ONZIEME LETTRE
M"^ de la Prise à M"^ de Ville
A Neuchâtel, ce
Voici, ma chère Eugénie, l'hiver qui recommence ; un second hiver de dissipation, d'étourdissement, que je passerai sans amie, et vraisemblablement sans plaisir. Il y a un an que je te regrettais bien autant qu'aujourd'hui. Mais le monde, que je ne connaissais pas encore, me promettait des compensations, et il ne me les a pas données : je croyais entrevoir en lui des charmes qui se sont évanouis dès que j'en ai fait partie moi-même.
J'aurais pourtant besoin de m'amuser. Mon père n'a pu se remettre de sa dernière attaque de goutte ; ma mère est mécontente de notre logement, de nos domestiques, de tout ce qui l'environne ; elle s'est brouillée avec la sœur de mon père, avec mes cousines. De part et d'autre les petits torts s'accumulent tous les jours et semblent devenir plus graves
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chaque fois qu'on s'en plaint. C'est la plus triste chose du monde. Il a fallu vendre une petite campagne que nous avions au Val- de-Travers ; et nos vignes d'Auvernier n'ont presque rien produit, faute d'engrais et de' culture.
Mon père prend son parti sur tout cela avec un courage admirable. Il m'a obligée à souscrire au bal, à me faire deux robes neuves, et à reprendre mes maîtres ; il m'ordonne presque aussi de me divertir et d'être gaie, et je lui obéirai du mieux qu'il me sera possible. La tendresse de mon père et la liberté dont il veut que je jouisse sont assurément les seules choses qui rendent ma situation supportable. Mais mon père est si faible! ses jambes sont toujours enflées; tu ne le reconnaîtrais presque pas.
Et toi, que fais-tu ? Passeras-tu ton hiver à Marseille ou à la campagne ? Songe-t-on à te marier ? As-tu appris à te passer de moi ? Pour moi, je ne sais que faire de mon cœur. Quand il m' arrive d'exprimer ce que je sens, ce que j'exige de moi, ou des autres, ce que je désire, ce que je pense, personne ne m'entend ; je n'intéresse personne. Avec toi tout avait vie ; et sans toi tout me semble mort. Il faut que les autres n'aient pas le même besoin que moi : car si on cherchait un cœur, on trouverait le mien. Ne crois pas cependant que j'aie toujours autant de tristesse et aussi peu de courage
que dans cet instant. Ma mère a renvoyé ce matin une ancienne servante qui nous servait depuis dix ans : j'ai voulu t'écrire pour me distraire, mais je n'aurai réussi qu'à t'attrister.
Le concert ne commence que dans un mois, et les assemblées ne commenceront qu'après le nouvel-an. Nous avons deux comtes allemands qu'on dit être fort aimables. En attendant que nos sociétés commencent, je passe mes soirées à ourler des serviettes et à jouer au piquet avec mon père. Il veut que je chante au concert : cela ne fera de mal ni de bien à personne, car on ne m'entendra pas. Mais j'ai achevé de devenir cet été une fort passable musicienne, et j'accompagne de la harpe aussi bien que du clavecin ; mais je ne fais aussi qu'accompagner : quant aux pièces, jamais je ne serai assez habile pour me satisfaire.
^jiic **** se marie dans quinze jours : tu as vu commencer ses amours ; elles ont été tièdes et constantes. Je crois que ce mariage ira assez bien ; ils s'aimeront faute de rien aimer d'autre.
Je vois quelquefois l'aînée de mes cousines malgré la brouillerie ; c'est une bonne fille, gaie et sensée ; mais sa sœur est un petit esprit.
Adieu, mon Eugénie ; je t'écrirai quelque jour une moins plate et moins triste lettre.
Marianne de la Prise.