QUATORZIÈME LETTRE
M''« de la Prise à M'^« de Ville.
A Neuchâtel, ce janvier 178..
Tu le veux absolument ? Eh bien, à la bonne heure, tu le sauras ! Je t'écrivis une lettre qui, après cela, me parut folle ; j'en écrivis une autre pour excuser celle-là : il se trouva qu'elle n'était pas partie ; elle était cachetée : j'avais oublié de l'envoyer à la poste; dans ce temps-là je ne savais ce que je faisais ; je te l'envoie sans l'ouvrir, je ne veux pas la relire, je ne m'en souviens presque pas, tu verras ce que j'en ai pensé.
Tous tes détails, à toi, sont charmants : tu n'aimeras, tu n'aimeras jamais l'homme qu'on te destine, c'est-à-dire, tu ne l'aimeras jamais beaucoup. Si tu ne l'épouses pas, tu pourras en épouser un autre. Si tu l'épouses, vous aurez de la complaisance l'un pour l'autre ; vous vous serez une société agréable, peut-être. Tu n'exigeras pas que
tous ses regards soient pour toi, ni tous les tiens pour lui : tu ne te reprocheras pas d'avoir regardé quelque autre chose, d'avoir pensé à quelque autre chose, d'avoir dit un mot qui pût lui avoir fait de la peine un instant : tu lui expliqueras ta pensée ; elle aura été honnête, et tout sera bien. Tu feras plus pour lui que pour moi ; mais tu m'aimeras plus que lui. Nous nous entendrons mieux ; nous nous sommes toujours entendues, et il y a eu entre nous une sympathie qui ne naîtra point entre vous. Si cela te convient, épouse-le, Eugénie. Penses-y, cependant : regarde autour de toi pour voir si quelque autre n'obtiendrait pas de toi un autre sentiment. N'as-tu pas lu quelques romans ? et n'as- tu jamais partagé le sentiment de quelque héroïne ? Sache aussi si ton épouseur ne t'aime pas autrement que tu ne l'aimes. Dis-lui, par exemple, que tu as une amie qui t'aime chèrement, et que tu n'aimes personne autant qu'elle. Vois alors s'il rougit, s'il se fâche : alors, ne l'épouse pas. Si cela lui est absolument égal, ne l'épouse pas non plus. Mais s'il te dit que c'est à regret qu'il te tiendra éloignée de moi, et que vous viendrez ensemble à Neuchâtel pour me voir, ce sera un bon mari, et tu peux l'épouser...
Je ne sais où je prends tout ce que je te dis : car avant ce moment je n'y avais jamais pensé.
LETTRES XEUCHATELOISES 5I
Peut-être cela n'a-t-il pas le sens commun. Je t'avoue que j'ai pourtant fort bonne opinion de mes observations,... non pas obser\'ations, mais... comment dirai-je ?... de cette lumière que j'ai trouvée tout à coup dans mon cœur, qui semblait luire exprès pour éclairer le tien. Ne t'y fie pourtant pas : demande et pense... Non, ne demande à personne : on ne t'entendra pas ; interroge-toi bien toi-même. Adieu.
M. DE LA Prise.