‹ Lettres napolitainesChapitre 7 sur 27 · A DRESDE · texte numérisé non relu

A DRESDE

Mcnsieur le Baron j

Voire Allemagne caresse , depuis quelque temps , avec plus d'enthousiasme que de réflexion, le rêve de Tunité. Mais ce qui a élé une loi de mort en Ilalie ne peut pas être une loi de vie en Allemagne. C est aussi au nom des périls de la nationalilé qu' on y émeut les cœurs et qu'on y trouble les esprits. On a gravé sur le drapeau allemand la devise du drapeau italien, on tend au même but, on obéit à des inspirations identiques. Et vous qui avez su exercer avec tant d' éclat la mission éminemment patriotique d'apaiser les rivalilés des puissances germaniques; vous qui avez si noblement travaillé à resserrer les liens fédéraux, en maintenant intacte l'indépendance des couronnes ; vous à qui la Saxe doit d'avoir fait de son indépendance un usage si favorable au développement des idées de progrès, vous comprenez mieux que tout autre que l'unité serait V asservissement de tous. En Italie, la seule base d'un droit public, protecteur de tous les peuples, pouvait assurer r indépendance des populations , la stabilité des dynasties et le maintien de l' ordre contre les factions. Les souverains auraient pu mettre en commun, comme on vient de le faire en Alle-

magne, leur sollicitude , leur expérience , leurs lumières pour le bien de leurs peuples. Vous avez désormais sous les yeux les fruits amers de la politique unitaire dans une contrée où il y avait encore moins de contrastes , d' obstacles et d* antipathies, puisqu'il y avait au moins Tunité des croyances religieuses. Et cependant on n'y bâtit que sur pilotis comme dans les marais !

Et n' allez pas croire, Monsieur, qu' on ait attendu les événements qui viennent de jeter une si grande perturbation en Europe pour entrevoir les dangers de cette unité , qui est un acte inique en même temps qu'une mesure impolilique. Depuis huit siècles telle a toujours été Y histoire de Y Italie : la guerre entre le principe de Tunité et le principe de la confédération. Cette guerre exista même, et longtemps, avant la domination romaine. Dans r Italie moderne, T élément* gibelin lutta contre Rome et la fédération , et T élément guelfe avec Rome contre les Césars teutoniques et Tunité. Cette lutte, cette opposition ont formé la vie nationale des Italiens. La déchéance politique de Y Italie ne date que du XVI^ siècle. Pour ceux qui connaissent notre histoire , le génie, les mœurs, les habitudes et les coutumes du peuple italien, il est démontré que ce n'est pas la conscience populaire qui fait appel à lunité de lltalie. Cette unité qui a enflammé pour un moment quelques imaginations ( et elles sont si vives et si mobiles dans la péninsule ! ) n' était pour la majorité qu' une décevante ^t funeste chimère.

Vous savez , Monsieur , qu' il y a peu de races aussi avides de domination que la race italienne. On voit ce sentiment dans les productions de la littérature de toutes les époques. C est dans la poésie , dans les œuvres où la passion se révèle avec des allures spontanées, qu'on doit surtout en chercher l'expression. La littérature s' est, pendant des siècles, préoccupée de donner une sor* te de consécration à cet instinct dominateur. Cette littérature a toujours aidé à la révolution. Depuis la renaissance, surtout, elle a travaillé à convaincre les Italiens que la civilisation païenne fut plus parfaite que celle des siècles chrétiens. L' éducation, depuis Léon X, a consisté à étudier, à admirer, à honorer l'antiquité.

Ainsi, après aYoir repris la brillante littérature , les arts, la philosophie des anciens, V Italie a voulu leur emprunter également leur constitution politique. Les esprits les plus exaltés invoquaient • la république et l'épée de Camille et des Scipions, les autres appelaient de leurs vœux César et l'empire. Ceux qui croyaient suivre Y idée du Dante et de Machiavel , concevaient la pensée de r indépendance dans une Italie unie. La pensée de la monarchie italienne avait aussi été conçue par Frédéric Barberousse , Louis de Bavière , Frédéric II , Henri VII , par Ladislas de Napies, par Charles Y, peut-être par César Borgia lui-même. Mais, chez eux, ce n'était ni un dessein prémédité, ni une utopie. L'Eglise , qui a été la protectrice des peuples italiens contre les invasions barbares et la gardienne de la nationalité italienne, n*a-t-elle pas eu Alexandre III, Grégoire VU , et Jules II? Mais ils songeaient à Ja force, à la grandeur, non à Tunité de lltalie. La révolution française et TEmpire, au commencement de notre siècle, en travaillant à rendre uniforme le régime des Etals italiens; T Autriche elle-même en imposant à tous les Etats une égale influence , ont fécondé cette idée de Tunité italienne. Une forte centralisation , la presqu' unité des lois civiles , criminelles et administratives ont popularisé cette idée dont le prosélytisme révolution" naire s' est avidement emparé. C était la révolution qui devait réunir Y Italie , c' était la révolution qui avait les deux aspirations de refaire l'empire romain ou les républiques italiennes. On avait la conviction que, réunie en un seul faisceau, l'Italie serait invincible, et que, au lieu d'être tour à tour la victime des Allemands, des Français et des Anglais , elle ferait la loi à tous et <leviendrait la première nation du monde.

Les Napolitains donnent le plus libre cours à leur imagination : la moindre étincelle est périlleuse auprès d'amas aussi combustibles. Aussi est-ce à Naples surtout que la révolution rêva l' apothéose de la race italienne. Le talent de la parole , force dont U n' est que trop facile aux Napolitains d'abuser , était l' instrument le plus efiGicace pour rendre la jeunesse accessible à des dithyrann bes sur la supériorité des Italiens et sur leur destinée , qui est de

ressusciter la domination romaine. Mais le parti libéral ne voulait pas, après la paix de Yillafranca, laisser entraîner son libéralisme * jusqu' à la révolution. Il s'efiForçapar ses exhortations de combattre les idées unitaires , il parla de liberté , non d' unité. Dans cette idée de l'unité italienne il ne voyait qu'une situation pleine de troubles, de difficultés et de leurres , au service de la cupidité et de l'ambition du Piémont. Ce parti était d'ailleurs indigné de la duplicité du Piémont, qui, en contrariant les stipulations de Villafi-anca, laissait échapper la dernière occasion, peut-être, de régénérer r Italie. Tous les hommes éclairés , toutes les sommités de la magistrature et de 1* administration, optaient ouvertement pour la fédération. Des deux formes différentes, confédération d'Etats pu Etat fédéré, la première était la plus adaptée aux mœurs italiennes, la plus simple et d'une réalisation plus facile à leurs yeux. Le Pontificat supposait eiï même temps une hégémonie que tous les associés auraient reconnue.

Il n'y a, Monsieur , aucun des arguments opposés depuis à la possibilité de X unité italienne et si bien justifiés par les événements, qui n'ait été dès celte époque objecté au parti pîémontiste. Mais ce parti, avant même d'oser, s'opposait déjà aux concessions du pouvoir, car elles auraient tué la révoluUon. On n'a jamais vu un parti corrigé^ar 1' expérience.

Naples était alors un foyer d'activité intellectuelle et morale plus ardent, peut-être , que ceux des autres villes de l' Italie. Les opinions qui partageaient les esprits étaient, dans toutes les occasions, exprimées avec celte vivacité nationale que la chaleur du combat expliquait, mais ne justifiait point. On était des deux côtés persuadé que, dans ces discussions, c'était l'avenir du pays qui était en jeu. Mais le drapeau du Piémont ne comptait sous ses plis que ceux qui voulaient escalader le pouvoir et la fortune. L' Italie, selon eux, avait inutilement et à toutes les époques essayé d'intéresser l'Europe à ses malheurs. Condamnée à se refaire une vie morale, une destinée politique, l'Italie était un remords pour le monde, mais elle avait toujours inspiré le respect sans avoir la force de se faire respecter. Le pays de Galilée et du

Dante, de Telesio el de Vico, du Tasse et d'Alfierî, de Flavio Gioja et de Colombo, n'était pas considéré comme le pays des Golonna, des Sforza, des Caldera, des Montecuccoli et d' Eugène de Savoie. D n'exerçait aucune influence sur les intérêts généraux de l'Europe. Le morcellement de Y Italie en petites principautés l' avait réduite à vivre sous tutelle , avait favorisé la prédominance de Fétranger sur une nation qui, par son histoire, sa richesse, sa population, sa position géographique devrait compter parmi les grandes puissances de Y Europe. C était dans les souvenirs de l' histoire ancienne que les Italiens devaient puiser le sentiment, de leur force. Un grand avenir allait se fonder par le dernier^ combat entre le génie de la belle liberté antique et celui de la dure domination moderne. Rien de plus légitime, d* ailleurs, que la tendance de.peuples déjà unis par la communauté du sang, de la langue, de la civilisation, à se fondre dans une organisation politique compacte et forte. C était un pieux désir que celui de renaître à son ancienne grandeur. . .

L'unité seule, ajoutait-ils, pouvait faire oublier à jamais le caprice et la légèreté de la politique des Etals italiens , et les tristes épisodes du long martyre des peuples par Toccupalion étrangère. L' unité d' Italie n' était pas moins nécessaire à la nationalité italienne, que l'unité de la France et de l'Espagne , qui furent jugées indispensables à la nationalité française et ibérique. L'Italie avait été foulée aux pieds non moins que la Grèce el la Pologne ; par la confédération et le Pontificat , qui avaient entretenu les divisions de la péninsule, s'étaient perpétués le despotisme intérieur et la tyrannie ecclésiastique. Les idées de Balbo et de Gioberti étaient désormais surannées. On ne pouvait être satisfait d'une confédération dans laquelle entreraient l'Autriche comme arbitre et les ducs comme vassaux. Dans une guerre quelconque on ^rait vu les Italiens marcher sous un drapeau qu' ils détestent. L'unité italienne, réalisée dans les arts, les lettres, les sciences avec une incontestable grandeur, avait toujours rencontré, quant à la politique, d'insurmontables difficultés. Désormais elle pouvait confier cette mission à la maison de Savoie , par le

patriotisme de laquelle la Bationalité italienne avait survécu an désastre de Novare/Le drapeau de Novare venait de se relever à San Martine. La paix de Villafranca n' était que la suprématie de la France. C était la vieille histoire de 1* Italie qui, en combattant avec le bras de Y étranger , devait servir toujours soit qu' elle triomphât, soit qu* elle succombât. Nous ne voulons pas, disaient les partisans de T unité, nous ne voulons pas pas d*aigles étrangères ; les aigles latines seules sont le symbole de notre force et de notre indépendance.

Ils ne croyaient pas. Monsieur lo Baron qu'il y eût là Un problème européen. L'x\ngleterre s'était déjà prononcée en faveur de l'annexion de r Italie centrale ; la Confédération germanique n'était pas hostile, la Russie était indignée de l'ingratitude de Vienne, l'Âutriche était impuissante, et la France ne pouvait pas rebrousser jusqu'à la politique des Valois et des Bourbons, pour ressusciter l'Italie des ducs de Mantoue et d'Urbin. L' élément national trouvait en Europe des sympathies certaines, des nations libérales et des gouvernements éclairés. L'Autriche, effrayée des dangers d'une nouvelle guerre et d'une guerre populaire , embarassée par ses finances délabrées , menacée par les aspirations de ses peuples ^ comprendra, disait-on, l'impossibilité de garder la Vénétie. L'Italie n' importunera plus l' Europe du râle de son agonie. Il faut donc savoir profiter des circonstances , car Y opportunité du moment est la suprême sagesse. Il faut revivre ou périr à jamais. Nous avons foi dacs l'avenir, dans les nationalités, dans le triomphe définitif de la raison et de la justice !..

Ces déclamations vous donneront, Monsieur leBaron une idée à peu près exacte des passions et des préoccupations du parti exalté, devenu tout à coup unitaire. Mais ceux qui craignaient qu'on ne voulût faire du désordre la liberté, de la révolte un droit, et des convoitises du Piémont le patriotisme, les combattaient vivement. Faisons en sorte, disaient-ils, que les enseignements de l'histoire ne soient pas perdus. Cette ic|èe fixe de l' unité, cette résolution fiévreuse de réussir au prix même de la justice, cette foi aveugle dans ses propres forces et dans ses destinées ne sonneraient-elles

pas le glas Ainèbre de Tltalie? Après tant de déceptions et en présence de tant de ruines , tous ne voulez pas demander au passé des enseignemenls pour l'avenir? Le sentiment de l'unité italienne, sous la forme -qu'il revêt aujourd'hui, ne prend pas naissance dans les souvenirs de la grandeur romaine. L' Italie ne se vit jamais unie que sous le joug de Rome, et non pour commander au monde avec elle, mais pour servir avec le monde. Et pourtant la grandeur romaine mit des siècles à s'élever sur les débris des mœurs, des institutions et des libertés italiennes. Veut-on ressusciter la démocratie de la populace , et ce peuple esclave et roi qui vendait la pourpre aux Césars? Rêve-t*on par hasard une unité absorbante et de conquête? Mais on veut alors une concentration de pouvoir sans contrôle, et la guerre au dehors. L'unité ne peut se faire en effet que par la terreur ou la guerre : l' une ou l'autre sera donc la base du nouvel Etat. L' unité amènera la politique orgueilleuse^ remuante, téméraire, car l'ambition est toujours plus vaste que les frontières. Déchirez la carte de T Italie, faites une hécatombe de toutes lesltraditions, et vous ne rassemblerez que des éléments hétérogènes. Le pouvoir que vous édifierez sera querelteur, vaniteux, et s'il tombe un jour sous la main d'hommes ambitieux, il peut devenir un jour un redoutable instrument de perturbation et de guerre. L'Italie unie, forcée dès son berceau de devenir guerrière et conquérante, serait condamnée à mourir également de ses défaites et de ses triomphes. Vous comptez sur les sympathies du monde? Mais qui tempérera les jalousies et les défiances de l'Europe? Ce colosse improvisé non pas seulement par une révolution, mais par une usurpation territoriale, ne sera jamais qu'une combinaison menaçante. Rappelez-vous la Constituante de Francfort en 1848, et l'agitation des Allemands pendant la dernière guerre. L'Angleterre voudra se servir de l'Italie contre la France, mais se souviendra .plus tard des flottes de Gênes et de Venise, d'une si vaste étendue de côtes, de ports superbes et peuplés d'excellents matelols. La France oubliera-t-elle qu'un grand royaume italien est une idée de Pitt , pour laisser s' élever ce bastion confine la Belgique en 1815? L'attitude de la Russie sera-t-elle la

même, quand vous pourrez, de l'Adriatique, entraver sa politique en Orient ? Votre réunion de différents tronçons d' Italie , votre unité de conquête , votre destruction des digues morales et ma* térielles élevées en 1815, peut devenir le commencement d' une commotion dont nulle intelligence humaine ne saurait prévoir le terme. Le nouvel empire , pour se garantir , serait obligé d' entretenir une armée colossale , et il ne pourrait se constituer que par la guerre et la tyrannie. Et avec cela une conscription écrasante , une dette énorme , un abîme de sacrifices. L* union du monde romain fut le triomphe du despotisme. La centralisation est la condition et le danger de T unité politique, et Tuniié ne se fait que par le despotisme. L'Italie ne connaîtra T unité que dans r esclavage. Elle n* aura qu'une dictature militaire et l'égalité ne s' établira que sous l'oppression commune.

La fédération , au contraire , poursuivaient-ils , repose sur 1% génie national ; la division qui existait avant la domination des Romains est née de la configuration de la péninsule. L'Italie jouit de l'unité de religion, de littérature, de gloire, mais elle se compose de peuples différents par leur origine, par leurs mœurs, leurs habitudes et même leurs préjugés. Dans toute l' Italie il y a des dialectes qui ne se conforment pas à une langue unique, et ces dialectes sont de véritables langues élevées même au rang de langues littéraires. L' œuvre de la littérature n' a pas pénétré dans les couches profondes de la société ; il y a mille différences dues aux circonstances extérieures, au climat, à l'éducation civilisatrice. Et si Ton voit ce que des influences si diverses peuvent dans une nation, à plus forte raison doivent-elles agir entre nations et races différentes. Songez que la race milésienne des Irlandais ne s'est pas encore fondue avec la saxonne. Chaque ville, chez nous, a ses annales. Il en a été de Y Italie comme de la Grèce: l'unité fut la servitude, l' indépendance municipale fut la grandeur. Quand r Italie secoua le joug des barbares, ce fut par son antique municipalisme qu'elle rivalisa avec l'Italie d'autrefois . et civilisa le monde. Ce morcellement, dont vous vous plaignez, a toujours con.tribué au développement intellectuel des Italiens ; ce morcellement

a fait survivre lltalie à toutes les invasious dout elle a été le théâtre ; ce morcellement contient en soi de grands éléments de forcej que la seule fédération peut développer. Et le chef de cette fédération est celui qui personifio la monarchie universelle , et qui assigne à Rome une seconde éternité. Toutes les tentatives pour relâcher les liens qui nous unissent â Rome n' ont jamais abouti qu' à r asservissement de Y Italie.

L'esprit italien , d'ailleurs, est, par excellence, un esprit de rivalité : c' est l'ouvrage des siècles. Ferez-vous de Rome le centre de votre puissance, pour vous heurter contre le pouvoir temporel du Pape? Ferez-vous de Turin T Athènes de T Italie? Supprimerez- vous Florence , la ville des Médicis , Naples , la ville de Frédéric et d' Alphonse d' Aragon , Milan et Palerme , toutes ces capitales qui ont une histoire, des monuments, des souvenirs/ des lois , des mœurs ? Se laisseraient-elles longtemps absorber par Turin ? Voyez Gènes , la ville des Doria et des Fregosi , qui souffre impatiemment, depuis quarante-cinq ans, de lui être annexée? Les Siciliens n'ont-ils pas été jadis unis au Piémont? en furent-ils pour cela plus heureux et plus soumis? Les Napolitains, qui ne le furent pas sous la domination française, voudront-ils perdre r indépendance recouvrée avec Charles III , pour retomber dans un vasselage plus oppressif que celui que leur imposa jadis l'Espagne? Les souvenirs sont puissants, les vanités impérieuses, et, r ivresse révolutionnaire passée , les diverses contrées de l' Italie ne verraient dans l'union qu'une vengeance de parti. Les susceptibilités municipales créeraient des oppositions obstinées, des résistances , la guerre civile. Au premier désastre, les passions de r indépendance et les jalousies municipales éclateraient partout . avec une explosion redoutable.

Le Roi de Piémont jouerait- il de nos jours le rôle du chef des Ostrogoths ? Mais ce serait la conquête, ce serait la domination sa- Yoisienne! Et comment ce nouveau Théodoric ferait-il oublier les dynasties légitimes? Les Stuarts , les Rourbons , les Ronaparte ne conservèrent-ils pas toujours des partisans nombreux et puissants? A-t-on oublié l' insurrection des Calabres et le sang versé à flots

quand elles se levèrent contre les phalanges françaises? Vous obstiner dans votre dessein c'est vouloir s'évèilier au bruit de luttes fratricides , c'est vouloir que Tanarchie qui désole depuis un demi-siècle les Etats de rAmérique méridionale soit le partage de r Italie, pour amener tôt ou tard une restauration. Et les déchirements et les luttes intestines ne finiront-ils pas par hasard avec les humiliations du dehors? La liberté elle-même, eiposée aux haines des uns et aux excès des autres , > ne résistera pas jàux luttes acharnées des partis. Vous serez comme les barbares qui, avant de renouveler les sources de la vie et d'enfanter le monde moderne, faillirent anéantir la civilisation. Mais des desseins pareils, quand ils sont 1 ouvrage des particuliers, s'appellent trahison : appliqués à tout un peuple ils s'appellent suicide. *Non , il est impossible de réunir par la conquête et la révolution ce que d'autres conquêtes et d'autres révolutions ont vu se désunir, de réunir ce que Y action dissolvante des siècles a divisé. Les Italiens, pour une unité factice, niront pas se jeter dans une véritable unité révolutionnaire où ils perdraient leur originalité. L'ancienne et véritable grandeur de l'Italie ne peut luire que le jour où le foyer domestique, le trône et l'autel seront unis sous l'égide de la puissance modératrice de la Papauté, en obtenant de l' Europe cette neutralité universelle qu'elle a accordée à la Suisse et à la Belgique. La prospérité et la force de l'Italie auront bientôt grandi sous les auspices du Pontificat , qui a donné aux peuples la civilisation et la liberté. L' Italie conservera une forme de gouvernement qui a été adaptée à ses mœurs , et gardera l'équilibre à égale distance d'un attachement superstitieux au passé, et .des nouveautés téméraires. La vie nationale pourra renaître sur le terrain de toutes les traditions , agrandi par les plus pacifiques et les plus heureuses innovations. Souvenez-vous que la liberté qui s'appuie sur le droit, fleurit ; la révolution ne s'appuie que sur la force, or la force abat ou dessèche.

C'est ainsi. Monsieur, le Baron que les esprits méditatifs «t expérimentés , dont les exaltés eux-mêmes étaient forcés de reconnaître le savoir, l'amour de l'ordre et de la justice, se faisaient les apôtres

de la concorde et de la paix. Mais quand les nations sont poussées vers r abîme, ce n'est qu' au lendemain des catastrophes qu'elles se souviennent d'avoir été averties. Les mouvements révolutionnaires de 1820 et de 1848 n'avaient tendu qu'à changer la forme du gouvernement ou les hommes qui le représentaient. Mais dans celui qui se préparait après les préliminaires de Villafranca, il y avait une portée plus grande et plus dangereuse , le changement de la dynastie. C'était presqu'un mouvement social, car il tendait à une modification radicale de la société italienne. Mais les doctrines unitaires paraissaient , à vrai dire, si peu mûres , qu'on ne les croyait pas redoutables. Le parti de l'annexion formait un monde artificiel superposé à la nation. Néanmoins les intrigues des sectes sont souvent plus à craindre que les explosions populaires, et ces intrigues, à Naples, s'appuyaient sur la diplomatie et sur la force d'un gouvernement qui n' avait que d' ambitieuses témérités , et qui nous créait des dilBcuUés , pour nous créer bientôt après des périls.

Le royaume de Naples, par sa population, ses lois, son histoire et ses mœurs, était opposé plus que tout autre pays d* Italie à r annexion. Il n' avait pas oublié les deux siècles d' esclavage qui avaient anéanti la civilisation aragonaise. Mais ia trahison était entrée sous bien des toits, s' était assise à bien des foyers, avait pénétré jusque dans les rangs de l' armée. La catastrophe fut pour aussi dire inattendue, et, le moment du danger arrivé, on se sentit les bras liés. Ce fut le saisissement de la défaite. Toujours est-il que la mollesse et la pusillanimité des gens honnêtes firent triompher les ennemis de la monarchie , du peuple et du pays. Le parti vainqueur, à Naples, dut ses succès aux mêmes causes qui ont produit partout ailleurs le bouleversement des Etats. Les partis vaincus parurent ignorer que la faiblesse est un crime , et que ceui qui permettent le triomphe de l' injustice ne partagent pas les dépouilles , il est vrai, mais partagent la culpabilité et la honte des spoliateurs.

Rome, le i mai 1861.

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