‹ Lettres neuchâteloisesChapitre 31 sur 48 · DIX-SEPTIEME LETTRE · texte numérisé non relu

DIX-SEPTIEME LETTRE

Julianne C.à sa tante à Boudevilliers.

A Neuchâtel, ce janvier 178..

Ma chère tante,

Je suis rentrée chez mes maîtresses, puisque vous me l'avez conseillé, et le Monsieur aussi. C'est M. Meyer qu'il s'appelle ; je sais à présent son nom : mais qu'est-ce qu'il me sert de le savoir ? Il y eut hier cinq semaines que je ne l'ai pas vu, et je voudrais ne l'avoir jamais rencontré ; mais je crois qu'il s'est pensé... Mais à quoi bon vous tout ça dire ? Toujours j'ai bien pleuré, et il y a quelque chose qu'il m'a marqué sur sa lettre (car il m'a écrit deux lettres) qui m'a fait penser, autant que j'y ai pu comprendre, que peut-être bien la Marie Besson lui a pu dire que je n'avais pas été une honnête fille ; et pourtant, ma chère tante, je puis bien jurer que, si ce n'était ce vilain maître horloger chez

qui j'ai servi, et qui était pourtant un homme marié, il n'y aurait pas eu une plus brave fille que moi dans le Val-de-Ruz : car pour avoir quelquefois badiné avec les garçons à la veillée, ou pendant les foins, les autres filles en faisaient autant que moi ; et je ne sais pas si un Monsieur penserait pour ça qu'on n'aurait pas été une brave fille. Mais à la garde ! il ne sert de rien de pleurer et de se lamenter quand il n'est plus temps ; et si j'ai encore à pleurer, ce sera assez temps quand j'en serai sûre.

Il a fallu que j'aie bien prié mes maîtresses; mais c'est aussi qu'elles ont beaucoup d'ouvrage à présent, comme il y a des bals et des sociétés et des concerts, et peut-être aussi des comédies, et que sais- je bien peu? Ces dames font toutes sortes pour se divertir; et peut-être ne sont-elles seulement pas aussi braves qu'une pauvre fille qu'on laisse pleurer en faisant son ouvrage, et qui n'a pas été à toutes leurs écoles et leurs pensions, et n'a pas appris à lire sur leurs beaux livres ; et elles ont des bonnets, et des rubans, et des robes avec des garnitures de gaze, qu'il faut que nous travaillions toute la nuit et quelquefois les dimanches; et tout ça elles l'ont quand elles veulent, de leur mère ou de leur mari, sans que les jeunes messieurs le leur donnent; mais qu'est-ce que tout ça y fait ? Si la cousine Jeanne- Marie et le cousin Abram ne savent rien du Mon-

sieur, ni que j'avais quitté mes maîtresses, il ne sert à rien à présent de le leur conter. Je suis, ma chère tante, celle qui est votre très humble nièce.

Julianne C***.

Page 1