TREIZIEME LETTRE
M"^ de la Prise à M"^ de Ville.
A Neuchâtel, ce janvier 178..
Il me semble que j'ai quelque chose à te dire ; et quand je veux commencer, je ne vois plus rien qui vaille la peine d'être dit. Tous ces jours je me suis arrangée pour t'écrire ; j'ai tenu ma plume pendant longtemps, et elle n'a pas tracé le moindre mot. Tous les faits sont si petits, que le récit m'en serait ennuyeux à moi-même ; et l'impression est quelquefois si forte, que je ne saurais la rendre : elle est trop confuse aussi pour la bien rendre. Quelquefois il me semble qu'il ne m'est rien arrivé ; que je n'ai rien à te dire ; que rien n'a changé pour moi ; que cet hiver a commencé comme l'autre ; qu'il y a, comme à l'ordinaire, quelques jeunes étrangers à Neuchâtel que je ne connais pas, dont je sais à peine le nom, avec qui je n'ai rien de commun. En effet, je suis allée au concert, j'ai laissé
tomber un papier de musique ; j'ai assez mal chanté ; j'ai été à la première assemblée ; j'y ai dansé avec tout le monde, entre autres deux comtes alsaciens et deux jeunes apprentis de comptoir : qu'y a-t-il dans tout cela d'extraordinaire, ou dont je puisse te faire une histoire détaillée ? D'autrefois il me semble qu'il m'est arrivé mille choses ; que si tu avais la patience de m'écouter, j'aurais une immense histoire à te faire ; il me semble que je suis changée, que le monde est changé, que j'ai d'autres espérances et d'autres craintes, qui, excepté toi et mon père, me rendent indifférente sur tout ce qui m'a intéressée jusqu'ici, et qui, en revanche, m'ont rendu intéressantes des choses que je ne regardais point ou que je faisais machinalement. J'entrevois des gens qui me protègent, d'autres qui me nuisent : c'est un chaos, en un mot, que ma tête et mon cœur. Permets, ma chère Eugénie, que je n'en dise pas davantage jusqu'à ce qu'il se soit un peu débrouillé et que je sois rentrée dans mon état ordinaire, supposé que j'y puisse rentrer. Ne te rien dire eût été trop pénible ; t'en dire davantage, quand moi-même je n'en sais pas davantage, ne serait pas possible. Adieu donc ; je t'embrasse tendrement. Tout ce que je saurai de moi-même, tu le sauras. Aucune défiance, au moins, ne me fera taire : la crainte de te paraître puérile, ou de te
donner quelque autre impression fâcheuse de moi, ne pourra m' empêcher de parler ; la peur de t'ennuyer est la seule que je puisse avoir.
M. DE LA Prise.