‹ Lettres neuchâteloisesChapitre 26 sur 48 · DOUZIEME LETTRE · texte numérisé non relu

DOUZIEME LETTRE

M^'^ de la Prise à M"^ de Ville.

A Neuchâtel, ce janvier 178...

Tu as pleuré, mon Eugénie, en lisant ma triste lettre ? J'ai pleuré, en lisant la tienne, de reconnaissance et d'attendrissement. C'est une douce chose que la sympathie de deux cœurs qui semblent faits l'un pour l'autre. Si nous vivions ensemble, nous n'aurions peut-être besoin de rien de plus pour être heureuses ; je t'avoue qu'alors je serais fâchée de te voir marier. A présent, il y aurait aussi trop d'égoïsme à vouloir que tu me restasses toute entière.

Pour moi, il y a peu d'apparence que je t'échappe de cette façon-là. Tu sais combien notre fortune est délabrée. Malgré toute son insouciance pour lui-même, mon père s'inquiète quelquefois sur mon sort : il m'a répété plusieurs fois qu'après sa mort, qui, dit-il, ne peut être éloignée, la pension qui nous

fait vivre venant à cesser, je n'aurai presque rien. Pour ma mère, la rente que mon oncle a mise sur sa tête suffira à son entretien, surtout si elle veut aller vivre dans son pays. Mais en voilà assez. Je me flatte que mon père se trompe sur son état ; je n'ai aucune inquiétude sur ce qui me regarde. Je voulais seulement te dire que, dans ces circonstances et avec cette fortime, il est rare qu'on se marie.

Les concerts ont commencé : j'ai chanté au premier ; je crois qu'on s'est un peu moqué de moi à l'occasion d'un peu d'embarras et de trouble que j'eus, je ne sais trop pourquoi : c'est un assemblage de si petites choses que je ne saurais comment te les raconter. Chacune d'elles est un rien, ou ne doit paraître qu'un rien, quand même elle serait quelque chose.

Adieu, ma chère Eugénie ; je t'écrirai une plus longue lettre une autre fois.

Marianne de la Prise.

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