‹ Lettres neuchâteloisesChapitre 33 sur 48 · DIX-NEUVIEME LETTRE · texte numérisé non relu

DIX-NEUVIEME LETTRE

Henri Meyer à Godefroy Dorville.

A Neuchâtel, ce janvier 178..

Hier, après dîner, le comte Max vint me prendre pour me mener promener. Il faisait un temps fort doux. Il n'y a pas beaucoup de choix ici. Nous allâmes du côté du Crêt et jusqu'au Mail. Nous y trouvâmes M"'^ de la Prise avec une de ses cousines. Nous leur demandâmes la permission de nous promener avec elles ; elle nous fut accordée. Après nous être un peu promenés nous reprîmes le chemin de la ville. On parla nonchalamment de toutes sortes de choses. Le comte fut fort aimable. M"*^ de la Prise était gaie. Sa cousine et moi nous ne dîmes presque rien. Mais j'étais content ; j'écoutais avec plaisir ; j'étais assez paisible ; je souhaitais qu'il ne nous arrivât rien d'extraordinaire cette fois-là. Et en effet nous ne rencontrâmes personne, on ne nous aborda point. Mais comme nous approchions de la

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maison de M^**^ de la Prise, il survint une petite pluie qui augmenta à mesure que nous allions, de sorte qu'il pleuvait assez fort quand nous fûmes chez elle. Elle nous pria fort honnêtement d'entrer, nous assurant que son père et sa mère nous recevraient avec plaisir. Nous montâmes ; il n'y avait pas grand chose à faire au comptoir ce jour-là, et j'avais travaillé la veille tout le soir sans aller au concert, parce que nos messieurs étaient surchargés d'ouvrage. Je crus donc pouvoir rester si on nous en priait.

M. de la Prise est un officier retiré du service de France, vieilli par la goutte plus que par les années. Il a l'air d'avoir aimé tous les plaisirs et d'aimer encore la société, mais surtout d'aimer sa fille plus que chose au monde. Elle lui ressemble. Il a l'air ouvert, franc ; un peu libre dans ses propos ; il est aimable et poli dans ses manières. On m'a dit que sa famille était une des plus anciennes du pays, et qu'il était né avec de la fortune, mais qu'il avait tout dépensé. En le voyant, on croit tout cela vrai.

Je ne dirai rien de la mère. Elle n'a pas l'air d'être la femme de son mari, ni la mère de sa fille. Elle est française, et de je ne sais quelle province. Elle a été très belle, et l'est encore. A sa manière elle nous a bien reçus. On nous a donné du thé, des raisins, de petits gâteaux. Ce petit repas, qui jusqu'ici m'avait

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paru assez mal entendu, m'a paru hier fort agréable. Je croyais être en famille avec M. de la Prise et M'i^ Marianne. Elle ne m'offrait rien que je n'acceptasse. Elle choisissait des grappes pour le comte Max et pour moi. Pour la première fois je n'étais plus un étranger à Neuchàtel.

La pluie ayant cessé et le goûter étant fini, nous avons pani vouloir nous retirer ; mais le père nous a proposé de faire un peu de musique avec sa fille. Aussitôt j'ai dit au comte que j'irais prendre sa flûte et mon violon, et que je verrais au comptoir si on pouvait se passer de moi, ce dont je ne doutais presque pas. Il a trouvé tout cela fort bon. Je suis allé et revenu.

Ce petit concert a été le plus agréable du monde. M'''^ de la Prise accompagne très bien ; elle est vraiment bonne musicienne ; et on ne peut pas avoir une meilleure embouchure que n'a le comte Max. La flûte est un instrument touchant, et qui va au cœur plus qu'aucun autre. La soirée a été bien vite passée. Neuf heures approchaient. M'"^^ de la Prise nous en avertit par une certaine inquiétude et le soin de tout ranger autour de nous. Son mari l'a priée de nous laisser jouer ; et puis, regardant la pendule, il nous a dit :

— Messieurs, quand j'étais riche, je ne savais pas laisser les gens me quitter à neuf heures ; je

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ne l'ai pas même appris depuis que je ne le suis plus ; et si vous voulez souper avec nous, vous me ferez plaisir.

M"»^ de la Prise a dit :

— Encore si vous vous étiez avisé de cela de meilleure heure !

Et en même temps elle est sortie de la chambre. Son mari, appuyé sur sa canne, l'a suivie, et lui a crié de la porte :

— Ne vous inquiétez de rien, ma femme, et ne nous faites pas souper trop tard ; ils mangeront une omelette.

Pour nous, nous n'avions accepté ni refusé ; mais il était clair que nous restions, et nous continuions notre musique. M^^^ de la Prise était, je crois, bien aise, que nous ne parussions pas écouter trop exactement sa mère.

Un quart d'heure après on est venu nous avertir, et nous sommes allés nous mettre à table. Le souper était propre et simple. Il faut avouer que M"^^ de la Prise n'en faisait pas trop maussadement les honneurs. Sa fille était très gaie : son père paraissait enchanté d'elle ; et sûrement ses convives ne l'étaient pas moins.

A dix heures, un parent et sa femme sont venus veiller. On a parlé de nouvelles, et on a raconté entr'autres le mariage d'une jeune personne du

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Pays-de-Vaud, qui épouse un homme riche et très maussade, tandis qu'elle est passionnément aimée d'un étranger sans fortune, mais plein de mérite et d'esprit.

— Et l'aime-t-elle ? a dit quelqu'un.

On a dit qu'oui, autant qu'elle en était aimée.

— En ce cas-là, elle a grand tort, a dit M. de la Prise .

— Mais c'est un fort bon parti pour elle, a dit madame : cette fille n'a rien ; que pouvait-elle faire de mieux ?

— Mendier avec l'autre, a dit moitié entre ses dents M"^ de la Prise, qui ne s'était point mêlée de toute cette conversation.

— Mendier avec l'autre ! a répété sa mère. Voilà un beau propos pour une jeune fille ! Je crois en vérité que tu es folle !

— Non, non, elle n'est pas folle : elle a raison, a dit le père. J'aime cela, moi ! C'est ce que j'avais dans le cœur quand je t'épousai.

— Oh ! bien, nous fîmes-là une belle affaire !

— Pas absolument mauvaise, dit le père, puisque cette fille en est née.

Alors M''^ de la Prise, qui depuis un moment avait la tête penchée sur son assiette et ses deux mains devant ses yeux, s'est glissée le long d'un tabouret, qui était à moitié sous la table entr'elle et son père.

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et sur lequel il avait les deux jambes, et s'est trouvée à genoux auprès de lui, les mains de son père dans les siennes, son visage collé dessus, ses yeux les mouillant de larmes et sa bouche les mangeant de baisers : nous l'entendions sangloter doucement. C'est un tableau impossible à rendre. M. de la Prise, sans rien dire à sa fille, l'a relevée et l'a assise sur le tabouret devant lui, de manière qu'elle tournait le dos à la table. Il tenait une de ses mains ; de l'autre elle essuyait ses yeux. Personne ne parlait. Au bout de quelques moments, elle est allée vers la porte sans se retourner, et elle est sortie. Je me suis levé pour fermer la porte qu'elle avait laissée ouverte. Tout le monde s'est levé. Le comte Max a pris son chapeau, et moi le mien.

Au moment que nous nous approchions de M"^e de la Prise pour la saluer, sa fille est rentrée. Elle avait repris un air serein.

— Tu devrais prier ces messieurs d'être discrets, lui a dit sa mère. Que pensera-t-on de toi dans le monde, si on apprend ton propos ?

— Eh ! ma chère maman, a dit sa fille, si nous n'en parlons plus, nous pouvons espérer qu'il sera oublié.

— Ne vous en flattez pas. Mademoiselle, a dit le comte, je crains de ne l'oublier de longtemps !

Nous sommes sortis. Nous avons marché quelque temps sans parler. A la fin le comte a dit :

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— Si j'étais plus riche... Mais c'est presque impossible ; il n'y faut pas penser : je tâcherai de n'y plus penser un seul instant. Mais vous ?... a-t-il repris en me prenant la main.

J'ai serré la sienne; je l'ai embrassé, et nous nous sommes séparés. — Bonsoir, Godefroy : je n'ai pas fermé l'œil la nuit dernière ; je vais me coucher.

H. Meyer.

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