PRÉFACE XVII
croire un Bompré et pensera avoir à se plaindre de sa femme. Cependant, le « mari sentimental » est le premier responsable de son malheur : il n'aurait pas dû se marier. M""' Bompré a eu de grands torts sans doute, mais M" Henley ne se sent point le droit de la condamner, car elle non plus ne rend point heureux son mari, contre qui, d'ailleurs, elle n'a « point de plainte grave à faire. » Qu'est-ce donc à dire, sinon que le bonheur conjugal dépend de circonstances pour ainsi dire impondérables, et que deux époux peuvent se faire réciproquement souffrir, non seulement sans le vouloir, mais sans le savoir.'* M" Henley est très malheureuse : son mari ne s'en doute pas : « Je crois, dit-elle, que beaucoup de femmes sont dans le même cas que moi. Je voudrais, sinon corriger, du moins avertir les maris ; je voudrais remettre les choses à leur place, et que chacun se rendît justice. »
En d'autres termes, beaucoup de ménages ne sont pas heureux, sans qu'il y ait, de part ou d'autre, des torts apparents et précis comme ceux que Samuel de Constant attribue à M"" Bompré. Le romancier vaudois est un homme, c'est-à-dire qu'il voit trop simplement les choses. La question du bonheur dans le mariage est bien plus compliquée que cela. Preuve en soit le ménage Henley, où un parfait galant homme rend la vie conjugale presque intolérable à une femme animée à son égard des meilleures intentions du monde. Comment cela ? — Par cette espèce de fatale incompréhension que le code civil appelle « incompatibilité d'humeur. » Le petit livre de Madame de Charrière n'est pas autre chose que le roman de l'incompatibilité d'humeur.