VINGT-SIXIEME LETTRE
Au même.
A Neuchâtel, ce mars 178..
D'après la remarque de mon caustique protecteur (je l'appellerai désormais par son nom de Z***), le comte Max a demandé à M^'^ de la Prise comment elle voulait que je me conduisisse ?
— Comme auparavant, a-t-elle répondu [Auparavant ! c'est elle qui l'a dit) : il faut qu'il vienne à l'assemblée, au concert ; peut-être sera-t-il invité au premier jour chez une de mes parentes : il verra bien alors lui-même ce qu'il y a à faire, ou plutôt à éviter.
Avant-hier, le comte et moi nous étions auprès de mon feu. Nous pensions à trop de choses pour en dire aucune. Nous avions besoin de nous distraire. Je lui ai proposé d'aller avec moi chez M. Z*** : je lui devais cette attention pour la marque d'intérêt qu'il m'avait donnée ; intérêt bien sensible, car il
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avait pour objet M^'^^ de la Prise et l'honnêteté de ma conduite ; il n'y allait de rien moins que de lui épargner d'éternels chagrins, et à moi d'éternels remords. Depuis ce jour-là, je ne passe plus devant sa porte ; je ne me promène plus ; j'évite au comptoir tout air de rêverie ; j'y fais mon devoir plus attentivement que jamais. J'en suis à la vérité récompensé par mes efforts mêmes : faire son devoir avec attention produit un certain zèle qui est la meilleure des distractions possibles. Mais revenons à notre visite.
Je dis au comte que M. Z*** nous donnerait vraisemblablement, pêle-mêle avec des critiques un peu amères, des notions curieuses et intéressantes sur le pays, son commerce, son gouvernement et ses mœurs. Le comte m'en crut, et nous allâmes.
Nous fûmes en effet fort contents de toutes les informations que nous reçûmes. Un grain de causticité rendait les descriptions piquantes et les récits intéressants ; et, quant à moi du moins, il fallait bien cet assaisonnement pour me rendre attentif. Je ne suis pas assez tranquille pour te rapporter ce que j'ai appris : mais je tâcherai de te le garder dans ma mémoire. Je te dirai seulement ce que j'ai pu comprendre du caractère des habitants du pays. Sociables, officieux, charitables, ingénieux, pleins de talents pour les arts d'industrie et n'en ayant
aucun pour les arts de génie, le grand et le simple leur sont si étrangers en toutes choses, qu'ils ne le comprennent et ne le sentent même pas.
Ne viendras-tu point me voir si tu viens à Strasbourg ? Tes affaires à Francfort sont-elles si pressées ? ton temps est-il si précieux ? Adieu, mon cher Godefroy, aime toujours ton véritable ami,
H. Meyer.