‹ Lettres neuchâteloisesChapitre 39 sur 48 · VINGT-SEPTIEME LETTRE · texte numérisé non relu

VINGT-SEPTIEME LETTRE

Au même.

A Neuchâtel, ce mars 178..

J'ai été en effet invité chez la parente de M^^^ de la Prise. Toute la bonne compagnie de Neuchâtel y était. M''<^ de la Prise faisait les honneurs et l'ornement de l'assemblée. Sa contenance et ses manières me paraissent changées : elle n'est pas moins naturelle, mais elle n'est plus si gaie ; je la trouve imposante ; il y a dans son maintien une noble assurance ; quelquefois je crois voir de la tristesse dans ses yeux ; mais elle est tranquille, elle est posée ; ses mouvements sont plus graves, comme son air. Il semble que l'insouciance et la vivacité aient fait place à un sentiment doux et sérieux de son mérite et de son importance... Ah ! je souhaite de ne me pas tromper. Il est bien juste, ce sentiment ! Qu'elle en jouisse ! qu'elle en jouisse !... Qu'il soit sa récompense !... Elle a préservé une femme de

l'affreuse misère, du vice, peut-être de la mort ; et un enfant de l'opprobre, et peut-être aussi de la mort, ou d'une longue misère ; et un jeune homme qui se croyait honnête, que rien encore n'avait dû corrompre, elle l'a préservé d'avoir fait les mêmes maux qu'un scélérat.

Je n'ai pas joué avec M^'^ de la Prise ; elle n'a pas joué non plus ce soir-là avec le comte Max.

Lundi, il n'y a pas eu de concert ; on a joué la comédie. Je ne t'en dirai rien, sinon qu'on a ici autant de talent pour le chant que pour la danse, et que la grâce y est, je crois, plus commune que partout ailleurs. Au reste, la comédie, et la manière dont on la joue m'ont exphqué le ton des femmes dans le monde. Tour à tour marquises, soubrettes, villageoises ; tour à tour criailleuses, ingénues, emphatiques, il n'est pas étonnant qu'elles changent de ton vingt fois dans une heure.

Hier, à l'assemblée, elle a dansé avec tout le monde, et moi avec toutes les femmes qui ont bien voulu danser avec moi. J'ai pourtant dansé une contre-danse avec elle. J'avais le cœur tantôt serré, tantôt palpitant : quelle différence avec la première fois que je dansai avec elle dans cette même salle ! Cependant mon cœur la distinguait déjà.

M. Z*** m'a salué au milieu de la soirée avec un air d'approbation, et, en sortant, il a passé devant

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moi et m'a serré la main. Les gens caustiques ne sont donc pas nécessairement méchants, ou du moins ils ne sont pas méchants en tout. Mais qui pourrait être méchant en tout, si ce n'est le diable ? Et encore le diable ?... Quel bavardage !

Godefro}', j'attends impatiemment que tu m'écrives si tu pourras venir me voir. Tu verrais M"^ de la Prise, tu verrais le comte Max, et ton meilleur ami te serrerait dans ses bras.

H. Meyer.

OTHECA )

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