LE DÉPART
AU MÊME
Monsieur le Duc,
Cinquante-quatre ans auparavant , M . le Duc , un roi de la famille de Bourbon était également expulsé de son palais. Mais son départ avait été déchirant, car autour de lui Tamour et le respect avaient grandi avec Y infortune. Personne n' en avait voulu fuir la contagion. Les salons^ du palais étaient encombrés, le cortège royal avait défllé à travers une foule de visages consternés et pâles d'émotion. Le roi avait passé au milieu de la haie de ses gentilshommes, les yeux humides de la douleur de ses familiers, et tous les genoux avaient fléchi à Taspect du vieux roi malheureux, fces fidèles serviteurs de la domesticité du palais , de ces familles inféodées par les bienfaits à la royauté de Charles III, sanglotaient à récart. La majesté d' un roi avait senti la douleur d'une séparation qui faisait verser tant de larmes autour d' elle. Maintenant le cortège du petit neveu de Ferdinand IV, sortant aussi du siège de sa puissance , se composait de trois seuls généraux. Une seule dame, la duchesse de S. Cesario, accompagnait la Reine ; le souvenir de ses douleurs domestiques rendait sa tâche plus noble et par cela même moins difficile. L'histoire recueillera les noms de ces fidèles qui suivirent la famille royale dans le malheur, dans un temps
de félonies, mais à la gloire de la dignité humaine. Ce cortège , triste exemple des vicissitudes humaines, traversa silencieusement des salons déserts. Le Roi avait uue fermeté à la hauteur des coups de la mauvaise fortune. La jeune Reine se montrait éipinemment douée de cette force d'âme qui produit les grands dévouements: dans sa douleur il y avait tant d'abattement et tant d'intrépidité à la fois, qu on ne pouvait l'admirer sans en être étonné. Elle songeait à peine à ce trône naguère un des plus beaux du monde ; elle ne songeait qu' à son époux réduit à en descendre.
Dans les derniers moments les ministres avaient écouté en silence les déclarations du Roi, et pas un seul ne lui avait eiprimè les regrets de le voir décidé à partir. Ils étaient consternés, peutêtre, mais le tableau des royales douleurs ne les attendrissait pas: chacun réservait pour soi-même Tégoîsme de sa pitié. M. Romane paraissait impassible et payait en mépris la défiance qu'il inspirait à ses collègues. Le Roi lui avait dit en souriant: «Mais n'êles-vous pas assez compromis, M. le ministre, pour prendre un passeport ?d Vingt-quatre heures après, quelques uns de ces ministres s'étaient embarqués, mais aucun n'eut l'idée de se rendre à Gaëte. M. Romane restait pour recevoir Garibaldi, assister à son entrée solennelle et le haranguer pompeusement avec deux des Directeurs , MM. Giacchi et De Gesare, des hommes dont chaque pensée avait été une fraude, chaque action un piège: ils sortaient maintenant de l'ombre; ce n' était plus de l'audace, mais de l'effronterie. Ils reçurent des mains de Garibaldi les pouvoirs que la veille encore ils tenaient du Roi. Le général Desauget retint le com* mandement de la garde nationale. Tout fut accepté comme un prix convenu.
Le Roi, arrivé à Y arsenal, avait trouvé que rien n'était prêt pour le départ. Aucun commandant ne se présentait pour l'accompagner à Gaête. Tous se montraient soumis en sa présence et gémissaient hypocritement sur la démoralisation de leurs équipages. En rece* vant l'ordre d'appareiller, quelques uns balbutiaient de mauvaises excuses, d'autres donnaient leur démission, quelqu'un répondit qu'il ne recevait d'ordres que du ministre responsable. Enfin Tordre
du départ est donné, la Saelta s'ébranle, on part et le Roi ^éloigne de ce superbe amphithéâtre de Naples, où une multitude émue lui témoignait sa fidélité par sa consternation. Mais on abandonnait Naples à la joie coupable des adversaires de la monarchie, à l'abattement de ses flatteurs, à la douleur, non à la surprise des hommes honnêtes, terrifiés de cet étrange changement de fortune. Tous les bâtiments de la croisière que le Roi rencontrait sur sa route, refusaient de se rendre à Gaëte : tous les commandants affectaient de méconnaître une royauté dont ils n' avaient reçu que de continuels bienfaits. Il n*y eut que le lieutenant -colonel M. Pasca qui le suivit avec une frégate à voiles que les officiers abandonnèrent en arrivant dans le port. François II avait conservé trop peu d'illusions pour en être surpris. Mais à ses chagrins de Roi se joignait en lui la douleur du citoyen, Il souffrait cruellement de la honte de la marine napolitaine. On avait autrefois soulevé les équipages de la flotte hollandaise contre leurs chefs ; maintenant, par un procédé également odieux, on dérobait la flotte au Roi, les officiers se prévalant de leur asc^dant sur les équipages.
Tandis que le petit navire du Roi voguait, le 6 septembre, sur les vagues, ces troupes, M. le Duc, dont on avait laissé soupçonner la fidélité , entrsdent brigade par brigade dans Gapoue. S' il y avait encore de la confusion et quelque désordre, il n' y avadt ni désertions, ni désobéissance. Ces troupes étaient indignées d'avoir été vaincues sans le comprendre , et ne sachant sur qui faire tomber leurs soupçons. On n'a jamais vu une armée si ardente, si ombrageuse, si soupçonneuse : tout ce qu' elle ne s'expliquait pas, elle l'appelait trahison. C'était la contre-révolution dans les rangs delà milice, l'armée était peuple, et l' artillerie surtout représentait tout ce qu' il avait de généreuses colères parmi les soldats. C'était une noble exaspération dont il Saillait savoir profiter, et on pouvait, en la Secondant, faire refleurir la discipline.
Cependant, à Naples, des hommes qui passaient la veille même pour les plus fidèles , pour les caractères les mieux trempés , se retiraient. Le Roi parti, ils ne balancèrent plus à se ranger saus le
drapeau qui pouvait leur procurer des avaulages sons dangers. Des généraux congédiaient leurs aides-de- camps et refusaient d* aller se mettre à la tête de leurs troupes; une foule d'officiers se cachaient pour ne pas suivre un étendard en retraite. Bientôt, cédant à la contagion , ils publiaient leur adhésion et acceptaient des emplois des mains de Garibaldi. Sans égards pour les bienséances, des hommes haut placés passaient d'un parti dans un autre et en adoptaient ou simulaient d' en adopter les passions. On ne trouve de ces «exemples que dans les conquérants du Pérou, au XV® siècle. Le général Ghio, ce Maroto napolitain , qui avait capitulé à Soveria , devint gouverneur militaire •de Naples. Ceux qui auraient dû donnet des ordres aux garnisons tles forts ne se montraient pas. Le commandant du fort S. Elme, M. Stanislas Garzia, qui avait vécu des bienfaits de la cour, et qui, par T exagération de ses principes, s* était toujours assuré l'impunité de son improbité, s' était empressé de céder le fort. Le major général de la marine, M. Louis lauch, et le colonel Nunziante exhortant le régiment de marine à la défection, en avaient provoqué le débandement. Le général qui commandait la colonne arrivée des Fouilles, M. Philippe Florès, après avoir abandonné ses troupes, leur écrivait de faire leur soumission * et en préparait la dispersion. Le général M. Louis De Benedictis, après avoir attendu patiemment que la victoire;se fût déclarée, avait écrit d'une manière inconvenante au ministre de la guerre à Gaête, et en même temps confidentiellement au ministre de Garibaldi. Il avait lui-même organisé l'abandon des forts et par là même la perle des Abruzzes.Le général M. Ferdinand Locascio, commandant deSyracuse, et le commandant d' Augusta qui avaiei\t cédé les places sans être attaqués, s'en venaient à Naples se glorifier de n'avoir pas fait tirer un coup de fusil. Quelles leçons et quels exemples ! Un jour, M. Le Duc, r histoire sentira trembler dans sa main le burin de ses justices en entrant dans le récit de ces tristes scènes I B n' y eut que très peu d'exemples de fidélité, entre autres celui du colonel Jérôme Liguoro qui, ne pouvant engager une lutte dans la ville , rallia son régiment et le mena'combattre sur le Vulturne.
Les faits qui suiyirent rabandon de Naples sont trop connns » M. le Dac , pour que je m' étende sur cette lutte héroïque et sur la conduite admirable du Roi au milieu de ses fidèles soldais. Le Piémont apparut tout-à-coup sur les derrières de 1' armée pour jeter son épée dans la balance et décider de la lutte. Aut nune aut nunqmm , avait dit Guillaume d' Oraoge , en partant pour détrôner son beau-père. Mais ici le Roi détrôné a héroïquement lutté, et je suppose que tous les nobles cœurs ont chez vous, dans la patrie d' Henri IV , de T admiration pour un prince de .sa famille qui le rappelle si bien ! C'est aiosi que se consomma la conspiration odieuse qu'avait couvée la triste administration de deux seuls mois. C'était l'ouvrage à moitié accompli par Y habileté corruptrice du cabinet de Turin, et par la dextérité profonde •d'un ministre. Il s' était servi du pouvoir pour désarmer le Roi et déinanteler par la ruse, avant de les détruire par la violence, la monarchie et Y indépendance nationale.
Lorsqu'on examine Tétat où la nation se trouvait alors, lorsque Ton compare la force des factions , on voit que les adhérents du Roi étaient bien supérieurs en nombre et en puissance. Le peuple soutenait avec chaleur le parti de François II. Le clergé pouvait mettre dans la balaAce tout l'ascendant qu' il avait sur le peuple. La science, l'expérience, tous les talents brillaient particulièrement et presque exclusivement dans le parti royaliste et constitutionnel. Mais les adversaires avaient d'autres avantages qui leur assuraient bien de la supériorité. Touts les talents qui germent d'ordinaire dans les révolutions, la résolution, la ruse, l'audace, un but déterminé , Y appui énergique d' un gouvernement , les sympathies de quelques autres, combattaient contre le Roi. Les mesures des conspirateurs étaient concertées avec prudence et exécutées avec vigueur. Tous leurs plans, tramés dans le plus grand secret, étaient conduits avec art. Les changements, qui sont ordinairement te fruit des intrigues et de l'industrie, préparaient de loin les voies à la violence. Le peuple napolitain aimait la monarchie des Rourhons et était attaché à ses traditions ; la monarchie constitutionnelle comptait peu d'adversaires et d'innombrables amis, mais
ces amis étaient de leur nature circonspects, peu énergiques* Les deux partis royaliste et constitutionnel formaient deux courants d'idées qui répondaient à deux besoins réels du pays. Il aurait fallu qu' ils pussent se pénétrer sans se heurter. La mo^ narchie n'avait pas de trop de tous c^s éléments pour vivre , menacée comme elle était : mais le temps manqua pour cette fusion. Le champ resta libre au parti de la violence, qui ne voyait son triomphe qu' à travers la fumée des combats, et qui fraya la voie à Garibaldi en répandant la rébellion comme une traînée de feu. Ce parti se composait de tout ce que le pays avait de plus passionné , de plus audacieux, de plus entreprenant , et voulait adopter le jour du débarquement de Garibaldi comme le premier jour de son ère.
Le pouvoir Tavait aidé , sa politique s' étant tristement réduite à vivre au jour le jour , sans souci de la veille , mais avec toutes les terreurs du lendemain. Le ministère n'avait eu que des hésitalions , des défaillances, ou de secrets calculs; il s' était bien gardé d' invoquer cette autorité royale dont tout doit émaner et dépendre dans r ordre exécutif; il avait constamment affecté de croire qu'un gouvernement constitutionnel était Y absence de toute action ostensible du souverain dans les aMres de TEtat; il aurait voulu faire un vain symbole de ce pouvoir de TEtat, si e£Scace et si tutélaire. La révolution, avec la violence et la ruse qui se donnaient la main , avait ainsi tourné contre le Roi la liberté même qu' il avait accordée. La révolution ne laissera pas même au pays la liberté de ses douleurs, car c'est le triomphe d' un parti. Les annales politiques offrent bien d'exemples de nations révoltées pour obtenir des libertés , mais il était réservé au royaume de Naples d'offrir le surprenant spectacle d'une nation qui tolère l'invasion et l'insurrection, au moment même ou son roi lui octroie une liberté trop large peut-^tre et trop étendue. Mais ce fut surtout l' abandon de l' Europe qui laissa la monarchie napolitaine exposée aux flots déjà soulevés et déjà prêts à la submerger, jusqu'au moment où elle vit les débris du trône entraînés par le torrent.
Un historien ne doit se permettre, M. le Duc, aucunç excursion dans le vaste champ des conjectures. Son devoir est de rapporter
les événements, et d'en exposer consciencieusement les causes et les effets. Cependant on se demande encore et souvent de quelle manière Ferdinand II aurait dirigé la catastrophe de cette nouvelle révolution, et si la maison de Savoie , qui avait repris ces mêmes projets vastes et ambitieux qu' elle avait sous le régne précédent , aurait fini pas triompher. Ferdinand II , sans doute , avec sa volonté impérieuse , son énergie , et son expérience, s* il n eût empêché, eût du moins relardé la catastrophe. Msds sans même l'indécision d'un nouveau règne, sans même la guerre d* Italie , la fédération d' un prince et d' un gouvernement avec la révolutfon aurait conduit à la même crise. G' est Varistocratie militaire, bien plus active en celte révolution que la vieille aristocratie libérale, ce sont les généraux de terre et de mer que je regarde comme les véritables auteurs de cet abandon de Naples qui fut le couronnement de la révolulion. Oui, tout a été l'œuvre des chefs militaires qui, par leur faiblesse, leur lâcheté ou leur perfidie, empêchèrent les effets salutaires des ordres de leur souverain , et déshonorèrent leur patrie aux yeux de la' postérité. Bs préférèrent la conservation de leur fortune à leur fidélité et à leur honneur! Le plus horrible forfait est celui, sans doute, qui se conoimet au nom des pouvoirs auxquels la société a remis le soin de sa défense et par les bras qui en sont le soutien; ce forfait, les ministres et les généraux napolitains l'ont commis! C'est par leur exemple surtout que les consciences avaient été troublées, que les courages les plus fermes s'étaient sentis ébranlés et que les forces vives de la nation s'étaient trouvées paralysées.
Je crois être juste, M. le Duc, en les signalant sous ces traits aux contemporains , mais la postérité sera plus sévère que moi , bien que ses jugements soient plus froids. L'histoire, qui représente la postérité qui a besoin de tout savoir et le droit de tout juger, enregistrera bien des faits à l'éternelle douleur des cœurs généreux. ,
Rome, le 14 avril 1861.