DIXIEME LETTRE
Henri Meyer à Godefroy Dorville.
A Neuchâtel, ce 20 janvier 178..
J'ai bien des choses à te dire, mon cher Godefroy, et il y a un étrange chaos dans ma tête. D'abord il faut te dire qu'on m'apporta, il y a trois jours, deux billets pour le bal : l'un me fut donné le matin et l'autre le soir, sans que je susse à qui j'en avais l'obligation. Au moment que l'on m'apporta le second, j'étais avec celui de mes camarades qui est vraiment mon camarade, et le seul qui le soit.
— Ah ! je suis bien aise, m' écriai- je ; j'en ai déjà un, je vous donnerai celui-ci.
Et en même temps je le lui donnai. — Cela ne fut pas plutôt fait, que je sentis que c'était une étourderie : ces billets m'étaient destinés à moi, et il était douteux que j'eusse le droit d'en disposer. Mais comment revenir en arrière ? Comment dire
à mon camarade, transporté d'aise, qu'il fallait me rendre le billet jusqu'à ce que j'eusse pris des informations ? Jamais je ne l'aurais pu ; et, après tout, quel grand mal pouvait-il résulter de mon imprudence ? Mon camarade est un joli garçon, fort honnête et bien meilleur danseur que moi. Je résolus donc de prendre sur moi tous les inconvénients de l'affaire, et de les soutenir courageusement. Là-dessus je fis deux ou trois entrechats, et je sortis de la maison, de peur que mes doutes ne me reprissent et que mon ami ne s'en aperçût. Hier vendredi fut le jour attendu, redouté, désiré; et nous nous acheminons vers la salle, lui fort content et moi un peu mal à mon aise. L'affaire du billet n'était pas la seule chose qui me tînt l'esprit en suspens : je pensais bien que M'^^ de la Prise serait au bal, et je me demandais s'il fallait la saluer et de quel air ; si je devais lui parler, si je pouvais la prier de danser avec moi : le cœur me battait ; j'avais sa figure et sa robe devant les yeux ; et quand en effet, en entrant dans la salle, je la vis assise sur un banc près de la porte, à peine la vis- je plus distinctement que je n'avais vu son image. Mais je n'hésitai plus, et sans réfléchir, sans rien craindre, j'allai droit à elle, lui parlai du concert, de son ariette, d'autres choses encore ; et sans m'embarrasser des grands yeux curieux et étonnés
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d'une de ses compagnes, je la priai de me faire l'honneur de danser avec moi la première contredanse. Elle me dit qu'elle était engagée :
— Hé bien, la seconde?
— Je suis engagée.
— La troisième ?
— Je suis engagée.
— La quatrième, la cinquième ? Je ne me lasserai point, lui dis- je en riant.
— Cela serait bien éloigné, me répondit-elle ; il est déjà tard, on va bientôt commencer. Si le comte Max, avec qui je dois danser la première, ne vient pas avant qu'on commence, je la danserai avec vous, si vous le voulez.
Je la remerciai ; et dans le même moment une dame vient à moi et me dit :
— Ah ! Monsieur Meyer, vous avez reçu mon billet ?
— Oui, Madame, lui dis- je ; j'ai bien des remerciements à vous faire ; j'ai même reçu deux billets, et j'en ai donné un à M. Monin.
— Comment ? dit la dame, un billet envoyé pour vous !... Ce n'était pas l'intention, et cela n'est pas dans l'ordre.
— J'ai bien craint, après coup, Madame, que je n'eusse eu tort, lui répondis-je ; mais il était trop tard, et j'aurais mieux aimé ne point venir ici,
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quelque envie que j'en eusse, que de reprendre le billet et de venir sans mon ami. Pour lui, il ne s'est point douté du tout que j'eusse commis une faute, et il est venu avec moi dans la plus grande sécurité.
— Oh ! bien, dit la dame, il n'y a point de mal pour une fois.
— Oui, ajoutai-je. Madame. Si on est mécontent de nous, on ne nous invitera plus ; mais si on veut bien encore que l'un de nous revienne, je me flatte que ce ne sera pas sans l'autre.
Là-dessus elle m'a quitté, en jetant de loin sur mon camarade un regard d'examen et de protection.
— Je tâcherai de danser une contre-danse avec votre ami, m'a dit M''*^ de la Prise, d'un air qui m'a enchanté; et puis, voyant que l'on s'arrangeait pour la contre-danse et que le comte Max n'était pas encore arrivé, elle m'a présenté sa main avec une grâce charmante, et nous avons pris notre place.
Nous étions arrivés au haut de la contre-danse, et nous allions commencer, quand M''« de la Prise s'est écriée :
— Ah ! voilà le comte !
C'était lui, en effet, et il s'est approché de nous d'un air chagrin et mortifié. Je suis allé à lui ; je lui ai dit :
— Monsieur le comte, Mademoiselle ne m'a per-
mis de danser avec elle qu'à votre défaut. Elle trouvera bon, j'en suis sûr, que je vous rende votre place ; et peut-être aura-t-elle la bonté de me dédommager.
— Non, Monsieur, a dit le comte, vous êtes trop honnête et cela n'est pas juste : je suis impardonnable de m'être fait attendre. Je suis bien puni ; mais je l'ai mérité.
M'''^ de la Prise a paru également contente du comte et de moi : elle lui a promis la quatrième contre-danse, et à moi la cinquième, pour mon ami, et la sixième pour moi-même. J'étais bien content : jamais je n'ai dansé avec tant de plaisir. La danse était pour moi, dans ce moment, une chose toute nouvelle : je lui trouvai un meaning \ un esprit, que je ne lui avais jamais trouvé ; j'aurais volontiers rendu grâce à son inventeur ; je pensais qu'il devait avoir eu de l'âme, et une demoiselle de la Prise avec qui danser. C'étaient, sans doute, de jeunes filles comme celle-ci qui ont donné l'idée des Muses.
W^^ de la Prise danse gaîment, légèrement et décemment. J'ai vu ici d'autres jeunes filles danser avec encore plus de grâce, et quelques-unes avec encore plus de perfection, mais point qui, à tout
^ Expression anglaise qui n'a point d'équivalent en français.
prendre, danse aussi agréablement. On en peut dire autant de sa figure : il y en a de plus belles, de plus éclatantes, mais aucune qui plaise comme la sienne; il me semble, à voir comme on la regarde, que tous les hommes sont de mon avis. Ce qui me surprend, c'est l'espèce de confiance et même de gaîté qu'elle m'inspire. Il me semblait quelquefois à ce bal que nous étions d'anciennes connaissances : je me demandais quelquefois si nous ne nous étions point vus étant enfants ; il me semblait qu'elle pensait les mêmes choses que moi, et je m'attendais à ce qu'elle allait dire... Tant que je serais content de moi, je voudrais avoir W^^ de la Prise pour témoin de toutes mes actions ; mais quand j'en serais mécontent, ma honte et mon chagrin seraient doubles, si elle était au fait de ce que je me reproche. Il y a certaines choses dans ma conduite qui me déplaisaient assez avant le bal, mais qui me déplaisent bien plus depuis. Je souhaite qu'elle les ignore; je souhaite surtout que son idée ne me quitte plus et me préserve de rechute. Ce serait un joli ange tutélaire, surtout si on pouvait l'intéresser.
J'ai fait connaissance avec le comte Maximilien de R***. Il est Alsacien, protestant, d'une famille ancienne et illustre. Il est ici avec son frère, qui est son aîné et qui sera fort riche. Ils ont un précepteur que je n'ai point encore vu. Tous deux sont au
service, et déjà fort avancés. Ils sont venus ici pour finir leur éducation. Mais le comte Max, comme on l'appelle, m'a dit qu'il n'avait point trouvé, pour la littérature et les beaux-arts, les secours qu'on lui avait fait espérer.
— Mais, Monsieur le comte, a dit un homme qui était assis à côté de nous et qui n'avait pas paru nous écouter, comment a-t-on pu vous envoyer à Neuchâtel pour les choses que vous aviez envie d'apprendre ? Nous avons des talents, mais pas les moindres lumières ; nos femmes jouent joliment la comédie, mais elles n'ont jamais lu que celles qu'elles voulaient jouer. Personne de nous ne sait l'orthographe ; nos sermons sont barbares ; nos avocats parlent patois ; nos édifices publics n'ont pas le sens commun ; nos campagnes sont absurdes... N'avezvous pas vu de petits bassins d'eau à côté du lac ? ... Nous sommes encore plus légers, plus frivoles, plus ignorants que...
Dans ce moment, M^^^ de la Prise est venue avertir le comte que sa contre-danse allait commencer : je me suis levé pour le suivre ; nous avons tous les deux salué notre caustique informateur ; son fiel et ses exagérations m'ont fait rire.
Pendant que le comte et M''^ de la Prise dansaient leur contre-danse, la dame qui m'avait d'abord parlé s'est approchée de moi, m'a demandé
d'où j'étais et qui j'étais. J'ai répondu que j'étais le fils d'un marchand d'Augsbourg.
— D'un négociant, m'a-t-elle dit.
— Non, Madame, ai-je repris (et j'ai senti que je rougissais), d'un marchand. Je sais bien la différence : mon oncle, frère de ma mère, est un riche négociant.
La dame voulait apparemment être polie ; mais assurément ce n'était pas l'être que de montrer assez de mépris pour ce qu'était mon père, pour se croire obligée de le supposer ce qu'il n'était pas. Elle m'a demandé où j'avais appris le français. Je lui ai dit que c'était en France. Elle m'a demandé des détails sur la pension de R... ; et sur ce que je lui ai dit que j'avais passé quelque temps à Genève chez un ministre, ami de mes parents, pour me faire instruire et recevoir à la communion, elle m'a parlé des Représentants et des Négatifs. La fin de la contre-danse nous a de nouveau interrompus, et j'en ai été bien aise : comment parler d'une chose où l'on n'entend rien ?
Après avoir dansé avec M"*^ de la Prise la sixième contre-danse avec encore plus de plaisir que la première, parce que je ne prenais la place de personne, j'ai voulu m'en aller. J'étais content ; et il s'était passé bien assez de choses dans ma tête pour un seul jour. Je me suis pourtant arrêté pour
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saluer la dame qui m'avait parlé. Elle parlait avec d'autres assez vivement : j'ai entendu mon nom, le mot d'énergie^ le mot d'amitié. Enfin, elle est venue à moi avec une autre dame, qui avait l'air fort grave et fort doux, et elles m'ont dit que je serais reçu au bal aussi bien que mon ami. Je le suis allé chercher aussitôt. Nous avons beaucoup remercié ces dames, et nous nous sommes retirés. M'^^ de la Prise dansait alors avec le frère aîné du comte Max. Adieu, mon ami. Quand j'appelle Monin mon ami, le mot ami signifie tout autre chose que quand je dis : mon ami Godefroy Dorville. Monin est un joli garçon que j'oblige, qui me rend la vie agréable, et qui mérite d'être distingué de ses maussades compagnons qui mettent tout leur plaisir à se faire de petites niches, et cherchent bien moins à se procurer des succès pour eux-mêmes que des mortifications pour autrui. Dans leurs maussades combats de finesse, l'attrapé me paraît toujours un peu moins sot que l'attrapeur.
H. Meyer.