QUINZIEME LETTRE
Ecrite avant la douzième, et contenue, ainsi que la seizième, dans la précédente.
A Neuchâtel, ce 178..
Serait-ce un amant que cherchait mon cœur ? et l'aurais- je trouvé ? Ma chère Eugénie, combien je vois ta délicatesse alarmée !... je n'ai pas dit pruderie, admire mon honnêteté : car tes grands yeux, que je vois ouverts sur moi d'un air de surprise et de scandale, ne méritaient pas de si grands ménagements. J'irai mon train comme si tu n'étais pas une personne fort délicate et fort prudente ; et toi, tu iras ton train de t'indigner et de prêcher, si tu veux : il ne faut nous gêner ni l'une ni l'autre. Je vais te raconter bien exactement ce qui m' arrive.
Il y a quelque temps qu'une petite tailleuse laissa tomber dans la boue une robe qu'elle me rapportait : un jeune étranger lui aida à la relever, accompagna jusque chez elle la petite personne, l'excusa auprès
de ses maîtresses et lui donna de l'argent en la quittant. L'histoire m'en fut faite le lendemain ; elle me plut : j'y voyais de la bonté et une sorte de courage ; car la petite fille, jolie à la vérité, est si mal mise et a si mauvaise façon, qu'un élégant un peu vain ne se serait pas soucié d'être vu avec elle dans les rues. Je demandai le nom du jeune homme ; elle ne put pas me le dire, et je n'en entendis plus parler. L'autre jour, étant au concert, mes voisines me montrèrent, de l'amphithéâtre où nous étions, un jeune homme qui jouait du violon à l'orchestre. Elles me dirent que c'était un jeune Allemand du comptoir de M..., appelé Meyer. En passant auprès de lui pour aller chanter, je le regardais attentivement ; lui aussi me regarda : je vis qu'il reconnaissait ma robe. Moi, je reconnus la physionomie que devait avoir celui qui l'avait relevée ; et nous nous perdîmes si bien dans cette contemplation l'un de l'autre, que je laissai tomber ma musique et qu'il oublia son violon, ne sachant plus, ni lui ni moi, de quoi il était question, ni ce que nous avions à faire. Il rougit ; je rougis aussi, mais je ne sais trop de quoi, car je n'étais point honteuse du tout. On m'a plaisantée de la distraction du jeune homme : j'étais tentée de répondre que la mienne valait bien la sienne, et j'ai vu qu'on ne s'en était point aperçu. Apparemment l'on croit
qu'il faut qu'un jeune homme soit amoureux pendant quelques semaines avant que la belle paraisse être un peu sensible. Je ne me vanterai pas d'avoir suivi cette décente coutume ; et s'il se trouve que M. Meyer soit aussi épris de moi que je l'ai cru, il pourra se vanter quelque jour que je l'ai été tout aussitôt et tout autant que lui.
Tu vois bien que je suis tout autrement disposée que la dernière fois que je t'écrivis ; et je t'avoue que je suis on ne peut pas plus contente. Quoi qu'il puisse m' arriver d'ailleurs, il me semble que, si on m'aime beaucoup et que j'aime beaucoup, je ne saurais être malheureuse. Ma mère a beau gronder depuis ce jour-là, cela ne trouble pas ma joie. Mes amies ne me paraissent plus maussades : voistu, je dis mes amies, mais c'est par pure surabondance de bienveillance ; car je n'ai d'amie que toi. Je te préfère à M. Meyer lui-même ; et si tu étais ici, et qu'il te plût, je te le céderais. Ne va pas croire que nous nous soyons encore parlé : je ne l'ai pas même revu depuis le concert. Mais j'espère qu'il viendra à la première assemblée : nos dames, sans que je les en prie, me feront bien la galanterie de l'y inviter. Alors nous nous parlerons sûrement, dusse- je lui parler la première. Je me trouverai près de la porte quand il entrera. Alors aussi se décidera la question : savoir, si M. Meyer sera
l'âme de la vie entière de ton amie, ou si je n'aurai fait qu'un petit rêve agréable ; ce sera l'un ou l'autre, et quelques moments décideront lequel des deux.
Adieu, mon Eugénie ! Mon père est plus content de moi que jamais : il me trouve charmante ; il dit qu'il n'y a rien d'égal à sa fille et qu'il ne la troquerait pas contre les meilleures jambes du monde. Tu vois que ma folie est du moins bonne à quelque chose. Adieu.
M. DE LA Prise.