon les ministres, de prendre un grand parti et d' arrêter le mouvement ... il n* y avait que le départ du Roi qui pût rendre la tranquillité au royaume. Un seul marchait avec une résolution préconçue et toute radieuse au devaiû de la catastrophe: c'était M. Romano. Le Roi voyait la faiblesse ou la trahison partout autoùF de lui. Il ne recevait des souverains de r Europe que de vains conseils , le corps diplomatique se tenait à récart, il n'avait pas de secours dans sa famille. Ses deux frères^ les comtes de Trani et de Caserte, ne pensaient qu'à se battre et en attendaient l'occasion. Le seul comte^deTrapani, son oncle, l'assistait , mais on avait fait aussi le vide autour de lui. Cependant le Roi 1^ sentait jaloux de la gloire de ses ancêtres et capable de tenter de grandes choses. Toute sa personne annonçait une volonté superbe, qui, tyrannisée par les événements, aspire à prendre sa revanche. Il ne se révoltait pas contre sa destinée, mais il était décidé à lui- demeurer supérieur. Il résolut donc de s'éloigner de son propre gouvernement, d' échapper aux lâches et aux tr4tres , de rallier ses fidèles entre Capoue et Gaête, et de vaincre ou de mourir en Roi.

Il demeura plus que jamais convaincu de n'avoir désormais plus de salut possible que dans la victoire. Mais il y avait un grand danger à laisser la démoralisation s'enraciner parmi les troupes* En n' abandonnant pas l' armée à la désorganisation croissante qui s'emparait d'elle, il était possible«d' en composer encore une

force respectable , et de recommencer une lutte devenue néces* dtire et suprême. Il ne pouvait compter que sur V armée dont la force matérielle avait , depuis quatre mois , beaucoup diminué , mais dont la force morale était déjà presque anéantie, et il devait, le plutôt possible, la soustraire à l'embauchage et à la corruption. Il avait besoin d' un point d' appui pour se mettre en état de diriger ses opérations avec vigueur, et d'en assurer l'exécution et l'efifet. De là le ralliement des troupes derrière le Yultume. Une lutte aux environs de Naples n' aurait fait que donner lieu à une effusion de sang, cruelle surtout dans une grande ville. Il lui répugnait d'être accusé de la ruine de Naples comme on l'avait ao^ €usé de celle de Palerme, et il avait déjà donné l'assurance de ce s^timent de générosité à l'amiral anglais et à la garde natioùale. Il comprenait que son départ était un abandon, que le vide serait faienlôt rempli par Garibaldi, mais il préférait s'éloigner pour épacgner à sa patrie la douleur d' une conclusion sanglante et des désordres affireux. A cet effet il y laissait un gouvernement, des gar^ oisons dans les forts pour y maintenir l' ordre et la tranquillité» D ne voulait pas , en partant , inflfger à son peuple le châtiment <ie l'anarchie : il s'immolait au salut commun, attendant de la postérité la justice et la gloire peut-être, car nous trouverons ailleurs, ^sdit-il, d'autres champs de bataille et de plus glorieux.

Mais à la nouvelle de l'abandon de la ville et de la retraite à Ca* poue,la défiance et la consternation se répandirent de rang en rangl Le général commandant la gar !e nationale donna sa démission et Ait remplacé par le général Desauget , dont le premier acte fut de signer la protestation illégale adressée aux ministres , qui était restée, jusqu'alors ignorée. C'est par cet acte que le général faisait profession de foi de ses nouveaux et tardifs sentiments politiques. Il affectait depi^s quelques mois les airs les plus démocratiques en «'efforçant de faire oublier les vieilles rancunes du libéralisme. Le général PianéUi, démissionaire comme ministre, donna sa démission comme général. Le général Nunziante s'était retiré quand le Roi avait encore de la force, et quand la défection présentait encore

xm danger : le général Pianelli l'abandonnait quand il en jugeait la cause tout à fait perdue, et allait s'embarquer en fugitif sur un bâtiment étranger. Cette désertion n'étonna personne. Le Directeur de la guerre, le ministre parti, insistait aussi pour obtenir sa retraite. Les autres se montraient impatients d'attendre que le Roi quittât Naples. Le chef de l'état-major lui-même, qui était à côté du Roi, laissait paraître en toute occasion son abattement et sa mauvaise bumeur. Un autre général se réfugiait aussi sur un bâtiment étranger, par suite de l'indiscipline des soldats (écrivait-il au Roi) qui refusaient de se battre. Ces exemples furent suivis' de bien d' autres faits qui n'étaient que de lâches désertions devant l'ennemi. Cet ignoble abandon de tous ceux qui auraient dû l'entourer n'é* tonnait pas le Roi. Déjà il s'attendait à tout de la part des hommes qu' il commençait à connaître , et il se conduisait avec eux comme s'il les eût entièrement connus. Il portait déjà dignement sa mauvaise fortune ; il montrait une résolution tranquille mais sans jactance, et une douleur sans faiblesse. C'était la conviction d'un prince plus désireux de faire son devoir que certain de réussir. Et comme si cela n' eût pas été nouveau pour lui , il n'en témoignait ni surprise, ni colère. Il possédait déjà ce quelque chose Sachevé que donne le malheur.

Il fit rédiger une note à la diplomatie sous forme de protestation et adressa une proclamation aux peuples de son royaume. A la lecture du manifeste royal l' étonnement et l' anxiété se partagèrent tous les esprits. On y vit l'annonce d'une catastrophe décisive qui contenait en germe la guerre civile et la servitude du pays. Le peuple napolitain sentait par instinct sa propre ruine dans celle de la cause du Roi. Jusqu' au dernier instant le Roi s'entretint librement avec ses ministres et avec tous ceux qui se présentaient au palais par affection pour lui, comme par respect d'eux-mêmes, n les traita tous avec politesse, quelques uns avec froideur, il reçut leurs adieux et leur fit les siens avec une parfaite tranquillité d'esprit. Il conserva dans ces moments si pleins d'angoisses le calme de sa dignité et la bienveillance de son sourire. Tout ce qui se

passeraà son départ va désormais justifier ses prévisions et l'opportunité de sa résolution. Ce ne sera pas seulement par l'audace de ses ennemis que la monarchie va être abattue, se sera aussi et peut-êlre plus encore par la trahison de ses amis et par l'apathie de ses partisans.

Rome, le 1*' avril 1861.

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