PRÉFACE XIII
cœur honnête et droit s'est laissé entraîner à une liaison dont il ne tarde pas à rougir et qu'il s'empresse de rompre dès qu'il a rencontré celle qui lui inspire un sentiment plus noble. Mais, comme le dit l'auteur avec son expressive concision, il ne nous arrive rien à nous seuls : nos actes ont leur répercussion dans d'autres vies ; le jeune homme inexpérimenté qui s'est laissé prendre aux manèges de Julianne doit l'apprendre à ses dépens. Or, voici l'originalité hardie du roman : ce sera Marianne, la pure jeune fille aimée de Meyer, qui osera, par pitié pour une autre, assumer l'austère devoir d'instruire le jeune homme de l'état de Julianne et de sauver celle-ci de la misère et du désespoir. Après quoi, ayant écouté sa conscience, elle laissera parler son cœur ; elle s'écriera sans arrière-pensée ; « Il m'aime. Il ne me l'a pas dit ; mais il me l'aurait dit mille fois que je ne le saurais pas mieux... J'ai eu du chagrin, quelque chose qui ressemiblait à de la jalousie... Je suis heureuse à présent ; je suis bien aise même du chagrin que j'ai eu ; j'aurais payé encore plus cher le contentement que j'ai, la place que j'occupe. »
Charles Berthoud a dit fort bien : «Le premier éveil de l'amour dans une àme vaillante et pure de jeune fille, la première lutte d'un honnête cœur de jeune homme entre les entraînements des sens et une affection relevée, sont retracés en quelques traits pénétrants et pleins de justesse, d'une main délicate et ferme tout ensemble. »
Pour justifier cet éloge, il faudrait nous livrer à une analyse détaillée de ce petit roman par lettres ; nous préférons laisser le lecteur — qui lira sans hâte, s'il nous en croit — découvrir tout ce que Madame de Charrière y a mis de profonde vérité morale. Il fallait