TROISIEME LETTRE
Henri Meyer à Godefroy Dorville.
A Neuchâtel, ce Xov. 178..
Je commence à trouver Neuchâtel un peu plus joli. Il a gelé : les rues sont sèches ; les messieurs, — je veux dire les gens qu'on salue respectueusement dans les mes et que j'entends nommer en passant M. le conseiller, M. le maire, M. le ***, — n'ont plus l'air aussi soucieux et sont un peu mieux habillés que pendant les vendanges. Je ne sais pourquoi cela me fait plaisir ; car dans le fond rien n'est si égal. J'ai vu de jolies servantes ou ouvrières dans les rues, et de petites demoiselles fort bien mises et fort lestes ; il me semble que presque tout le monde à Neuchâtel a de la grâce et de la légèreté ; je n'y vois pas d'aussi belles personnes qu'à..., mais on y est joli ; les petites filles sont un peu maigres et un peu brunes pour la plupart. On m"a dit que je v^errais bien autre chose au concert. Il doit commencer
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le premier lundi de décembre. Je souscrirai certainement : j'y verrai peut-être jouer la comédie par des dames, ce qui me paraîtra d'abord bien extraordinaire. Il y a aussi des bals tous les quinze jours, mais ils sont composés de quelques sociétés rassemblées, et on ne reçoit pas les commis et les apprentis des comptoirs dans les sociétés : en quoi on a bien raison, à ce qu'il me semble ; car ce serait une cohue de polissons. S'il y a quelques exceptions, cela n'empêche pas que la règle ne soit bonne ; et si l'on ne fait aucune distinction, personne n'a droit de se plaindre. C'est ce que je dis à quelques-uns de mes camarades, qui trouvent très mauvais qu'on les exclue, quoiqu'en vérité ils ne soient point propres du tout à être reçus en bonne compagnie.
Pour moi, cela m'est assez égal ; mais j'espère qu'on me laissera jouer au concert ; et il est déjà arrangé entre mon camarade Monin, qui joue de la basse, M. Neuss et moi, que nous ferons un petit concert les dimanches ; mon maître de violon en sera, il nous dirigera et jouera de l'alto, et il ne demande, dit-il, pour son paiement qu'une bouteille de vin rouge : il aime un peu à boire et sait bien luimême qu'il vaut mieux boire une bouteille chez son écolier que risquer d'en boire plusieurs au cabaret, de s'y enivrer et de retourner en cet état chez sa femme. Ces musiciens dégoûteraient presque de la musique ; mais il faut tâcher de ne prendre
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d'eux que leur art, et n'avoir aucune société avec eux. Je lis fort bien la musique, et je tire assez de son de mon violon ; mais je ne serai jamais fort pour les grandes difficultés ni les grandes délicatesses.
Une chose m'a frappé ici. Il y a deux ou trois noms que j'entends prononcer sans cesse. ^lon cordonnier, mon perruquier, un petit garçon qui fait mes commissions, un gros marchand, portent tous le même nom ; c'est aussi celui de deux tailleuses, avec qui le hasard m'a fait faire connaissance, d'un officier fort élégant, qui demeure vis-à-vis de mon patron, et d'un ministre que j'ai entendu prêcher ce matin. Hier je rencontrai une belle dame bien parée ; je demandai son nom : c'était encore le même. Il y a un autre nom qui est commun à un maçon, à un tonnelier, à un conseiller d'Etat. J'ai demandé à mon patron si tous ces gens-là étaient parents : il m'a répondu que oui en quelque sorte ; cela m'a fait plaisir. Il est sûrement agréable de travailler pour ses parents, quand on est pauvre, et de donner à travailler à ses parents, quand on est riche. Il ne doit point y avoir entre ces gens-là la même hauteur, ni la même triste humilité que j'ai vues ailleurs.
Il y a bien quelques familles qui ne sont pas si nombreuses ; mais quand on me nommait les gens de ces familles-là, on me disait presque toujours :
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« C'est Madame une telle, fille de Monsieur un tel » (d'une de ces nombreuses familles) ; ou : « C'est Monsieur un tel, beau-frère d'un tel» (aussi d'une des nombreuses familles) : de sorte qu'il me semble que tous les Neuchâtelois sont parents ; et il n'est pas bien étonnant qu'ils ne fassent pas de grandes façons les uns avec les autres, et s'habillent comme je les ai vus dans le temps des vendanges, lorsque leurs gros souliers, leurs bas de laine et leurs mouchoirs de soie autour du cou m'ont si fort frappé.
J'ai pourtant entendu parler de noblesse; mais mon patron m'a dit un jour, à propos de la fierté de notre noblesse allemande, qu'il n'en était pas plus fier depuis deux ans qu'il avait ses lettres, et que, quoiqu'il mît de devant son nom, il n'y attachait rien (c'est son expression, que je n'ai pas bien entendue), et qu'il n'avait pris le parti de changer sa signature que pour faire plaisir à sa femme et à ses sœurs.
Adieu, mon cher Godefroy. Voilà mon camarade favori qui vient me demander du thé ; je cours chercher mon maître et M. Neuss : nous ferons de la musique. Je comptais que nous ne commencerions que dimanche prochain, et je suis fort aise de commencer dès ce soir. Adieu, je t'embrasse. Ecris-moi, je t'en prie.
H. Meyer.
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Lundi au soir, à 8 heures.
P.'S. Si ces Messieurs n'étaient pas venus hier, je t'aurais parlé de la foire et des Armourins : je voudrais que cette cérémonie signifiât quelque chose, car elle a une solennité qui m'a plu. Mais on n'a pas su me dire jusqu'ici son origine, ni ce qu'elle doit signifier. J'ai bien travaillé ce soir : je tâche de reconnaître, en montrant toute la bonne volonté possible, les bontés que l'on a pour moi.