XIV PREFACE
sa manière à la fois souple, adroite et hardie pour traiter aussi chastement une donnée qui, avec moins de tact et de distinction, fût aisément devenue ridicule ou choquante ; pour nous faire sentir, d'une part, l'état d'àme du jeune homme, d'autant plus humilié de sa vulgaire aventure qu'il est plus sincèrement épris de Marianne, et qui sent naître en lui, avec un amour pur, une conscience plus exigeante et un plus vif remords de sa faute ; d'autre part, la situation troublante de M'" de la Prise, qui traverse en quelques jours toutes les perplexités d'un cœur partagé entre l'amour qui s'éveille, la surabondance de joie qui l'envahit, la compassion que lui inspire la pauvre Julianne et la vague jalousie dont elle rougit d'avoir à se défendre. Ces sentiments complexes sont analysés avec une finesse, sont peints avec un art que Marivaux n'a certainement pas surpassés ; et il s'y ajoute je ne sais quoi d'attendri et de caressant, qui décèle la main d'une femme.
Marianne de la Prise est la vraie sœur de Cécile (des Lettres de Lausanne) et, à certains égards, ressemble à la touchante et noble Caliste. Elle incarne un certain idéal de jeune fille à l'âme droite et courageuse, éprise de naturel et de vérité, prompte à la compassion, incapable de calculs égoïstes ; cet idéal, que Belle de Zuylen portait déjà en elle, Madame de Charrière l'a évoqué plus d'une fois dans son œuvre ; nous le retrouvons dans presque tous ses romans.
Témoin Mistriss Henley^ : c'est elle encore, mais aux prises avec les nécessités — elle eût dit les fatalités — du mariage.
' Nous conservons l'orthographe de M"" de Charrière, qui, pour se mieux conformer à la prononciation anglaise, écrit toujours mistriss.