DIX-HUITIEME LETTRE
Henri Meyer à Godefroy Dorville.
A Neuchâtel, ce janvier 178...
Tu trouves le style de mes lettres changé, mon cher Godefroy. Pourquoi ne pas me dire si c'est en mal ou en bien ? Mais il me semble que ce doit être en bien, quand j'aurais moi-même changé en mal : je ne suis plus un enfant ; cela est vrai, j'ai presque dit : cela n'est que trop vrai ; mais au bout du compte, puisque la vie s'avance, il faut bien avancer avec elle ! Qu'on le veuille ou non, on change ; on s'instruit ; on devient responsable de ses actions. L'insouciance se perd ; la gaîté en souftre ; si la sagesse et le bonheur voulaient prendre leur place, on n'aurait rien à regretter. Te souvient-il du Huron que nous lisions ensemble ? Il est dit que M'^^ de K., — j'ai oublié le reste de son nom, — devint en deux ou trois jours une autre personne ; une personne, je ne comprenais pas alors ce que cela
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voulait dire ; à présent je le comprends. Je sens bien qu'il faut que je paie moi-même l'expérience que j'acquiers ; mais je voudrais que d'autres ne la payassent pas. Cela est pourtant difficile : car on ne fait rien tout seul, et il ne nous arrive rien à nous seuls.
Dans ma dernière lettre, je te rendis compte de l'assemblée où je dansai avec M^^^ de la Prise. Je fus alors deux ou trois jours sans me soucier de sortir ; je n'allais pas seulement me promener. Mais le mardi je fus prié à un dîner chez mon patron : il ne fut pas tout à fait aussi nombreux que celui du nouvel-an ; il n'y avait que des hommes, et il y en avait de tout âge, et parmi eux quelques-uns qui me parurent fort aimables, et surtout fort honnêtes et fort doux. On s'était levé de table et on prenait du café, quand le Monsieur caustique du bal est entré. On lui a reproché de n'être pas venu plus tôt.
— Je vous suis obligé, a-t-il répondu, mais je ne mange presque jamais hors de chez moi, depuis que je connais parfaitement les vins de tous vos quartiers et le fromage de toutes vos montagnes.
Ensuite il s'est approché de quelques jeunes gens, parmi lesquels j'étais, et leur a demandé de quoi ils parlaient avant qu'il entrât.
— De quelques jeunes demoiselles, a répondu
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l'un d'eux : nous parlions des plus jolies, et nous nous disputions.
— Encore ? a-t-il interronipu. Lesquelles aviezvous nommées ?
Là-dessus ils en ont nommé plusieurs.
— Ben ! a-t-il dit brusquement ; je m'y attendais. Vous avez commencé de préférence par les poupées, les marionnettes et les perroquets ! Il y en a une...
J'étais près de la porte ; je tenais mon chapeau ; je suis sorti.
— Restez ! m'a-t-il crié ; je ne la nommerai pas. Je n'ai pas fait semblant de l'entendre, et je suis
descendu l'escalier le plus vite que j'ai pu.
Le vendredi suivant, je m'étais arrangé pour passer la soirée tout seul à lire et à écrire à mon oncle. Mais le comte Max m'est venu voir, sachant, m'a-t-il dit, que les vendredis étaient mes jours de loisir. Il est resté avec moi jusqu'à sept heures. Il est aimable et instruit : son langage récrée mon oreille, qui est écorchée tous les jours par l'affreux allemand de Berne, de Bâle et de Mulhouse. J'ai un peu oublié ma langue : le comte m'en a fait des reproches ; il me prêtera des livres allemands : il a passé dix-huit mois à Leipsick.
J'admire mon sens froid de parler si longtemps du vendredi ; c'est le dimanche qui fut intéressant !
Peut-être m' arrêtai- je exprès au vendredi par une certaine appréhension du dimanche. Ce fut un si singuUer mélange d'heureuses et malheureuses rencontres, de peine et de plaisir ! Je crois que je me conduisis bien, c'est-à-dire que je ne pouvais me conduire autrement. Tu crois que ce sera quelque grande histoire ? Non ; tout cela se passa dans un quart d'heure. Mais ce qui avait précédé, les circonstances.... Pour que tu saches ce que c'est, il faut enfin te le raconter. Peut-être devineras- tu ce que je ne te dirai pas ; et si tu ne devines qu'à moitié, il n'y aura pas grand mal.
Il avait beaucoup plu au commencement de la semaine ; les derniers jours il avait beaucoup gelé ; le dimanche matin il était tombé de la neige, et le temps s'était un peu radouci. Mais l' après-dîner, le froid étant revenu, l'eau qu'il y avait eu dans les rues et la neige du matin étaient devenues un verglas tel que je n'en ai jamais vu, et qui devenait à chaque instant plus dangereux, à mesure que l'air du soir se refroidissait. Nous revenions, Monin et moi, du Crêt \ où nous étions allés faire un tour pour profiter d'un instant de soleil qui nous avait séduits au sortir de l'église. Il nous fallait toute
* Promenade sur une petite éminence à un demiquart de lieue de la ville. Meyer oublie ici que son ami ne connaît pas Neuchâtel.
notre attention pour ne nous pas laisser tomber. Juge de l'embarras et du danger de M^'^ de la Prise et de deux autres demoiselles que nous trouvâmes près de la porte de la ville, allant le même chemin que nous. Je m'arrêtai devant elles ; je crois que je voulais les empêcher d'avancer, croyant voir déjà M^'*^ de la Prise sur le pavé, blessée, meurtrie, quelque chose de pis peut-être. Je ne sais ce que je leur dis pour les engager à accepter notre secours : mais les deux qui m'étaient étrangères commençaient à me refuser, quand M''<^ de la Prise a dit vivement :
— Mais ! vous êtes folles ; nous sommes trop heureuses !
En même temps elle a pris Monin sous le bras, et m'a priée d'avoir soin de ses compagnes.
Nous marchions sans rien dire, ne pensant qu'à ne pas tomber : nous avions fait cent pas peut-être, lorsque j'ai vu une jeune fille que j'ai connue par hasard, à qui de petits garçons jetaient des boules de neige pour la faire tomber. Elle m'a reconnu. Son air exprimait toutes sortes d'embarras. C'était le visage de la détresse ; et réellement, ne sachant ce qu'elle faisait, entre la colère et la confusion, elle était dans un véritable danger ; elle aurait pu tomber contre une borne, contre le coin d'une maison. C'est la première fîlle à qui j'aie parlé à Neuchâtel,
et je lui avais donné du secours dans une occasion beaucoup moins grave. Je ne connaissais pas alors M^i^ de la Prise. Fallait-il à présent la dédaigner et la méconnaître ?... J'ai prié d'un ton absolu les deux filles que je soutenais, et que j'ai appuyées contre Monin, de ne pas bouger de leur place ; et allant aux deux petits garçons, j'ai donné à chacun d'eux un vigoureux soufflet ; et voyant près de là un homme de bonne façon, je l'ai prié le plus honnêtement que j'ai pu, de conduire la fille où elle voulait aller. Après cela, je suis retourné à mes deux demoiselles, et nous avons repris notre marche.
Après quelques instants de silence, l'une des deux m'a dit :
— Vous connaissez donc cette fille, Monsieur ?
— Oui, Mademoiselle, ai- je répondu ; peu de jours après mon arrivée à Neuchâtel...
Je n'ai pas continué ; je ne pouvais conter mon histoire jusqu'au bout : le commencement me faisait plus d'honneur que la fin ; c'eût été un mensonge. Une autre chose m'a arrêté. En commençant de répondre, j'avais regardé M^'^ de la Prise, autant que le verglas avait pu me le permettre, et j'avais cru voir son visage très rouge et sa physionomie altérée. De te dire tout ce qui se passa alors en moi, toute- la peine, le regret, l'espoir, le plaisir, cela n'est pas possible. Si je m'étais permis de m'en
occuper dans cet instant, les deux jeunes filles auraient bien mieux fait de marcher toutes seules. J'imposai- silence à mon cœur ; je renvoyai, pour ainsi dire, à un autre temps à le sentir, à le questionner, à jouir de ce qui s'y passait : car le plaisir surpassait la peine. Personne de nous n'ouvrit plus la bouche.
Quand nous fûmes devant la maison où était leur société, je saluai, sans parler, mes deux dames : elles me remercièrent. M"^ de la Prise ne parla pas et se contenta de faire une grande révérence à Monin. Il faisait déjà obscur sous cette porte : mais je m'imaginai qu'elle avait l'air ému. Dans le même moment arriva le comte Max, qui lui présenta la main ; il me reconnut comme je m'en allais.
— Où allez-vous ? me cria-t-il.
— Chez moi, lui dis-je.
--Et qu'y ferez- vous, chez vous ?
— De la musique.
— • Vous êtes laconique, me dit-il en riant, mais cela ne fait rien.
Je retournai donc chez moi : j'aurais voulu être seul, du moins une heure ou deux, mais cela ne se pouvait pas. Neuss et mon maître arrivaient, Monin fit les honneurs de ma chambre, et après le goûter nous nous mîmes à faire de la musique.
Une demi-heure après le comte entra, en nous
priant de lui permettre de nous écouter. Il n'aime pas le jeu. Une autre fois il apportera sa flûte. A neuf heures il m'obligea à aller souper avec lui : je le voulus bien ; la troupe de mes camarades m'était insupportable. I.e précepteur me paraît un homme de sens : mais il ne parle presque pas français. Le frère aîné ne rentra qu'à onze heures ; il est d'une figure brillante et extrêmement honnête. Voici une prodigieuse lettre. J'ai été lundi au concert ; M^^^ de la Prise n'y était pas. Mardi je ne suis sorti que pour aller au comptoir, et je t'écris aujourd'hui mercredi pour demain.
H. Meyer.