VINGT-HUITIEME LETTRE
M'''^ de la Prise à M"' de Ville.
A Neuchâtel, ce mars 178..
Je ne me trompais pas : il m'aime ; cela est bien sûr, il m'aime. Il ne me l'a pas dit ; mais il me l'aurait dit mille fois que je ne le saurais pas mieux. Cela n'a pas toujours été si gai, mon Eugénie, que les premiers jours. J'ai eu du chagrin, de l'embarras, quelque chose qui ressemblait à de la jalousie ; j'ai du moins senti ce que serait la jalousie... Ah, Dieu ! puisse- je en être toujours préservée ! J'aimerais encore mieux ne plus l'aimer que d'avoir cet affreux sentiment à craindre. Heureusement je ne l'ai pas éprouvé, car je n'ai point eu de doutes ; seulement j'aurais encore mieux aimé... Mais je ne veux point du tout me rappeler tout cela. Je suis heureuse à présent ; je suis bien aise même du chagrin que j'ai eu ; j'aurais payé encore plus cher le contentement que j'ai, la place que j'occupe :
LETTRES XEUCHATELOISES lOI
car je suis à présent comme un ami, et comme le plus cher ami que l'on puisse avoir ; je suis au fait de ses affaires ; j'agis pour lui ; je sais sa pensée, et nous nous entendons sans nous parler. Nous saurions bien au milieu de mille étrangers que c'est moi qui suis quelque chose pour lui, et lui quelque chose pour moi : c'est l'un à l'autre que nous demandrions des conseils ou des secours ; donner, recevoir serait également agréable ; mais ce qui le serait encore plus, ce serait d'avoir tout en commun, peines, plaisirs, besoins,... tout. Nous étions certainement nés l'un pour l'autre : non pas peutêtre pour vivre ensemble, c'est ce que je ne puis savoir ; mais pour nous aimer. Tu trouveras peutêtre cette lettre encore plus folle que celle que je n'osai t'envoyer : mais tu te tromperas. Elle n'est point folle, et je sais bien ce que je dis. Adieu, chère Eugénie, je ne te le céderais plus.
M. de la Prise.