LE PLÉBISCITE
Ar MÊME.
Monsieur lelBaroriy
Jamais une révolution aussi considérable ne s'est faite avec autant de facilité et par des moyens aussi disproportionnés â leur objet. On ne trouvera dans aucune histoire une suite d' événements aussi singuliers et aussi étonnants. On a donné comme une preuve de V asseMtiment des Napolitains la marche triomphale de Garibaldi et le plébiscite, on a fait sonner cet assentiment du haut d'une tribune parlementaire. Mais tout fut Tœuvre de la trahison d'un Etat par un autre, et de l'apathie de cette masse qm» là comme partout ailleurs , n' a que le silence pour remords , et l'abstention poup courage.
Garibaldi fut, à son entrée dansNaples, accueilli par de frénétiques saturnales. Il était suivi du Père Gavazzi en voiture, revêtu d'une chemise rouge , le pistolet à la ceinture ; à côté de lui était assise une jeune femme portant les trois couleurs... l'immoralité rehaussée par le ridicule et la honte. La chemise rouge de l'un et les .couleurs de l' autre devançaient la mode des carmagnoles et des tuniques romaines. Le cortège s'avança aux milieu des acclamations délirantes d' pne multitude de forcenés , de prêtres apostats , de forçats en rupture de ban , qui s'efforçaient , le poî-
gnard à la main, de faire partager leur délire hypocrite. Aux cris violents de ces énergumènes agitant des armes ou des drapeaux , se mêlaient ceux d'un ramas de viles prostituées qui agitaient des mouchoirs. Des hommes , qui avaient acheté la faveur du gouvernement par des services ignominieux, se montraient impatients de racheter , en trahissant leur devoir , le crime d' avoir trahi leur patrie. Mais il en est ainsi partout : ceux qui font pompe de leur apostasie sont ceux qui ont cette sorte de courage qui hrave Y infamie. Le Dictateur, qui s'attendait à être salué par cette joie expansive et follement bruyante dont les Napolitains sont accusés d*être si volontiers prodigues, souffrit cruellement de ne Tolr dans son cortège que la plus basse populace. Il dut s'apercevoir, du premier coup-d'œil, de la portée de cet enthousiasme aviné. Il dut voir clairement qu'il n'y avait pas là un de ces courants d'opinion qui entraînent et dominent les résistances individuelles. Celle joie fébrile n' était pas une joie populaire.
Partout où s'étala, Monsieur, le spectacle étrange d' un aventurier venant renverser , au moyen de la révolution cosmopolite , la monarchie de Charles III , le peuple était comme ébahi et se croyait comme sous l'illusion d'un songe. Le vulgaire ne comprend que les dénouements, et à ses yeux la justice d'ane cause est souvent dans le succès. Cependant, la multitude, àNaples, n'eut, le 7 septembre, qu' une curiosité mobile et vaine, sans énergie, comme sans résultat. Ce fut une muette et prompte obéissance , de l'abandon plus que de la sommission. Le silence de la société civile était, il est vrai , une faiblesse morale, mais il n' est que trop prouvé que les peuples aiment les solutions qui les courbent sous un joug, mais assurent leur repos: c' est une quiétude païenne dont on a eu partout des exemples. Les classes aisées, plus abattues que les autres , s' empressèrent d' illuminer leurs maisons et de mettre des drapeaux à leurs fenêtres.
Cependant, la conquête commencée et les réceptions officielles cessées, on n' avait pas tardé à pressentir le retour de l' opinion publique. De tels retours ne se font pas sans de grands efforts et de longues incertitudes: à Naples il s' opéra un soudain revirement
dans les esprits. En temps de révolution, les idées mûrissent avec mie étrange rapidité. On avait cherché la liberté , et on avait recueilli la dictature et la conquête ; on avait demandé Y indépendance, et on avait obtenu la servitude et la misère. En deux mois la sécurité avait été perdue, la fortune publique dilapidée , et on ne recueillait que les sanglantes saturnales de Naples et les dévastations de la guerre. Deux mois d'. anarchie et de lutte avaient assouvi et blasé toutes les passions: on regrettait le règne de la paix et des lois. Ceux-là même qui avaient contemplé avec une joie insolente la chute de la monarchie subissaient maintenant les dures leçons de l'adversité, pour avoir préféré les intérêts d'une troupe de factieux à l'honneur et à T indépendance de la nation. On avait aspiré à la liberté , et on était brusquement tombé sous le plus lourd des despotismes, sous le despotisme militaire: plus d' illusions, plus d' espoir, plus de confiance, plus de foi en ses doctrir nés et en soi-même.
Ceux dont la conscience se révoltait au spectacle de tous les droits et des intérêts les plus légitimes foulés aux pieds , durent se borner, en présence du triomphe de la force, à refuser leur solidarité à la ruine de la patrie.
En ce moment de découragement général, la révolution, exaltée par la peur , tenta Y épreuve du suffrage populaire. La presse (comme cela avait eu lieu à Florence) déclara traître à la patrie et digne de la vengeance publique quiconque oserait voter contre l'annexion. En même temps, des sicaires, lie du peuple et des bagnes, parcouraient les rues, armés jusqu'aux dents et proférant des menaces ; une nuée d' agents secrets , soudoyés par les mini* stres qui puisaient sans contrôle dans le trésor, se répandadent dans les provinces, et les coupe-gorge de la police battaient la campagne aux environs de Naples. Leur moyen de séduction était presque toujours Y intimidation, de préférence à Y argent qu' ilg aimaient mieux empocher. C'est sous la protection des troupes sardes, des gardes nationales et de toutes les forces réunies de la révolution, que le comité, plus encore que le gouvernement, fit voter l'annexion. Les camorristes se tenaient près des deux urnes
destinées, Y une au vote affiroiatif, Tautre au vote négatif, et pla* cées à une certaine distance Y une de l'autre. Il y avait danger évident à s* approcher de Y urne négative sous les yeux de tant et de tels témoins.
Le 21 octobre 1860, Monsieur, cette annexion contre nature fut enfin votée, par les uns comme une sauvegarde, par les au* très comme un acheminement vers T unité révolutionnaire de l'Italie. L' immense majorité des votants se composait de coryphées de la conspiration, de satellites des comités, d'individus soudoyés par Tor piémonlais, de volontaires de Garibaldi, de sicaires cherchant r impunité dans la vente du pays, de va-nu-pieds devenus citoyens malgré eux, de paysans, troupeau parqué par les 'camorristes et votant sans comprendre. On se fit même un jeu et un amusement de ces ignobles comices. Les volontaires cosmopolites de Garibaldi jetaient des votes^ à pleines mains dans Y urne, comme on jette des fleurs sur une tombe. Us accomplissaient ainsi le §acrifice de Y autonomie d' un pays aussi indignement vendu que honteusement acheté. La vente de la monarchie de Roger et d' un peuple civilisé s' opérait comme celle d' une troupe d* esclaves dans un bazar d' Afrique.
Quinze jours après, eut lieu la consécration de cet acte sacrilège. On proclama 1,313,376 votes affirmatifs, ce qui était un mensonge; 10,312 votes négatif]^ , ce qui n'était pas moins faux: il n'y eut pas un vote négatif, personne n'étant libre de le donner. Les quelques individus qui eurent le courage de leur conviction reçurent presque tous un coup de stylet. On enregistra ces voix négatives comme garantie de la liberté et de la légalité du vote. Le dépouillement du scrutin fut dévolu à la suprême Cour de juslice qui s'était naguère empressée de jurer fidélité à l' envahisseur, et dont le président n'avait pas eu honte , en prêtant serment , de décrier et de renier son Roi légitime pour prodiguer l'encens à Garibaldi, dans le même prétoire où peu auparavant il avait juré fidélité au Roi qui l'avait placé à la tête de la magistrature napolitaine. Ce collège, la veille même de l'entrée de Victor- Emmanuel, était censé avoir contrôlé les votes des comices popu*
lâircs. Le président, en annonçant le résultat, parla avec chaleur des vœux de la nation Italienne et des vœux du peuple napolitain !
L'exemple de la capitale fut suivi par les grandes villes. Dans la plupart des provinces on réunit très peu ou point de votants. La terre de Labour, la plus vaste de toutes et encore occupée pdr les troupes royales, ne vota point. La majorité de la nation n'assista pas à ces comices liberticides. Les hommes qui, aux é]poques de ruine publique, représentent le droit et la justice , sont rarement des hommes énergiques et utiles : ils courbent aisément la tête sous le fardeau de la destinée. Aussi a-t-on dit que ce n* est pas seulement par l'audace de ses ennemis , mais plus encore peut-être par l'apathie de ses partisans , que la monarchie a succombé... Tenons compte, cependant, de la terreur qui dominait la place publique.
Le plébiscite du 21 octobre ne fut donc qu'une hideuse comédie, que Tœuvre de l' ambition sanctionnée par l'anarchie. Qu' on no dise pas que le peuple napolitain oublia tout d'un coup son passé, les grandeurs et les légitimes susceptibilités de son pays natal , les préjugés locaux, les rivalités d' Etat à Etat. Il doit tous ses malheurs à l'ambition parasite d' hommes qui n' avaient rien à eux, pas même leur conscience. Le peuple ne fut pas un peuple suicidé, maissuspendu à la corde ; tout en lui annonçant qu'il était souyerain, on lui imposa sommairement un gouvernement nouveau et une dynastie nouvelle.
D'ailleurs le mensonge du plébiscite, Monsieur, fut dévoilé par l'abstention de la plus part des membres de la classe aisée. La noblesse , qui avait émigré presque entièrement , protestait par son absence; un grand nombre de fonctionnaires publics avaient aussi préféré l'exil et la mendicité à la félonie ; des milliers de propriétaires avaient abandonné leurs foyers pour fuir le joug des envahisseurs. Des provinces entières qui n'avaient point volé , déposaient contre le plébiscite. Et d'ailleurs, Monsieur , un Roi , un gouvernement, une armée vaillante et dévouée, qui représentaient l'Etat devant le pays et Y Europe, prolestaient sur le Vu!-
turne. L'Europe même n'était pas dupe: le chef du Foreign-Qffice écrivait à son ministre à Naples, quelques mois après, que les votes du suffrage universel dans les Deux-Siciles semblaient de peu de valeur au gouvernement de S. M. Britannique I
Mais bientôt éclata la fausseté du plébiscite. Deux mois après , seulement, le cabinet de Turin, se servant de toute son influence, de son adresse et de l'argent tiré du trésor napolitain , prescrivit rèlection des députés: tout le pays se tint à l'écart, se contentant de maudire; le nombre des électeurs ne monta qu'à 25,000. Plus tard, quand s'agit dénommer quelque autre député au parlement, les électeurs se sont trouvés au nombre de quelques centaines. Ainsi, dans le quartier du Mercato, à Naples, qui compte 180,000 habitants, M. Paolo Cortese a été élu avec 43 voix qui lui ont assuré la majorité, son compétiteur n'en ayant obtenu que 41. Dans un collège, on n'en réunit que soixante. Lors de l'élection des corps municipaux les salles restèrent vides : à Naples , il n'y eut guère que 800 électeurs sur 500,000 habitants. Aujourd'hui même, rien n'annonce qu'on s'apprête à sortir de l'apathie et de l'indifférence où on reste plongé depuis trois ans révolus. Il y a là un symptôme de la mort de tout esprit public. Mais combien ne protestent-^ils contre le plébiscite tous ces magistrats, tous ces employés qu' on a destitués ou mis en dispottbilitè ; tous ces détenus politiques dont les prisons sont engombrèes? Yeut-on se convaincre que les Napolitains souffrent impatiemment le joug qui
pèse sur eux qu'on ose recourir à un second plébiscite I
N'a4-on pas appelé les peuples des Provinces Danubiennes à se prononcer une seconde fois sur leurs propres intérêts? Pourquoi donc a-t-on l'inconséquence de ne pas permettre l'expression libre de la volonté populaire à Naples ? Qu' on ose réunir un parlement napolitain pour sanctionner le plébiscite du 21 octobre ,-
qu'on ose même réunir à part les députés des Deux-Siciles
On ne se hasarderait pas même à réunir le parlement italien à Naples I
Le peuple anglais, qui a cru voir dans la catastrophe des Bourbons de Naples une répétition de sa révolution de 1688, aurait dû
se r^pder que pas une épée ne fut tirée pour défendre Jacques IL Chez nous, au contraire, une armée de cinquante mille hommes, au milieu de tant d'exemples de trahison, des séductions, et des misères, resta intrépide et dévouée. Cette armée ne pouTait que succomber avec sa patrie sans pouvoir la sauver, puisqu'elle avait à combattre, dans un pays ouvert, une armée de front et une autre qui menaçait ses derrières. Elle dut d^abord abandonner le Vulturne, après avoir fait éprouver de grandes pertes à V ennemi à Gascano et sur le Garigliano. Attaquée par mer contre toute attente (elle avait l'assurance que Tescadre française ne l'aurait pas permis), il lui fallut abandonner aussi le Garigliano et, un peu plus tard, Mo-. la et sa terre natale. Cette armée était alors réduite à un lambeau de territoire où elle ne pouvait trouver ni aliments, ni moyens de combattre. Une partie chercha un asile dans les Etats de TEglise. Ces débris décimés par les fièvres, sans médecins, sans hôpitaux manquaient de médicaments. Le dénuement avait été tel qu'on fut ravi d' aise en recevant de Terracine cinq onces de quinquinal Les soldats, velus de simple toile à l'entrée de Y hiver, forcés de coucher sur la dure et sur les rives du Garigliano, avaient manqué de vivres pendant deux jours ; bon nombre succombait d'inanition ; les chevaux tombaient sous les cavaliers Et pourtant ces restes d' une belle armée rejetaient avec dédain toutes les offres de capitulation, aimant mieux remettre leurs armes à une puissance neutre qu'à un ennemi qui les avait vaincus non par la force, mais par la corruption et la trahison. Ils ne voulurent à aucune condition avouer leur défaite , renoncer à la cause de leur Roi ou consentir à la destruction de leur pays. Le monde sait quelle résistance ce Roi , aidé d'une poignée de braves , opposa dans Gaëte pendant quatre mois, au feu, à la famine et au typhus.
Rome, le 17 mai 1863.