XII PREFACE
En quoi consiste donc la mystérieuse séduction des Lettres ? Je voudrais savoir le dire aussi bien que je le sens. Essayons du moins.
Un ami de Fauteur — c'était le baron de Chambrier d'Oleyres — définissait les Lettres neuchâteloises « un petit roman fort trivial, qui sert de cadre à des observations fines et justes sur nos mœurs et usages locaux ». De nos jours, l'idée ne viendrait à personne de trouver « triviale » l'histoire d'Henri Meyer, de Julianne et de Marianne de la Prise : nous parlerions plutôt de réalisme intime et de pathétique familier ; mais en ce temps-là, c'était déjà tomber dans la trivialité que de mettre en scène ces « bonnes petites gens » — ainsi les appelait Madame de Charrière — et de prétendre, tout en traçant la peinture de leur existence quotidienne, nous intéresser aux menus incidents de leur vie sentimentale. Or c'est là justement ce qui nous captive aujourd'hui : cette peinture attentive, disons mieux, affectueuse, d'êtres humains surpris dans la réalité de leurs habitudes et de leurs actes, dans la naïveté de leurs émotions, de leurs joies et de leurs peines, nous attache à eux, nous les rend présents et vivants, si bien qu'il nous en coûte de nous séparer d'eux. L'art suprême, peut-être inconscient, de l'auteur, ce fut de laisser leur histoire inachevée. Que devient Julianne ? Comment se poursuit la destinée de Marianne et de Meyer ?... Nous y rêvons après avoir fermé le livre, et nous achevons en pensée cette touchante aventure de cœur qui, sans visées philosophiques, sans phraséolo gie prétentieuse, enferme en ses contours indécis tout le sérieux de la vie.
De quoi s'agit-il en somme? — Un adolescent au