NEUVIEME LETTRE
Henri Meyer à Godefroy Dorville.
A Neuchâtel, ce premier janvier 178..
Je me suis bien ennuyé aujourd'hui, mon cher ami. Mon patron a eu la bonté de me faire inviter à un grand dîner, où l'on a plus mangé que je n'ai vu manger de ma vie, où l'on a goûté et bu de vingt sortes de vins. Bien des gens se sont à-demi grisés, et n'en étaient pas plus gais. Trois ou quatre jeunes demoiselles chuchotaient entr'elles d'un air malin, trouvaient fort étrange que je leur parlasse, et ne me répondaient presque pas : toute leur bonne volonté était réservée pour deux jeunes officiers ; les sourires et les éclats de rire étaient tous relatifs à quelque chose qui s'était dit auparavant, et dont je n'avais pas la clef ; je doutais même quelquefois que ces jolies rieuses s'entendissent elles-mêmes, car elles avaient plutôt l'air de rire pour la bonne grâce que par gai té. Il me semble qu'on ne rit guère
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ici ; et je doute qu'on y pleure, si ce n'est aussi pour la bonne grâce.
Tu vois que je suis de fort mauvaise humeur ; mais c'est que réellement je suis excédé de toutes les minauderies que j'ai vues et de tout le vin de Neuchâtel qui a passé devant moi. C'est une terrible chose que ce vin ! Pendant six semaines je n'ai pas vu deux personnes ensemble qui ne parlassent de la « vente ». Il serait trop long de t' expliquer ce que c'est, et je t'ennuierais autant que l'on m'a ennuyé : il suffit de te dire que la moitié du pays trouve trop haut ce que l'autre trouve trop bas, selon l'intérêt que chacun peut y avoir ; et aujourd'hui on a discuté la chose à neuf, quoique elle soit décidée depuis trois semaines. Pour moi, si je fais mon métier de gagner de l'argent, je tâcherai de n'entretenir personne du vif désir que j'aurai d'y réussir ; car c'est un dégoûtant entretien.
Un seul moment du dîner a été intéressant pour moi, mais d'une manière pénible. Une des jeunes demoiselles a parlé de M'^'^ de la Prise. Elle ne comprenait pas comment, disait-elle, avec si peu de voix, on pouvait s'aviser de chanter au concert.
— Sa jolie figure, a dit un des jeunes hommes, compense tout.
— Jolie figure ! a dit une des petites filles, comme çà !... Mais, à propos, il faut bien qu'elle soit jolie ; car elle donne, dit-on, d'étranges distractions.
LETTRES XEUCHATELOISES 3I
Tu comprends combien j'étais à mon aise. — Depuis ce moment je n'ai plus ouvert la bouche. Quand mes voisins, dans leur désœuvrement, m'ont adressé quelques questions, je leur ai répondu par le oui et le non le plus sec ; et au moment où on s'est levé de table, j'ai couru chez moi pour exhaler avec toi ma mauvaise humeur. Puissent les autres jours de cette année ne ressembler en rien à ce premier ! Puissent tous les tiens pendant cette année être doux, agréables, innocents ! Ce jour-ci a pour moi une solennité lugubre. Je me suis demandé ce que j'avais fait de l'année qui finit ; je me suis comparé à ce que j'étais il y a un an, et il s'en faut bien que mes réflexions m'aient égayé. Je pleure ; je suis inquiet : une nouvelle époque de ma vie a commencé; je ne sais comment je m'en tirerai, ni comment elle finira. — Adieu, mon ami.
H. Meyer.