DEUXIÈME PARTIE
1 Je suis content de l'avenir^ car je l'ai placé au delà de cette vie. »
Entre le rêve du soir et la confidence du lendemain, il y a un abîme : hier le monde et la lutte ; demain le désert, mais la paix, une paix inénarrable.
Lacordaire était prêt. « C'est une grande heure, — disait-il, — que celle oii un homme est prêt. »
Lacordaire croyait. Mais cette œuvre ne se fit pas sans violence. La main invisible qui conduit l'âme, tantôt l'abandonne, tantôt la retient ; en effet, son intelligence creusait encore le dur sillon que déjà son cœur aimait, car le plein éclat de la vérité lui vint par les illuminations de l'amour : « J'ai pleuré; quand on pleure, on croit bientôt. »
A ces clartés sincèrement cherchées, Lacordaire arriva degré après degré, se heurtant à la raison humaine si infirme, si empêchée par ses seules forces de comprendre les mystères de la foi. Il sortit très fort de cette épreuve. Aussi, lorsque Dieu l'amena à l'infini de la grâce, on peut dire qu'il y fut amené par l'infini de la pensée.
Alors vint le bonheur grave et profond de
s'offrir, le ravissement de l'âme qui s'immole.
« Peut-on se sacrifier, s'écriait-il, sans que le premier sacrifice soit celui de l'orgueil? L'humilité est la forme de l'amour, la passion de l'être qui veut se faire petit pour se donner mieux. »
Il se donna, et se donna tout entier. Le 12 mai 1824, vingt-deuxième anniversaire de sa naissance, Lacordaire entrait au séminaire. Jusque-là il n'avait aimé que la gloire. Est-il plus noble servitude? Néanmoins, c'était une chaîne à briser, et il pouvait redire ces paroles de saint Grégoire de Naziance : « Un seul objet a possédé mon cœur : la gloire de l'éloquence. Pour elle, j'ai travaillé des années, mais je suis venu l'abaisser aux pieds du Christ sous l'empire de cette divine parole qui efface et jette dans l'ombre la forme mobile et périssable de toute humaine pensée. »
Henri Lacordaire à Victor Ladey
« Séminaire d'Issy, 17 mai 1824 (1).
« Tu n'ignores pas, mon cher ami, la résolulion que j'ai prise, et que je viens d'exécuter (2). Tu me pardonneras, sans doute, de ne pas te l'avoir confiée d'avance. Foissel est le premier que j'en aie instruit. Mais, mon ami, je t'ai réservé ta part avec soin et j'ai voulu que la première lettre datée de ma solitude portât ton nom.
« Si Foisset a d'abord été prévenu, c'est qu'il était celui que cette nouvelle devait effaroucher le moins. Chrétien comme moi, son esprit devait me suivre avec plus de douceur au fond du désert. Toi, mon bon ami, tu détournes encore un peu ton visage de la lumière, mais sois sûr que ton tour viendra. Tu n'es pas fait pour méconnaître la vérité ou ne la saisir qu'à demi. Tout homme qui la cherche
(1) Succursale du séminaire de Saint-Sulpice.
(2) Il était entré au Séminaire d'Issy le 12 mai.
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de bonne foi est sûr de la trouver. Un jour aussi tu m'annonceras ton changement et je te conjure, pour ton bonheur, de retarder le moins possible.
« Mais je vois, mon cher ami, que tu ne m'écoutes guère et que tu me demandes des détails sur ma position. Je ne t'en donnerai pas aujourd'hui sur les motifs qui m'ont déterminé à faire ce que j'ai fait, et j'aime mieux te parler de ma vie nouvelle, car je n'en ai encore parlé à personne qu'à ma mère.
« Le village d'Issy est situé à une petite lieue de la capitale. La maison du séminaire est vieille, les cellules sont étroites, la fenêtre est en vitraux. Les meubles consistent dans une table, deux ou trois chaises, une commode, quelques rayons de bibliothèque en sapin, un lit et un vase où il y a de l'eau bénite. On est tranquille et heureux là dedans. Les jardins sont vastes, les allées larges et nombreuses, les ombrages épais. Au milieu dujardin est une chapelle consacrée à Notre-Dame de Lorelte où l'on va faire un pèlerinage à chaque repas qu'on prend. La religion est ici partout ; elle se mêle aux études et aux plaisirs. Nous avons une salle de jeux qui ne s'ouvre qu'une fois par semaine, et un jeu de paume qui est tous les jours à notre disposition. On se
couche à 9 h. du soir, et on se lève à cinq. Des quinze heures de la journée, 8 1/2 sont données à l'élude, i aux repas et aux récréations, 2 1/2 à la prière, aux méditations, aux lectures de piété. Les moments de travail et de repos, ceux que Ton partage entre l'adoration de Dieu et l'étude de ses préceptes, sont enchaînés les uns aux autres avec tant d'art que chaque intervalle paraît trop court, qu'on n'a jamais le temps de se lasser de ce qu'on fait, et que l'on arrive à la fin d'une journée où Ton a satisfait à tous les besoins de l'âme et de l'esprit, avec une rapidité incroyable. Ici, l'ennui ne marche pas assez vite pour vous atteindre.
« Voilà, mon cher ami, une idée bien incomplète de mon existence actuelle. 11 y a un tel bouleversement dans mes idées, dans mes habitudes, dans mon avenir que je ne peux m'exprimer de manière à ce que tu me comprennes d'un seul coup.
« Tu recevras bientôt un envoi composé de plusieurs livres que je destine, en souvenir, à Lorain, à Boissard, à Foisset et à toi. Je te prie de les distribuer. Je sais bien que vous ne m'oublierez jamais, mais enfin je suis dans un autre monde que vous et j'ai voulu élever au bord du llcuve qui nous sépare quelques pierres en témoignage de l'hospitalité que vous
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m'avez donnée dans voire cœur. Celait ainsi que les hôles se séparaient dans l'ancien temps : ils emportaient avec eux le souvenir de l'entretien et du repas qu'ils avaient fait ensemble, mais comme ils n'étaient pas sûrs de se rencontrer de nouveau dans le chemin de la vie, ils posaient une marque à l'endroit oii ils s'éiaient assis l'un près de l'autre...
« Adieu, mon ami, quand te reverrai-je ? « Jean-Baptiste-Henri Lacordaire. »
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Lacordaire à Boissard.
« Issy, 22 mal 1824.
<( Tu sais, mon cher Boissard, que je suis au SL'minaire de Saint-Sulpice, et Ladey t'a peut-être montré la lettre où je lui donne quelques détails sur mon nouveau genre de vie. Je vous en promets d'autres, mais aujourd'hui je veux causer avec toi de ce que j'y ai senti, de ce que j'éprouve, non de ce que je fais.
a Mon sacrifice religieux t'a sans doute surpris parce qu'il est tombé au milieu de vous comme un coup de foudre que rien n'avait préparé, parce que tu me connaissais tel que j'étais sorti de Dijon et non tel que j'élais devenu. xMais la pensée marche en dix-huit mois.
« Ce n'est pas, mon ami, que j'aie beaucoup lu d'ouvrages propres à former ma conviction, je n'en ai pas touché un seul ; ou que j'aie souffert une séduction lente et insensible de la part des personnes qui m'entouraient ; on ne m'a pas parlé quatre fois de religion. J'ai trouvé la foi dans mon fhne, plus comme un souvenir que comme un dun nouveau, com-
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me une conséquence de principes anlérieuremenl acquis que comme une création nouvelle de ma pensée.
(( Je me rappelle d'avoir lu un soir l'évangile de saint Mathieu et d'avoir pleuré. Quand on pleure on croit bientôt. Une fois mes croyances religieuses affermies, sans que j'en eusse lien dit à personne, je sentis en moi des mouvements extraordinaires qui me portaient à quitter le monde.
« Jerésistais d'abord sans beaucoup de peine. Ma position était heureuse ; j'avais déjà un nom connu du jeune barreau ; de petits succès m'en présageaient de plus grands L'amourpropre me liait à la terre. Cependant cette voix intérieure qui m'appelait devint plus continue et moins vive ; c'était un entraînement qui avait quelque chose de doux et de tendre, un pressentiment vague des délices de la solitude et du service de Dieu. Remarque bien, mon cher ami, que ce ne pouvait être l'effet de l'isolement pénible oîi un jeune homme se trouve souvent à Paris. J'habitais alors avec un de mes compatriotes (Régnier), qui n'était étranger ni aux souvenirs de mon enfance, ni à ceu x de ma famille, ni à ceux plus récents de mon entrée dans le monde ; son caractère ne manquait pas d'analogie avec le mien, et leurs dif-
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férences mettaient un charme deplusdans nos rapports. Je n'étais seul ni dans mes promenades, ni pendant mes repas, ni à l'heure où l'on s'endorl, ni à celle où l'on recommence la vie detous les jours. Cette union, qui était venue réchauffer mon cœur, n'empêcha pas le mal de faire des progrès ; je ne faisais plus que m'étourdir etje ne fus tranquille que quand mon dessein fut arrêté.
« Mon ami, je n'ai pas fui les hommes et les dégoûts de la société; je sais bien que je les trouverai partout ; mais j'ai dépouillé ce qui les rend amers. C'est l'orgueil qui fait le fond du monde, qui l'agite, qui envenime ses joies, qui fait notre tourment. Il n'y a pas d'homme qui ne souffre et qui ne souffre plus qu'il ne jouit chaque jour par cette passion. Je me suis dérobé à ses froissements par cet empire que l'on ne prend sur soi-même que dans l'intérieur du sanctuaire. Tu sens bien que ce n'est là qu'un accessoire de mes motifs, mais je t'en parle parce que Foisset et Lorain m'en ont parlé. •
« Tu ne sais pas, mon cher Boissard, combien ma solitude est douce. Tu ne me soupçonnes pas de vouloir te tromper et l'enlrelenir
d'un bonheur que je ne goûte pas réellement.
Si j'étais malheureux, je chercherais des con-
solations près de loi et près de mes autres amis; il n'y a que dans le monde où Ton jette un sourire sur ses lèvres, tandis qu'on a des larmes au fond du cœur. Eh bien ! mon caractère triste, sérieux, a disparu devant la paix de celte maison, et je ne me suis aperçu que j'étais gai que parce que tout le monde me l'a dit. Voilà ma provision de bonheur pour trois ans.
« Te rappelles-tu l'histoire de l'empereur Dioctétien, qui, se promenant un jour dans les jardins de Salone, aperçut une haie qui lui servait de limites dans un coin retiré? Il demanda quel était son voisin ; on lui répondit quec'était un pauvre solitaire. Mû par un sentiment de curiosité, il sort, il frappe à la porte de l'ermite qui bientôt vient lui ouvrir lui-même. L'empereur pousse un cri et saute au cou du solitaire : il avait reconnu Florus, son compagnon d'armes, que l'on croyait mort depuis 30 ans et qui, s'élant fait chrétien, s'était retiré du monde.
(( L'histoire du solitaire fut courte, on ne raconte pas le bonheur. Celle de Dioctétien fut pluslongue. Il apprit à Florus qu'il était monté sur le trône ; il lui reprocha de s'être enseveli tout vivant et d'avoir dérobé à son amilié le plaisir de le combler de richesses et d'honneurs.
SÉMINAIRE !l'J
<( Ces deux hommes, qui s'étaient rencontrés dans le commencement de leur carrière, se retrouvaient aussi à trente ans d'intervalle, l'un dans la solitude, l'autre dans un palais; l'un pauvre et inconnu, l'autre à la tôto du monde ; l'un heureux, l'autre accablé des ennuis du trône et de la vie.
« Peu de temps après, Dioctétien abdiqua l'empire et vint à Salone cultiver ses laitues.
« l*our moi^ mon cher Edmond, je ne veux pas ignorer ce que deviendront mes amis. Je ne cesserai jamais de les comprendre^ j'espère qu'ils me comprendront toujours. Écrivez-moi librement; les lettres que nous recevons ne passent point sous les yeux de nos supérieurs; c'est un de nos confrères qui va les prendre à la poste, et chacun peut y aller chercher les siennes. On nous traite en hommes, et à vrai dire il paraît que c'est une difîérence qui existe entre le séminaire de Saint-Sulpice et plusieurs autres.
(' Adieu, mon ami; parle de moi avec tous mes amis, dis- leur que je suis content, dis à Lorain que j'ai reçu satriste et courte lettre. Adieu.
<( J.-B.-li(Miii L.\c<)iU)Aiui:. »
100 LAC0RDA11U-:
Lacordaire à Ladey, Luxeuil
« Issy, 9 juillet 1824.
« Mon ami,
« Te voilà donc une troisième fois à ce Luxeuil que je n'ai vu qu'en passant. 0 mon Dieu ! si, tandis que je m'amusais à cueillir je ne sais quelle fleur queje serrais précieusement comme un souvenir, quelqu'un m'eût dit à l'oreille qu'avant quatre années on recevrait là mes lettres datées d'un village où je ferais ma demeure à une lieue de Paris, je serais tombé d'étonnement, car rien de ce que je faisais ou ambitionnais ne pouvait me conduire à demeurer dans un village et dans un village situé près de Paris. Si j'eusse cherché à résoudre cette énigme, à prévoir les chances qui rendaient possible cet étrange avenir, je suis certain que ma pensée n'eût jamais rencontré juste. Voilà ces quatre années qui s'achèvent et tu mesures la distance qui sépare la position où j'étais alors de celle où je me trouve aujourd'hui.
« Tout est bien changé, n'est-ce pas? J'ai eu les pieds où tu lésas maintenant, je puis encore
aller m'asseoir sur les bancs on tii le reposes, reconnaître les arbres qui t'ont vu, parcourir les mêmes bois. Mon visa^^e est toujours le même et mes amis m'apercevraient de loin; mon caractère ne s'est point alttVé et mon esprit a fait comme mon cœur. D'oii vient donc que je ne suis plus le môme homme et comment se fait-il qu'une seule pensée ait changé ton ami à ce point?
« Je repasse maintenanttoute mavieintellectuelle; je reconnais les écueils oii je me suis brisé, je m'effraie quelquefois en songeant à la réunion de circonstances qu'il a fallu pour m'amenerau port. Si tu savais comme on se repose avec plaisir dans la vérité et de quelle hauteur on descend dans son àme pour y fermer les plaies encore saignantes de l'erreur! Tout s'explique, tout se coordonne, tout s'enchaîne.
<' Je me souviens qu'un soir je me promenais seul, à grands pas, dans les rues de Dijon, élevant quelquefois mes mains vers le ciel par un mouvement machinal^ puis en couvrant mon visage, pleurant, emporté par mon esprit dans mille sens divers, embrassant d'un coup d'œil une multitude de questions et de pensées et répétant, il n'y arien de certain! il n'y a rien de certain ! Mon grand tourment était de ne pas trouver en moi la raison de mon existence
et de ne pas la reconnaître en Dieu qui seul a la raison de tout ce qui existe et qui, par conséquent, est la fin dernière de tous les êtres.
« Maintenant je suis assis sur le rivage où j'essuie mes cheveux et mon corps mouillés par la tempête. Mes journées s'écoulent avec rapidité entre la prière et l'étude. Je suis content du passé parce que les égarements de la pensée laissent une instruction profonde, que la vérité est mieux sentie lorsqu'on a un terme de comparaison dans l'erreur, et que l'expérience personnelle delà fragilité humaine donne à l'âme quelque chose de doux et de miséricordieux en même temps qu'elle procure des armes secrètes pour combattre ce que l'on a soi-même éprouvé.
(( 11 faut avoir été chevalier pour connaître le défaut de la cuirasse. .Te suis satisfait du présent. Il règne ici une cordialité simple et polie, une gaîté qui part du sentiment intérieur que goûte l'âme, une uniformité de vie qui est pleine de vérité ; c'est le portrait en miniature de ce que serait la grande société chrétienne si elle suivait les lois de l'Évangile.
« Je suis content de l'avenir, car je l'ai placé au delà de cette vie. Du reste, vivre tranquille et obscur est ma seule ambition. Je suis calme, mon cher ami, en pensant et en disant tout cela
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L'imagination n'a de prise sur les objets que quand elle les voit de loin. Dans quelques jours il y aura deux mois que je vis d'une vie bien commune et le cliarme serait tombé si je n'avais suivi que l'effervescence d'un moment.
({ Mon imagination jouit beaucoup moins ici que ma raison.
(( J'ai peu su ce qu'on a dit à Dijon de mon entrée au séminaire; une seule lettre de maman m'a fait voir que les indifférents m'avaient bien mal compris et cela ne m'étonne point. Je ne dis rien de ma famille; elle a dû éprouver du chagrin et je dois y compatir. J'ai eu deux ou trois suffrages, voilà tout.
« iMon ami, que toutes nos causeries soient entre nous; ne parle de moi et de mes sensiments à personne, cache mes lettres. Je veux être libre avec toi et inconnu à ces hommes qui croient vous porter de l'intérêt parce qu'ils sont curieux et qui vous jugent à tort et à Iravers. Je ne puis plus parler de moi qu'à bien peu de personnes; toi, lu m'as connu dans toutes les phases démon caractère et de mes opinions. Tu me sais tout entier, lu es lié à tous mes souvenirs. Oh! sois toujours mon ami ! 11 vient un temps où le cœur ne se livre plus, où toutes les liaisons sont de convenance et s'évanouissent avec les causes passagères qui les ont
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créées, où l'on ne met plus que la superficie de son âme dans le commerce de la vie. Pour aimer un homme il faut le connaître tout entier; or on ne s'ouvre pas sur des secrets de 25 ou 30 ans, et d'ailleurs ces détails n'ont plus d'intérêt le moment passé. Lajeunesse est le temps des illusions en toutes choses, le temps des projets qui ne s'accompliront pas, le temps d'une générosité naïve, le temps où l'on parle de son avenir. On ne peut s'empêcher | d'aimer toujours ceux qui ont eu une part dans votre existence à cet âge charmant où tant de choses sont permises, tant de choses excusées, tant de choses embellies.
« J'ai pris la tonsure à l'ordination de la Trinité.
« Adieu, aime-moi.
« Henri Lacordaire. »
La tonsure, premier insigne des engagements sacerdotaux, précède des degrés plus .sérieux et définitifs. Pour Lacordaire, cette attente dépassa les limites d'usage. — On ne le comprenait pas. — Cette nature si ardente, si rare et si vraie étonnait ses supérieurs.
AfTranclii du monde, maître de ses doutes, il se sentait libre, vraiment heureux, et ce bonheur il l'exprimait en termes nouveaux, dont le feu et l'originalité détonnaient quelque peu dans ce milieu grave et contenu. A ces dons naturels, Lacordaire ajoutait ce que donne l'éducation première et conservait de sa traversée dans le monde quelque chose de particulièrement élégant. Très loyal, d'une conscience haute, il se serait reproché, devant Dieu et devant ses semblables, de n'être pas en tout et toujours absolument lui-môme .
Le séminaire d'Issy, également appelé la Solitude, devenait pour Lacordaire une solitude embaumée, tant il respirait les vertus accomplies de ses maîtres. Ce n'était pas non plus
une solitude fermée ; à certains jours on voyait arriver ses relations du dehors, on sortait même aux heures réglées d'avance. Qui sait si ces visites reçues, ces rapides excursions dans Paris n'avaient d'autres résultats qu'un détachement plus consenti, une paix mieux comprise ? Cette tranquille existence, Lacordaire la prolongea volontairement, car il désira passer à Issy le temps de ses premières vacances. Il y resta donc depuis mai 1824, jusqu'en septembre 1825, c'est-à-dire seize mois.
Lacordaire à Ladey
« Issy, 28 septembre 182i.
« C'est grande faute à moi, mon cher ami, d'avoir laissé passer les vacances sans te donner signe de vie, surtout après avoir lu les deux aimables lettres que tu m'as écrites.
« Tu as vu Régnier. As-tubien causé avec lui ? Il est d'un commerce agréable et tu dois l'aimer un peu à cause des trois mois pendant lesquels nous avons demeuré ensemble...
« Un autre compagnon de notrejeunesse que j'ai retrouvé, c'est Mézillac ; il est devenu un iiomme, il a de l'esprit, un grand sens, une instruction étendue ; il ne se ressemble plus et nous avons repris ensemble des rapports dont je suis très content. Je ne doute pas qu'il ne se distingue un jour lorsque sa carrière sera débarrassée de quelques obstacles faciles à surmonter. Je me rappelle de l'avoir parlé de lui dans le temps, d'une manière peu avantageuse, mais alors' j'étais mal instruit. Je connais vraiment peu de jeunes gens aussi estimables que .Mézillac.
« Foisset a quitté Paris depuisquelques jours;
je l'y ai vu de temps en temps, quoique je sorte peu. J'ai été très satisfait de lui. Sa position est bien changée; comme tu le sais sans doute, il va se marier à une jeune fille de Louhans qui lui apporte en dot une fortune aisée. Je lui ai fait compliment de tout mon cœur et j'espère qu'il sera heureux. Voilà, mon ami, comme tout change autour de nous; mon tour est déjà venu ; le tien viendra aussi.
« Hier, le roi (Charles X) a fait son entrée à Paris ; il était à cheval malgré la pluie ; les Parisiens étaient enchantés de voir un Roi à cheval. Le nouveau règne commence parfaitement, l'entrée du Dauphin au conseil, la réconciliation de la famille royale avec la branche d'Orléans, les regrets qui ont accompagné LouisXVIII à Saint-Denis; le calmedesa mort^ cette grande loi de l'hérédité, cette loi non écrite, exécutée comme une chose toute simple, d'autres circonstances encore rendent cet avènement heureux et je le salue avec amour. Que ce règne passe bien, et la Charte est affermie, le trône consolidé pour des siècles, la France vouée à des prospérités nouvelles, la religion sauvée, le règne du duc de Bordeaux préparé pour de grandes choses et digne de couronner un grand siècle ! Je ne sais, mais j'ai foi dans l'avenir.
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(( Adieu, mon cher ami. Continue à être gai, deviens fort, sois toujours aimable, aime toujours bien ton solitaire d'Issy. — Écris-lui vite, il te répondra avant huit jours. — Fais mes amitiés à l'ermite de Fortbonnet (1).
« Henri Lacordaire. »
(1) Edmond Boissard.
Lacordaire à Ladey
« Issy, 2fi octobre 182i.
« Il y a deux ans et quelques jours que je ne t'ai vu, mon cher Victor, et depuis j'ai toujours songé à toi, à tout ce qui t'intéresse. J'ai souvent reporté ma pensée à Dijon, au milieu de mes amis, et maintenant que j'en suis éloigné pour toujours, je pense encore avec attendrissement aux lieux que nous avons parcourus ensemble. Si je les revois quelque jour^ cène sera plus qu'en étranger. 11 est donc vrai? 0 Bourgogne, ô douce province !
Albe, où j'ai commencé de respirer le jour, Albe, moa cher pays et mon premier amour !
« Voilà deux vers que j'aime bien et je sens que je les prononcerai souvent dans ma vie. C'est une chose singulière qu'il faille sortir de sa patrie pour en connaître tout le charme. Ne serait-ce pas que dans le présent on ne jouit que d'une chose à la fois, tandis que dans le passé on jouit d'une multitude de choses qui assiègent l'âme ensemble et dont le mélange,
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l'éloignemenl, le vague composent une sorte d'infini où l'on se plonge avec délices?
« Quoi qu'il en soit de cette idée, je t'assure que je suis heureux de penser aux amis que j'ai laissés dans mon pays. Toutefois, mon cher Victor, j'ai sur le cœur un chagrin dont il faut que je me décharge, afin que l'année qui va commencer soit pure et sans nuages,
(( .le vais te parler avec franchise et j'attends de toi lamème simplicité de cœur : Tu ne m'as rien dit jusqu'à présent de l'état de tes relations avec un homme qui t'a été cher et qui me l'est encore aujourd'hui (1). Je ne me plains pas de ce silence, parce que je conçois que tu as eu peut-être mille raisons de le garder, mais je me plains de la conduite que tu as tenue à l'égard de l'homme dont je te parle et que j'ai apprise avec d'autant plus de douleur qu'il ne l'a point méritée et qu'elle compromet la noblesse de ton caractère. Je n'ai rien su par lui si ce n'est la perte d'une intimité qu'il avait chérie et qu'il m'annonçait en ces termes : u Ce pauvre Ladey que j'aimais avec tant de « prédileclion, dont j'avais recherché, soigné, « adoré rattachement, je l'ai aussi perdu. » Voilà des regrets que j'ai toujours retrouvés
(l) Prospcr Lorain.
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SOUS sa plume et dont tu pourras voir un jour l'expression tout entière. Il ne s'est permis aucun reproche à Ion égard ; il t'a plaint, il s'est plaint lui-même.
a Écoute-moi, mon ami. Je suppose qu'il ait eu envers toi des torts impardonnables, cela ne légitimerait point encore cette indifférence profonde, cet oubli complet, dont tu as fait preuve pour lui.
« 11 y a des égards que se doivent toute la vie deux hommes qui se sont honorés d'une intimité mutuelle, qui se sont jugés longtemps dignes d'une mutuelle confiance et qui ont mis la main dans cette partie du cœur qu'on n'ouvre qu'à l'amitié. On doit se respecter dans la personne que l'on a aimée, se souvenir qu'on lui doit quelques-unes des jouissances qui ont embelli notre vie, des heures qui nous ont paru courtes, de ces moments rares que l'on compte et ne pas lui faire expier l'amitié par la haine. Ah ! malheur à qui peut regarder le visage d'un ancien ami sans être ému ! Si tu avais contre Prosper quelque sujet de plainte, ne lui devais-tu pas au moins de t'ouvrir à lui avant de t'en séparer?... Crois-moi, mon cher ami, l'erreur la plus funeste dans un jeune homme, c'est de juger sévèrement ses semblables. Nous sommes tous si faibles, si exposés à faire de faus-
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ses démarches, qu'il faut avoir un grand esprit d'indulgence. Celui-là n'aura jamais d'amis qui ne voudra que des amis parfaits.
« Que pouvais-tu désirer de mieux que Lorain ? A un cœur susceptible d'un attachement profond, il joint un esprit étendu, un caractère droit, des connaissances variées. Vous êtes confrères au même barreau ; il est mon ami et c'est un titre pour toi. Pourquoi se séparer ainsi à l'entrée de la carrière du monde, se condamner au supplice de se rencontrer partout sans pouvoir se dire une parole de bienveillance et sans pouvoir s'empêcher d'éprouver un serrement de cœur?... Situ savais combien tout cela rétrécit l'âme, amoindrit les belles facultés de l'esprit, combien tout cela est pauvre et dénué d'intérêt, tu ne persévérerais pas un instant dans ce système. .Mais tu sais cela mieux que moi.
« Mon cher ami, mon souhait le plus ardent est que tu te rapproches d'un homme qui pleurerait de joie en te revoyant. Une démarche si noble ne saurait te coûter ; je te la demande au nom de l'amitié. Maintenant c'est à toi de voir.
« Depuis huit jours nos vacances sont terminées. Notre cours de théologie a commencé hier et je vais me livrer uniquement à celle
étude que j'aime déjà beaucoup. Je suis content et heureux. Je t'aime toujours de même. Fais mes amitiés et compliments au solitaire de Fortbonnet. Voyons, est-ce que je n'oublie rien ?... N'ai-je plus rien à dire à ce cher avocat? Non, mon Dieu, non. Bonsoir donc. Portetoi bien, travaille bien, songe à moi et à ce que je t'ai dit, donne-moi des nouvelles de Dijon. Voilà.
« Je t'embrasse de toute mon âme et ne désespère pas de l'embrasser quelque jour dans la vallée de Chamounix. Adieu.
« Henri Lacordaire. »
SEMINAIRE H5
Prosper Lorain à Ed. Boissard
« Dijon, 1824.
« P^st-il donc vrai, cher Edmond, que je sois seul à Dijon lorsque Ladey y est encore ?... Je lis et je relis les lettres qu'il m'a écrites, je me rappelle ses pensées, ses paroles et je demeure confondu. Insensés que nous sommes ! Au lien de jouir avec transport du peu de bien qui se trouve dans nos amis, nous nous en séparons froidement, pour le pou de mal qui s'y rencontre. Nous condamnons ainsi notre jeunesse à l'égoïsme et nos âmes à l'isolement.
« Ah ! quels que soient les torts de Ladey envers moi, quels que puissent être mes torts envers lui, tu sais mieux quepersonnecombien je l'aimais sincèrement et quelles démarches j'eusse consenti à faire pour qu'il ne cessât point de m'aimer. Aujourd'hui même, que je de'vrais mettre toute ma fierté à écarter un pareil sujet, je mois, malgré moi, tout mon plaisir à en parler encore. Va, mon cher Edmond, j'étais digne d'être l'ami de Ladey par cela seul que je l'ai tant regretté.
« Prosper »
Lacordaire à Ladey
« Issy, 28 novembre lS2i.
« Mon cher ami,
« J'ai reçu le billet que tu m'as envoyé et je veux t'en remercier tout de suite. Tu ne saurais croire combien je suis content et combien mon cœur t'a d'obligations.
(( Nul n'est exempt de défauts en ce monde. 11 me semble que j'aimerais moins un ami a qui je n'auraisrien à pardonner que celuià qui je pardonne et qui me pardonne à son tour. Il faut qu'il y ait réciprocité en tout, même sous le rapport des imperfections. Vois-tu, mon cher ange^ cela est comme cela. Mais je ne veux point te faire de morale aujourd'hui, mon papier n'est pas assez grand pour te louer et t'aimer et je n'en veux certes rien perdre.
«■ Je vais te dire tout ce qui va mé passer par la tète, sans ordre, sans suite, avec amitié seulement. Tu t'imagines, toi, que quand on fait sa théologie on a le temps d'écrire de grandes lettres à ses amis. Mais sais-tu bien, mon cher paresseux, ce que c'est que d'avoir le malin
une classe de morale, le soir une classe de dogme et puis des classes d'écriture sainte, sans parler des classes de plain-chanl pour lequel j'ai des dispositions qui font frémir les oreilles sensibles. Vous autres, avocats, vous avez du loisir autant qu'il vous plaît ; tu peux dormir jusqu'à ce que le cher Edmond vienne t'éveiller pour faire un tour de promenade. A propos de promenade, on m'a raconté de tes nuits romantiques, de ces fameuses nuits passées! sur les roches de Plombières (1). Malheureux que tu es de n'avoir pas imaginé ces nouvelles nuits atliques avant mon exil, moi qui suis tant soit peu romantique au fond du cœur ! Maintenant, je dors très classiquement huit heures par jour et j'aime assez ce classicismelà !
« Voyons, dis-moi un peu où tu en es de la littérature et quels sont les ouvrages qui le plaisent davantage ? N'as-tu pas pleuré ce pauvre Lord Byron, mort à la fleur de l'âge entre la Grèce qui n'est plus et la Grèce qui n'est pas encore, avant d'avoir reçu dans Athènes cette couronne de laurier qu'il méritait comme poète et comme guerrier. Le talent ne peut donc rien contre la mort, rien ! Puissent les cendres
(i) l'rcs Dijon.
du génie être utiles à la Grèce et puisse cette terre si noble être le lien qui joindra un jour l'Europe à l'Asie et qui permettra au christianisme et à la civilisation de traverser les mers pour revenir à leur source !
« Mon ami, voilà des vœux que doivent former tous les chrétiens, tous les amis des belleslettres et des grandes choses.
« On a beaucoup décrié les croisades dans le dernier siècle, parce qu'on voulait flétrir tout ce que la croix avait fait. Mais, dis-moi, quel temps préfères-tu, de celui oii les nations, les chevaliers et les rois quittaient leur patrie à la voix d'un moine pour aller secourir les chrétiens de l'Orient, combattre une religion stupide et déposer leurs épées victorieuses sur le tombeau du Sauveur du monde, ou de celui qui voit ce que nous voyons? Aujourd'hui les journahstes parlent en faveur de la Grèce oppriméepar les barbares ; chacun les lit le matin en prenant sa lasse de café ; on fait des phrases et personne ne bouge. Ah ! qu'on fait peu de choses avec de l'esprit et qu'on en fait de sublimes avec la foi !
« Sans doute, les croisades ont présenté quelquefoisd'étranges spectacles ; les circonstances, les mœurs et l'esprit du temps en furent cause. Mais je cherche en vain quelque chose de plus
SEMINAIRE li9
beau que ce mouvement de l'Europe pour reporter la civilisation en Asie, pour chasser ces barbares qui se sont placés là pour tracer une limite à nos sciences, à nos arts, à notre commerce et qui ont envahi le tombeau d'où l'Europe moderne est sortie, cette Jérusalem, l'autre ville éternelle !
u Je viens à loi, mon cher ami, du fond de l'Asie pour te dire encore quelques mois d'amitié et te donner mes commissions. Tu embrasseras pour moi Lorain sur les deux joues. Tu feras mes amitiés à Boissard et à Abord^ que je me garde bien d'oublier. Ecris-moi vile, car j'ai besoin de ton écriture. Parle-moi de Foisset dont j'allends une lettre. Dis-moi ce que tu fais, si lu plaides et quel est ton genre de travail, je veux dire la manière dont tu t'appliques au droit.
« Adieu, mon Ires cher ami, je t'aime de tout mon cœur.
Lacordaire à Ladey.
« Issy, 17 décembre 1824.
«. Ta lettre, mon cher ami^ m'a causé beaucoup de plaisir et quelque peine. J'avoue que j'ai été surpris de ce que tu ne me disais rien d'un sujet qui m'intéresse. J'aurais voulu que tu t'expliquasses franchement avec moi là-dessus. A ton défaut, j'ai appris de Lorain qu'il avait été heureux de te retrouver. Je ne puis que l'engager à lui montrer un cœur ouvert, ce cœur que j'aime et qui est si digne de l'être. Après cela, je ne puis que t'embrasser et te plaindre si tu ne le peux pas ou si tu ne le veux pas.
« Je savais, mon cher Victor, tout ce que lu me dis de Régnier. Mais, crois-moi, attends encore pour le juger (1). Sa jeunesse passe, elle expire : lu le verras homme. Tu ne serais pas longtemps avant de l'embrasser et je le recommande de lui montrer une grande bienveillance et regarde-le comme un homme que
(1) Lacordaire cxerç^a sur Régnier une action très salutaire en l'amenant à la connaissance du catholicisme.
j'aime. 11 me semble que je verrais avec plaisir quelqu'un qui aurait part à ton amitié, dans quelque coin de la terre que je le rencontrasse. On croit retrouver le cœur de son ami dans un cœur oti reposent quelques-unes de ses affections et de ses pensées. Ah ! Ladey, puisséje, en parlant de toi, éprouver quelque jourles sentimentsquej'éprouve en parlant aujourd'hui de Régnier ! Ce moment arrivera sans doute et je compte bien sur lui ; il y a une heure pour tout. Mon ami, j'ai envie de pleurer; il se remue dans mon âme trop de souvenirs et d'espérances.
« Adieu. Malheureux que je suis de ne pouvoir rien ajouter à ces lignes hâtives qui intéressent ton esprit. Je ne sais pas si ce que je dis là est français, mais peu importe. Tu m'entendras toujours quand je te dirai que je t'aime de tout mon cœur.
« H. Lacordaire. »
Lacordaire à Ladey.
« Issy, 18 janvier 1823.
« Mon ami, j'avais désiré que tu m'expliquasses la nature des sentiments que tu éprouves pour un homme qui m'est cher (1). Je lui ai reconnu de l'élévation, de la générosité, de la franchise.
« L'amitié est rarement une justice et presque toujours un don. Les plus belles qualités n'ont souvent pas le droit de l'obtenir. Elle naît sans le savoir et ne s'enfante pas laborieusement. S'il n'y a rien entre vos deux cœurs qui les rapproche l'un de l'autre, si le charme n'est que d'un côté, toute ma puissance sur vous s'évanouit. Ma main reposera sur vos deux têtes sans qu'elle puisse vous réunir. Ne parlons plus d'une chose qui ne peut que nous attrister. Je me dois à moi-même de ne point entendre des reproches que je ne puis confier à celui qui en est l'objet. Respecte désormais mon amitié.
« Je vois que ta vie se passe entre Abord et
(1) Lorain.
Boissard. Dis à celui-ci que je suissouventlenlé de lui écrire, qu'il ne doit imputer mon silence qu'à la diversité de mes études et de mes occupations. iMais je veux conserver le droit de lui donner quelquefois un signe d'amitié et de suivre à son égard le mouvement de mon cœur. Je veux que mes lettres ne lui paraissent jamais un objet de surprise, dans vingt ans comme dans cinquante ans d'ici.
« Mon ami, j'attends de toi un service. Tu te rappelles ce bon M. de la Haye, à qui j'ai tant d'obligations et qui avait pour moi une amitié dont il m'adonne bien des témoignages. Je l'ai vainement cherché jusqu'ici, mais je veux aujourd'hui, à toute force, renouer les liens qui m'unissaient à un si excellent homme. Demande son adresse à M. Bouchard, notre ancien censeur, actuellement avocat à Dijon, et s'il ne la sait pas, où faudrait-il s'adresser à Paris pour la trouver? C'était en 1815 que nous nous sommes quittés et je n'avais alors que treize ans. Nous nous sommes écrit jusqu'en
« Je lui garde un souvenir impérissable et je ne serai content que lorsque j'aurai rattaché à ma vie ce fil précieux. Figure-toi, mon cher, que je jouissais avec lui de la familiarité la plus intime. Je n'ai pu m'empèclier d'être attendri
m LAGORDAIRE
en relisant dernièrement ses lettres et en voyant avec quelle simplicité, avec quelle grâce et quelle sagesse il donnait à un enfant indocile d'aimables leçons sur les devoirs d'écolier. Ah ! Dieu m'a fait de grandes grâces dans mes amis.
Parle-moi deloi^ mon cher Victor. N'aie rien de caché pour moi commeje n'ai rien de caché pour toi. Ma vie est uniforme et heureuse ; elle passe entre la prière et l'étude, entre la pensée de Dieu et les affections pures et douces de la terre ; je vois les jours et les années s'écouler avec une vitesse inexorable et je m'avance en paix vers l'éternité, heureux si, au bout de la course, je réunis dans mes bras les amis que Dieu m'a donnés.
« Henri Lacordaire. ')
SÉMINAIRE i»o
Lacordaire à V. Ladey
« Issy, 15 mars 1825.
<( Je suis bien ingrat envers toi, mon cher ami; tu m'écris une, deux, trois lettres charmanies et voilà près de deux mois que je ne t'ai dit un mot. Il est vrai que deux mois de Dijon ne font qu'un mois d'Issy tant nos journées passent vite. Nous voici à Pâques, c'est même avant cette époque que nous passons un examen de théologie, et c'est un peu là l'excuse de ma paresse envers toi.
« .J'ai vu hier Jules d'Andolarre (1), et j'ai été charmé de le revoir. Je lui ai demandé des nouvelles de tous mes amis; nous avons causé de Dijon, je m'y suis un moment transporté et j'ai presque échangé des souvenirs contre des réalités.
« J'ai aussi éprouvé une émotion très vive en lisant la lettre où tu me parlais de nos anciens camarades de collège; je me promenais Iriste-
(l)Lo mar(|uis J. J. d'Antlelnrre devint }iiq;c auditeur au Iribun.'il de Dijon. — Di-puté sous Napoléon III. — Menilire de la ('.onslilu.inle en iKyi, — A puhlié plusieurs ouvrag'cs d'économie polili([ue. — .Mourut en 1880.
d26 LACORDAIRE
ment, la tête penchée, et plusieurs fois les larmes me sont venues auxyeux.O mon Dieu! Pourquoi sont-ils morts et pourquoi sommes-nous vivants? Quelle est la cause du choix que vous avez fait entre eux et nous? La mort de B... m'a surtout peiné, non qu'il y eût entre nous des liens réels, mais il m'avait plu un moment, à cet âge où Tonne connaît pas encore l'amitié et où l'on se livre à des épancliements qui ne laissent point de traces profondes dans la vie. Il n'y avait rien entre nos deux âmes qui pût les unir. Pauvre jeune homme, tu n'as pointlaissé d'empreinte en moi, je ne puis te rattacher à mon existence. Je me souviens pourtant qu'un jour, au collège, j'étais assis sur le banc de pierre qui était au pied de l'infirmerie lorsque tu me jetas un abricot en passant ; je me rappelle que cela me fit bien plaisir. Adieu, dors en paix. Je n'ai pas non plus oublié la fin tragique de B... Elle m'a fait faire bien des réflexions. Il y a dans ce suicide un excès de folie et cependant je comprends très bien qu'on puisse en venir là ! Mais quel réveil que celui d'un homme qui s'est sacrifié tout entier à une créature qui l'oubliera demain, et qui, en entrant dans Féternité, s'aperçoit qu'il n'a compris ni la vie, ni ses devoirs, ni Dieu, ni les hommes, ni rien de ce qui est !
« Mon pauvre ami, te voilà encore bien dolent, bien mélancolique. Du courage, travaille, étudie, espère, tu verras que ton avenir se débrouillera. Crois-lu que tu eusses été plus heureux, que ta vie eût été plus pleine par ma présence à Dijon? Hélas ! je ne le crois pas. A propos de cela, j'ai vu il y a quelques jours Félix Varinqui m'a annoncé l'arrivée prochain e de son frère à Paris. Je serai enchanté de le revoir, ce bon Amédée. Que nous étions alors heureusement réunis! Eh bien ! nous ne comprenions pas tout notre bonheur.
« Donne-moi le statu quo de ta position avec Lorain. Mon cher ami, adieu. J e t'aime bien,
« Henri Lacordaire. »
128 LAGORDAIRE
Lacordaire à Ladey
« Issy, 14 avril 182o.
« Mon cher Victor,
a Maman est arrivée le 7 de ce mois à Paris, à cinq heures du matin, et j'ai eu le plaisir de la revoir et de l'embrasser à 9. Mon vêtement ne Ta point trop surprise et elle s'y est bien vite habituée. Tu ne devinerais pas le singulier dîner que nous avons fait le soir, singulier^ non par les mets qui le composaient, mais par les personnes qui y assistaient.
« C'étaient mon frère Théodore, Hippolyte Régnier, Mézillac, ma mère et moi. Théodore prêt à partir pour l'Amérique méridionale^ Régnier, toujours incertain de son avenir, Mézillac, plus mûr que lui et luttant d'une main plus forte contre les circonstances qui arrêtent sa marche, et moi résolu de consacrer ma vie au service de la religion, tous quatre vieux camarades de collège et tous quatre entrant dans le monde par des routes bien diverses, ma mère enfin retrouvant deux de ses fils après une longue absence et reportant sa pensée sur les dix-
SÉMINAIRE i 29
huit ans de peines que lui ont coûté notre éducation et un veuvage d'autant d'années.
« Hier encore j'ai joui du mime spectacle, car ils sont tous logés sous le même toit et je suis allé les voir une seconde fois. C'est un ménage complet. Mézillac est le premier maître dliolel, il a sous lui le domestique que Régnier et moi avions à notre service l'année dernière à cette époque. C'était un petit savoyard que nous avions tiré de son état et à qui Régnier avait fait mettre une sorte de livrée. La moitié de la cuisine se fait à la maison, jo veux dire le pot-au-feu, et l'autre moitié est prise toute faite chez le restaurateur.
« Du reste, table ronde charmante, couverts qui imitent l'argent, vaisselle de terre de pipe, vin de Paris, c'est délicieux ! N'est-ce pas un véritable conte de fées et ne trouves-tu pas qu'il a été besoin d'un peu d'enchantement pour opérer ces merveilles?... Cependant, au milieu de cette réunion passagère, je ne laisse pas que d'éprouver quelques sonlimenls de tristesse. La solitude que maman a vue se former autour d'elle, les effets du temps et des sDUcisqui paraissent sur son visage, les inquiétudes de Mézillac sur son sort à venir, cotte hospitalité donnée et re(;uc dans un hùlel étranger, tout cela jette dans mon àme un
trouble et un malaise que je ne puis guère te faire comprendre.
a Les femmes sont bien malheureuses ; elles ne vivent que par leur mari et leurs enfants, la mort leur enlève l'un et la nécessité les autres! La vie est amcre, mon ami^ et nous n'avons vu de cette coupe funeste que les roses qui la couvrent. Je suis trop heureux ici; au dehors je n'entends que des plaintes et ce long cri de douleur qui s'élève de cette vieille terre d'Europe, comme le dit M. de Chateaubriand, dont j'ai bonne mémoire.
« Adieu, mon cher Ladey, je t'aime et t'embrasse de tout mon cœur.
« Henri Lagordaire. »
« Edouard Clerc (1) est ici. N'est-ce pas bientôt ton tour d'y venir ? »
(1) Edouard Clerc, auteur de plusieurs ouvrages et recherches très savantes sur la Franche-Comté. Fut président de Chambre à Besançon et mourut en 1881 .
Lacordaire à Ladey (1)
a Issy, 27 mai 182o.
« Nous sommes accoutumés, mon cher Victor, à nous parler sans contrainte sur tout ce qui nous intéresse et j'use aujourd'hui de cette douce liberté pour te dire que je serais bien aise d'apprendre où en sont tes pensées par rapport au plus grand objet des méditations humaines. Quand je t'ai quitté, tes croyances religieuses étaient à peu près nulles, mais alors nous n'avions point assez réfléchi, ni l'un ni l'autre, sur ces importantes questions qui, tôt ou tard, fixent l'attention des hommes capables de les comprendre et de les discuter. Il n'appartient qu'à des tètes bien faibles de s'abandonner au torrent de la vie sans se demander une seule fois où cela mène, sans être étonnées de ce qu'elles sont, sans imiter le sauvage qui, ayant appris l'arrivée d'un missionnaire dans une contrée voisine, s'empressa de venir à lui et
(1) InsiTi-c dans le volume Lettres à des jeunes r/ens, par Tabbé Perrcyrc — et donnée par M^c Ladey à M. l'oisset dans ce but.
13i LACORDAIRE
de lui dire : «On dit que vous savez où est le grand génie, menez-moi vers le grand génie. » « Sans doute, mon cher Ladey, tu as souvent pensé à cet esprit invisible qui a fait tout ce que nous voyons et qui nous a donné à nousmêmes une petite place dans le cours immense des siècles; tu as souvent recherché la fin de ses ouvrages et de ta propre existence. Tu n'as point imité ces hommes qui boivent, qui mangent, qui dorment, qui gagnent mille ou deux mille écus par an et qui appellent cela vivre. Comme toutes les âmes nobles, tu comprends la vanité des affaires humaines; tu lèves les yeux vers ces mondes innombrables qui nous environnent, et qui t'apprennent combien nous sommes petits sous les yeux de celui qui a créé ces espaces sans bornes comme une image finie de lui-même ; tu regardes dans les siècles passés, et le silence de celte multitude de générations, qui se sont agitées autrefois sur la terre, te dégoûte du bruit que la nôtre croit faire dans le monde; tu descends dans ton cœur et tu y trouves un vide que rien ne peut remplir, si ce n'est h. vérité. N'est-ce pas là l'état de ton âme? Mais où trouver la vérité? Hélas! les hommes poursuivent depuis longtemps ce fantôme qui leur échappe toujours; les plus beaux génies de chaque siècle se sont
dévoués, presque sans fruit, à celte glorieuse investigation, et c'est à peine s'ils nous ont transmis, comme un héritage certain, l'existence de Dieu, la loi naturelle et l'immortalité de l'àme.
« La philosophie est un sujet éternel de dispute et son empire sur les mœurs est presque nul, tu le sais comme moi. Mais, mon ami, il nous reste une ressource, cesl la religion. On dit qu'il existe une religion, c'est-à-dire un corps de vérités que Dieu a révélées aux hommes, qui renferme tous leurs devoirs et qui contient le secret de leur origine et de leurs destinées. On dit que celte religion est tout entière dans un livre, qui n'est lui-même que l'histoire du plus ancien peuple du monde et que ce peuple existe encore aujourd'hui et rend témoignage à ce livre. On dit cela depuis dixhuit siècles; les plus grands hommes ont vécu et sont morts dans cette croyance.
« Du reste, il n'y a jamais eu d'histoire plus louchante, plus sublime, plus digne de Dieu, et tout le monde convient que s'il existe une religion véritable, c'est indubitablement celle-là. La recherche de la vérité se réduit donc à deux points.
« Une révélation intérieure et divine est-elle possible? La révélation chrétienne est-elle vraie? La i)remière question embrasse toutes
131 LACORDAIRIi;
les difficultés générales que l'on fait sur la révélation considérée en soi, et a priori., c'est-à-dire indépendamment de tel ou tel fait ; la seconde comprend tout ce qu'on propose contre la réalité delà révélation donnée à la terre par le Christ, fils de Dieu. S'il est vrai que Dieu ne puisse pas révéler au genre humain des choses qu'il a cachées à la raison humaine, s'il est vrai que le christianisme soit un tissu d'impostures sublimes, il ne faut pas chercher davantage ; il faut s'asseoir, couvrir son visage de ses deux mains et pleurer sur l'homme qui a été jeté ici-bas par une puissance inconnue et avec des destinées si incertaines.
« Non, mon ami, tel n'est pas notre sort ; tu n'arriveras pas à ce résultat désolant, si tu aimes la vérité, si tu la cherches avec ardeur et avec bonne foi, si tues résolu de faire ce qu'elle t'ordonnera de faire quand tu l'auras trouvée.
« Car ces trois conditions sont indispensables pour réussir dans cette entreprise où il va de tout, et rien n'est plus rare que de les réunir ; on n'aime pas la vérité, on ne la cherche pas avec candeur, ou l'on n'est pas résolu de la pratiquer.
« Écoute ce que disait Celui qui savait toutes choses : hoc est autem jitclicium ; quia lux venit in mundum et dilexerwit homines magis tene-
bras (]i(am lucem; erant enim eorum malaopera. Omnis enim qui maie agit^ odit lucem et non venit ad lucem ut non arguant ur opéra ejus.
« 0 mon cher ami, lu es encore jeune, comme moi, lu es encore plein de celle simplicité de cœur qui dislingue la jeunesse, lu n'as poinl sur la lêle le poids de cinquante ans de fautes et d'erreurs, lu es digne d'aimer et de connaître la vérité. Es-lu certain que la religion chrétienne soit fausse ? Si lu crois en être certain demande-loi quels sont les motifs de certitude sur quoi lu l'appuies et tu verras que ton esprit ne le présentera rien de précis, de positif, de suivi, rien qui puisse rassurer ta confiance contre le reproche de témérité. Si tu n'es pas certain qu'elle soit fausse, tu vois bien qu'il faut l'étudier, non seulement dans les livres de ses ennemis, mais aussi dans les écrits de ses défenseurs. Nous en reparlerons encore aussi souvent que tu le voudras.
« Heureux lesamis qui ont lamême religion. Adieu.
Lacordaire à Ladey
« Issy, 23 juin 1825.
« Je regreUe, mon cher ami, de n'avoir pas su plus tôt ta maladie ; je t'aurais écrit souvent afin de te consoler un peu et je n'aurais pas craint que la faiblesse de tes yeux t'empôchàt de me lire. Je ne l'aurais pas surtout envoyé une lettre si sérieuse que ma dernière, quoique souvent, dansl'étatde mauvaise santé, l'homme frappé de sa faiblesse et de son impuissance lève plus volontiers les yeux vers le ciel et médite des choses plus durables que celle d'une vie dont il comprend alors toute la fragilité.
« Oui, je voudrais avoir mon bras sur le lien, pour causer doucement de ces grandes choses. Tu vois que je t'emprunte une de tes expressions : entre amis tout est commun. Crois-tu que tu ne reprendrais pas des forces si tu me voyais entrer un matin danstachamhre, écarter tes rideaux et te présenter cette figure d'ami que tu n'as pas vue depuis bientôt trois ans? Allons, je veux accomplir ce rêve; j'irai, je préviendrai les désirs, le temps est fixé. Je serai à Dijon avant peu, j'y passerai
SEMINAIRE 137
deux à trois mois ; nous serons tous ravis de nous revoir. J'ai la lêle et le cœur pleins de ce projet ; tout est déjà arrangé avec maman. Néanmoins j'ai voulu te consulter là-dessus et consulter aussi Foisset et Lorain.
« Tu es peut-être surpris de mes consultations sur une chose qui paraît si simple. Mais mon changement d'état, l'abandon que j'ai fait de mon diocèse naturel, les préventions que l'on peut encore nourrir contre moi me font douter si le séjour de Dijon me sera agréable et s'il ne vaudrait pas mieux attendre encore d'y aller. Mille choses m'attirent : ma mère, mes parents, mes amis, le besoin du repos et de l'air natal, le désir d'habituer tout le monde à mon nouveau sort avant de contracter un engagement irrévocable au pied des autels, ce charme que je trouverais à resserrer, par de nouveaux nœuds^ ces amitiés qui s'étaient formées sous d'autres auspices, tout cela m'attendrit et m'entraîne. Dis-moi franchement la pensée, et sacrifie, s'il le faut, le plaisir de me voir à la vérité et à mes intérêts, qui sont aussi ceux de la religion.
« Adieu, mon cher ami, réponds-moi vite, très vite. Sois joyeux, guéris-toi et aimemoi.
« Henri Lacordaire. »
Lacordaire à Ladey
I Issy, 4 juillet f82o.
« Je suis enchanté, mon cher ami, que lu approuves mon voyage et que tu te réjouisses de me voir. — Comme toi, je fais des rêves et j'espère qu'ils se réahseront bientôt.
« Par l'ordre de mes supérieurs et du médecin, j'anticipe sur le temps des vacances. — Je resterai à Dijon pendant les trois mois qu'on me donne, c'est à peine si j'irai faire quelques excursions de peu de jours dans les environs. Nous serons donc tout entiers l'un à l'autre. Préviens nos amis.— Adieu donc, reprends des forces et attends-moi, dans 15 jours I Adieu.
Lacordaire à Ladey. — Luxeuil
«Dijon, 20 août 1825.
« Mon cher ami,
« Je suis arrivé le 13 au soir à Langres, je t'eusse répondu sur-le-champ si je n'avais été obligé de partir le lendemain pour Dole où. j'allais visiter l'établissement des pères de la Foi ou des jésuites. J'ai été frappé de la tenue des jeunes gens et j'ai vu combien la religion rend la jeunesse aimable en même temps que j'ai réfléchi combien elle est nécessaire à un âge où le défaut d'expérience, l'activité des passions et le manque d'intérêts positifs et sentis exposent à prendre la vie tout de travers et à ruiner d'avance son avenir. Plus tard, quand on a commencé à connaître le monde et à s'unir à la société par tous ces liens qui rattachent les individus à un centre commun, on commence aussi à s'apercevoir du vide que laissent au fond de l'àme le monde el toutes ses jouis-
sances. Au collège, le monde est un espoir^ une perspective ; dans le monde, on n'en trouve pluset on en a encorebesoin. Jesais bien que les honneurs, la richesse, la gloire forment encore pour l'homme quelque chose qu'il ne tient pas et auquel il aspire. Mais ce n'est qu'une espèce de fumée qu'il voit de loin, qu'il dédaigne lorsqu'il l'a saisie et que les plaintes de ceux qui l'obtiennent rendent facilement méprisable à ceux qui ne l'atteignent pas. C'est une sorte de mirage qui frappe les yeux, mais qui ne leur cache rien de réel si ce n'est un précipice.
« Une faut qu'un jour à une âme élevée pour dévorer le monde. Alors elle s'indigne contre cette création immense où elle est à l'étroit, contre celui qui l'a jetée sur cette boue magnifique qu'elle trouve indigne d'elle. Elle va sans cesse de l'instant de sa vie à l'instant de sa mort et se trouve pressée entre ces deux grands mystères sans rien trouver dans l'intervalle qu'une vaine représentation qui l'amuse quelquefois, qui l'attriste souvent et qui lui pèse toujours par un sentiment invincible de son inutilité !
« 0 mon ami, voilà l'homme qui est sans religion. Voilà la plaie qui le ronge. Il naît sans savoir comment, ni pourquoi. Il est élevé par des parents que l'habitude lui fait aimer. lire-
SEMINAIRE 44!
çoit et admet plus ou moins certains principes nécessaires pour que les hommes ne soient pas des tigres, il les pratique plus ou moins dans son intérêt, la bonté ou la méchanceté naturelles de son cœur, les circonstances oii il se trouve. Il travaille pour être logé, vêtu, nourri avec plus ou moins de délicatesse, car toutes les jouissances matérielles se bornent là; il fait de l'intérêt ou de l'amour-propre le principe de toutes ses actions suivant qu'il a une âme plus ou moins élevée. . . Le temps passe avec cela, la vieillesse arrive, il voit déplus près la mort, il ne la comprend pas plus que sa vie. Il attend le coup avec regret, avec anxiété, ilse demande encore : Pourquoi, comment il meurt. Dieu sait le reste.
« 0 mon ami, ce que je te dis là n'est-il pas vrai ? .l'avoue qu'à l'époque où j'avais le malheur d'être sans religion je ne comprenais ni moi, ni la société, ni rien de ce qui est et que jemeconduisaispresque toujours par des motifs d'orgueil, quelquefois par une bonté naturelle que le défaut de croyance n'enlève pas tout entière. .Je sentais cependant ma conscience agitée et cela seul me faisait voir que je n'étais pas dans un état naturel. Oue tout est changé maintenant ! Ilexiste un Dieu. 11 m'a créé libreafin que je puisse faire ou ne pas faire; il m'a im-
142 LACORDAIRË
posé des lois pour que je puisse faire bien ou faire mal et mériter soit des récompenses, soit des châtiments, seul moyen qu'il avait pour manifester sa justice qui consiste à rendre à chacun ce qui lui est dû. Il m'a placé sur une terre oii sa toute-puissance, sa sagesse, son infinité brillent de toutes parts; il ne m'y a pas placé seul, mais au milieu d'une société composée d'êtres semblables à moi, doués de la même liberté, soumis aux mêmes lois, unis entre eux par des liens invincibles et dans un ordre de dépendance réciproque qui est admirablement propre à développer le germe des vertus que contient le cœur de l'homme et le germe des vices qu'il doit dompter.
« Cette existence n'aura qu'un temps, c'est le temps de l'épreuve : nous sommes promis à l'éternité qui consommera l'œuvre delabonté et de la justice de Dieu, à laquelle nous n'avons pas été donnés dès notre naissance, parce que Dieu n'eût été que bon et qu'il a voulu être juste. Que m'importe à présent la vanité de la vie?... Ah! sans doute elle est vaine, tout ce qui finit est vain ; mais cette vie est grande encore parce qu'elle est liée à l'éternité. Voilà la perspective qui me manquait, et que je ne dévorerai pas dans un jour, quand je la tiendrai, parce que l'infini est inépuisable. Dieu a
commencé envers moi par un acte de bonté avec de telles promesses, et mettant mon sort éternel dans ses mains ; il finira par un acte de justice, soit qu'il me condamne à le haïr éterlement parce que je ne l'aurai pas aimé sur la terre, soit qu'il me permette d'aimer ses perfections infinies d'un amour sans fin, après les avoir aimées d'un amour passager. J'accomplis donc la loi de Dieu, et ma conscience, qui ne me trouble plus, m'avertit que je suis comme je dois être.Toutes mes facultés sont en harmonie. Je suis dans l'ordre.
« Mais voici qui est la source de jouissances bien vives et bien pures, qui rend la vie vraiment grande et vraiment attachante, qui ne permet plus de la regarder avec cet air de dédain superbe que je pardonne à l'incrédule; c'est que notre vie conduit non seulement nousmêmes à l'éternité, mais peut-être y conduira les autres. L'homme est un être social destiné à exercer une induence salutaire ou nuisible sur ses semblables, à les entraîner au bien ou à lesprécipiter dausle mal. Chacun dans un cercle plus ou moins vaste est Fénelon ou Voltaire, l'un rendant la vertu aimable aux hommes, l'autre embellissant le vice ; l'un sauvant le monde, l'autre le perdant, même sous des rapports purement humains. Oh! qu'il est doux.
au milieu de la corruption générale, de l'avilissement des caractères, de la dégradation des sociétés, de participer au peu de bien qui se fait çà et là dans le monde, de conserver une âme pure et supérieure à l'impiété qui est la source de tant de maux, et de protester enfin, par la force d'une vie religieuse, contre toutes les faiblesses, toutes les iniquités et toutes les folies humaines!
« Nevois'tu pas, mon cher ami, qu'un grand combat se livre partout depuis le commencement du monde? C'est le combat du bien contre le mal, de l'amour contre la haine; il se livre dans tous les temps, dans tous les lieux, sous toutes les formes, et nous sommes appelés à y prendre part malgré nous. Il faut être d'un parti dans cette guerre civile ; nous sommes sortis de la neutralité en sortant du néant. Or, le seul parti bon, beau, vrai, c'est celui de la religion, car l'athéisme est la négation de toute vérité et de toute justice. Pour le déisme, c'est une croyance sans pratique qui ne mène ni à la fuite du mal, ni à la crainte de l'avenir, qui est inaccessible au peuple et qui ne sert pas même l'homme instruit. C'est une croyance vide d'œuvres, et livrée aux caprices du cœur de ceux qui l'admettent. Il y a peu d'athées et beaucoup de déistes : eh bien 1 vois par ce qui
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l'entoure, par l'aspect du siècle, s'il y a dans le déisme assez de puissance pour mettre un frein au vice, pour détruire Tégoïsme politique et privé, pour créer de grands caractères, enfanter de nobles sacrifices et ces hautes vertus qui sont la gloire des générations où elles ont éclaté. Ce siècle est petit, rien n'y remue le cœur, parce que la religion en est absente. L'intérêt ou le devoir, il n'y a que ces deux mobiles pour l'homme : l'un est la source de tout ce qui est vil, l'autre de tout ce qui est beau. Que te dirai-je encore, mon cher ami, la paix est là où se trouve la vérité ; tu n'as point la paix parce que tu n'as point la vérité.
« Lorsque Jésus-Christ se sépara de ses apôtres, il leur dit ces dernières paroles : que la paix soit avec vous! mot plus profond qu'il ne semble au premier coup d'œil ; c'était leur souhaiter que la vérité demeurât toujours au milieu d'eux. Il n'y a que le vrai chrétien qui vive en paix avec lui-même. Oh ! que ton existence serait changée et agrandie si tu devenais chrétien ! Tu en as besoin plus que personne, comme tu me le dis dans ta lettre. Nous étudierons donc ensemble cette religion dont la croyance te ferait tant de bien. Nous commencerons à ton retour à Dijon, et nous finirons
dans notre correspondance ce que nous n'aurons pas achevé.
« Voici la marche qui me semble la plus convenable et la 'plus facile : nous supposerons que tu admets le déisme, et ce sera là notre point de départ afin d'arriver sur-le-champ aux vérités positives du christianisme . Mais tu ne regarderas cette croyance que comme provisoire et lorsque l'examen de la religion sera fini, nous reviendrons sur nos pas pour asseoir la base de l'édifice d'une manière solide et définitive. Tu seras peut-être surpris de cette marche, mais nous perdrions beaucoup de temps à établir le déisme, tandis qu'une fois habitué au raisonnement par nos discussions la chose se fera vite. D'ailleurs, tout le monde admet le déisme, et nous partirons d'une base reconnue par les adversaires de la religion. Je le ferai donc un résumé court des croyances déistes, et tu t'engageras à ne jamais les contester dans le cours de la discussion. Tu te trouveras à la fin entre l'alternative d'être athée ou chrétien. Alors nous culbuterons l'athéisme. Quanta l'examen des vérités chrétiennes, nous procéderons ainsi : nous partirons de principes avoués, incontestables, et nous irons, de preuves en preuves, jusqu'à l'établissement complet du christianisme. Après avoir établi une preuve en par-
SEMINAIRE 147
liculier, et nous être assurés qu'elle est irrécusable, nous aborderons les objections particulières à cette preuve et nous en donnerons la solution. Cela ira ainsi de suite.
« Voilà, mon cher ami, le plan que je propose. Nous nous réunirons allernativement chez toi et chez moi une heure et demie chaque jour. Nous écrirons la proposition à prouver ; après cela les preuves que j'aurai données, ensuite les objections et leurs réponses. Cela fera, avec une correspondance postérieure, un cours écrit et complet.
« Je me porte bien. Adieu, mon cher ami. Je t'embrasse de tout mon cœur.
« II. Lacordaire. »
148 LAGORDAIRE
Victor Ladey à Ed. Boissard
« Luxeuil, août 182o.
« Lacordaire est donc encore à Poiiilly, puisque tu espères l'y voir? — Je ne sais quand je pourrai lui écrire. Ce qu'il m'a dit ne cesse de m'occuper depuis que je suis exilé ici, et j'y puise des dispositions beaucoup plus tristes que gaies. Ah bah ! au bout du compte, si j'étais aussi bien converti que lui, je me ferais tout aussi bien prêtre, car je crois qu'il n'y a, alors, rien de mieux à faire. Je me reproche de ne lui avoir pas encore récrit. Le bon cœur me le pardonnera. En quelque lieu que tu le voies, demande-lui pardon pour moi et parle-lui de mon amitié.
« Victor. »
SEMINAIRE 149
Lacordaire à Ladey
« Dijon, 1er septembre 1825.
« Mon cher ami, j'ai rendez- vous avec Lorain et Foisset pour le 3 septembre. Foisset vient exprès de Louhans à iMâcon pour m'y trouver, et de Zurich, Lorain m'a écrit pour m'annoncer son arrivée. Tu vois que je ne puis reculer mon départ, quelque désir que j'aie de te revoir. — Je te reverrai bientôt à Paris.
« Je ne m'étonne pas, mon ami, que tu n'aies pas encore de données suffisantes pour prendre un parti définitif dans l'affaire la plus sérieuse. Nous avons encore du chemin à parcourir, mais nous le parcourrons et je ne te demande que de la bonne foi et de la bonne volonté. Souviens-toi que les premiers mots qui annoncèrent au monde son libérateur et à la société une civilisation nouvelle furent ceuxci : « Paix sur la terre aux hommes de bonne volonté. » Sois sûr que quiconque cherche la vérité avec ardeur la trouvera. Tu n'es plus incrédule^ tu es dans un étal de doute; c'est te dire que tu ne dois plus rester avec insouciance entre Terreur et la vérité ; toute ta vie dépond
de l'examen que lu vas faire. Ton bon et ton mauvais génie sont aux prises en ce moment. Aie du courage.
« Adieu, je serai ici pour la mi-octobre et le 30 à Paris.
« Henri. »
Lacordaire à Ed. Boissard, à Fortbonnet I Dijon, 20 octobre 1825'.
« Mon cher Edmond, je viens de passer une quinzaineprèsde Lorainet de Foisset. Théophile et moi nous sommes arrivés à Mâcon le jour même oîi tes deux compagnons de voyage rentraient dans leurs foyers, charmés de la Suisse, comme tous ceux qui Font vue, comme moi, par exemple, quoique tu prétendes que je ne l'ai pas entrevue.
«Voilà bien de mes gens! Parce que ces Messieurs sont montés au Grimsel, il n'y a plus que le Grimsel dans la Suisse, et parce qu'ils ont vu le Staubach il n'y a plus que cette cascade-là!... Thébains! Thébains ! Vous sortez du champ de bataille de Leuctres, fiers d'avoir battu sur un point des hommes qui vous ont battus partout. Quand on n'a pas vu Vevey, mon cher Edmond, quand on n'a pas traversé la vallée délicieuse qui mène de Martigny à Villeneuve, on n'a rien à reprocher à personne. Pauvres gens que les neiges ont empêchés de monter au Saint-Gothard! et puis
15ii LACORDAIRE
on vient rire des autres au coin de son feu, dans une bonne ferme de France. — As-tu vu Lyon, loi ?... C'est là une belle ville, une grande ville, placée entre les deux fleuves dont les rives sont plus riches que les bords du lac de Genève. J'y suis allé avec Lorain et j'ai été enchanté de ce voyage.
« Je pars samedi pour Langres et je serai le 28 à Paris. — On voulait me faire entrer cette année au séminaire de Paris ; j'ai préféré demeurer à Issy et j'en ai obtenu la permission. Je suis très content de mes vacances, je me porte très bien.
« J'ai lu presque tout Schiller et plusieurs pièces de Shakespeare. Je reconnais qu'elles contiennent de véritables beautés, mais qui ne méritent ni une admiration exclusive, ni une admiration supérieure à celle que mérite notre théâtre. Ces pièces ne sont que l'histoire supérieurement mise en dialogue, et on s'étonne même qu'on n'ait pas mieux fait avec une latitude si grande et des matériaux si immenses. C'est un genre comme un autre, mais qui est cent fois plus facile que la tragédie française. J'ai été peu content de Schlegel, qui ne m'a paru contenir aucune vérité neuve, mais une simple analyse plus ou moins piquante des pièces de différents théâtres. Je te remercie
SEMINAIRE 153
de me Tavoir prêté. — Je l'ai remis à Ladey. Je le remercie aussi de Ion petit billet, sans points ni virgules, h la manière romantique, apparemment. Ce que c'est que l'esprit de parti! « Adieu, souviens-toi un peu de moi.
« H. Lacordaire. »
i34 LACORDAIRE
Lacordaire à Ladey.
« Issy, 8 novembre 1823.
« Mon cher ami, il m'a été péniljle de quitter Dijon sans te faire mes adieux, d'autant plus que j'ignore quand nous aurons le plaisir de nous revoir. Je te remercie de tous les moments agréables que tu m'as procurés pendant ces vacances. J'ai senti plus que jamais que nous étions faits l'un pour l'autre et j'espère que notre amitié s'allumera encore quelque jour au feu d'une religion qui nous deviendra commune. Le christianisme rend les hommes meilleurs, plus forts, et il est enfin la seule vérité certaine qui soit ici- bas. Tant qu'on n'est pas arrivé là, il reste au fond de la pensée un doute que l'on cherche à éteindre par ses lectures, ses entretiens, ses occupations et qui vous poursuit jusqu'au tombeau; mais quand un chrétien regarde le monde du point où sa religion l'a mis, il ne voit plus rien au-dessus de lui ; il a fait tout ce que l'homme peut faire et il peut se présenter à la divinité.
« Je regrette, mon cher ami, que nous n'ayons pas eu le temps de pousser plus loin
l'examen que nous avions commencé à faire des preuves de la révélation. Mais si ton désir est de le reprendre, je le présenterai dans ma première lettre les raisonnements qui établissent l'authenticité et la véracité des livres de l'ancien Testament. Nous avancerions ainsi vers le but. Tu acquerras sans cesse de nouvelles lumières autour desquelles tu en grouperas d'autres par tes propres réflexions et tu verras enfin s'évanouir toutes les difficultés qui embarrassent ton esprit. Je n'ai qu'une pensée dans tout ceci, c'est de te faire connaître la vérité, parce qu'il m'a élé doux de la connaître, et qu'au fond c'est là tout ce qu'il y a. d'important ici-bas. Le j'este est un vain songe. Cet hémistiche est de Zaïre, à ce que je crois. C'est la pièce de Voltaire que j'aime le mieux; il y a des choses divines sur le christianisme qui est là aux prises avec l'amour. Quel spectacle que celui que présente à nos yeux ce Lusignan qui a combattu soixante ans pour son Dieu, ce Néreslan, qui vient de Paris à Jérusalem payer la rançon de dix chevaliers lorsqu'il ne peut payer la sienne, cet Oromane, aussi grand qu'on peut l'être quand on n'est pas chrétien. J'ai lu bien souvent cette pièce etjamaissans être ému d'un bout à l'autre. Chaque vers obtient une larme.
« Les théâtres étrangers n'ont jamais fait
une impression semblable sur moi. Je le remercie néanmoins des volumes de Schiller et de Shakespeare que tu m'as prêtés. Maman a dû les faire remettre chez toi. J'ai été ravi de Jules César, très mécontent de Macbeth, fort mal satisfait de Roméo, sauf deux ou trois scènes. Nathan le Sage m'a souverainement ennuyé, et s'il n'y a pas de peinture de mœurs plus exacte que celle de Gœtz de Berlichigen, il n'y a pas non plus de drame qui paraisse plus insignifiant. C'est peut-être un blasphème, mais je ne savais pas à la fin de quoi il était question.
« Me voilà casé au séminaire avec le frère d'Hippolytc Régnier (1) que j'ai amené avec moi pour faire sa philosophie. Il était arrivé à Paris deux heures avant moi et à six heures du soir nous étions à Issy.
« Si Boissard et Abord sont de retour, faisleur mes compliments. Adieu, écris moi. — Ton ami dévoué.
« H. Lacordaire. »
(1) Joseph Régnier, devenu chanoine à Nancy, où il mourut en 1889.
Lacordaire à Ladey
a Issv, 2o novembre 182o.
(( Je suis enchanté, mon cher ami, des deux lettres que j'ai reçues de loi, qui me montrent toute l'étendue de ta confiance et de ta bonne volonté. La marche que tu as prise avec Edmond est excellente et une preuve de ton bon jugement : tu ne doismanifester un changement d'opinion tant qu'il ne sera réellement pas opéré. -Alais tu dois aussi montrer un certain respect pour les choses dont tu doutes et qui sont crues par une foule d'honnêtes gens et de bons esprits. La plaisanterie ne convient pas dans des matières aussi graves, surtout lorsqu'on ne les a pas encore étudiées à fond. Ah ! mon cher, que d'hommes sont morts pour les défendre, que d'autres ont fait pour elles des sacrifices immenses ; que d'autres ont été consolés par elles! Se moquerait-on d'une chose qui aurait tari les larmes d'une seule infortune? Et il y en a tant eu, dans le monde, dont la religion a fermé les plaies !
« l^our arriver au Catholicisme par la voie d'examen, il faut monter quatre échelons dif-
158 LAGORDAIRE
férenls qui tous ont leurs obstacles séparés et qu'il est impossible de franchir à la fois. Il faut commencer par être déiste dans toute l'étendue de ce terme et admettre par conséquent la possibilité de la révélation. C'est le premier pas, et tu l'as fait. Ensuite il faut devenir juif, c'està-dire croire ce que croyaient et que croient encore les juifs : foi qui se réduit à trois points : Moïse a élé inspiré par Dieu dans la législation qu'il a donnée aux Hébreux ; Un messie a été promis au monde ; Le peuple juif est le dépositaire de ces promesses.
« Après cela il faut devenir chrétien, c'està-dire croire que le Messie est venu, que ce Messie est le Christ et que les Evangiles continuent la révélation qu'il a faite. Enfin, il faut devenir Catholique, c'est-à-dire croire que le Christ a institué un tribunal visible perpétuel et universel pour interpréter la doctrine avec infaillibilité dans toute la durée des siècles : Ut non s'wius sicut parvidï fîuctiiantes^ ne circumferamur omni vento doctrinœ. En uja. mot, il faut partir de la raison pour arriver à déposer sa raison aux pieds de l'Eglise, avec raison. Hélas ! si nous avions quelque chose à demander à Dieu, ne serait-ce pas qu'il nous donnât une voie sûre pour nous débarrasser de tontes les incertitudes de noire esprit si faible, si fa-
SEMINAIRE ib9
cile à tromper surtout? Je chercherai donc à te prouver que, quand on est déiste, c'est une folie de ne pas devenir juif ; que quand on est juif c'est une folie de ne pas devenir chrétien; que quand on est chrétien, c'est une folie de ne pas devenir Catholique.
« Je te prie donc de lire le Pentateuque de suite, avec la traduction de Sacy, et les lettres de quelques juifs à Voltaire par l'abbé Guenée, où tu verras la solution de beaucoup d'objections de détails. Après quoi tu passeras aux Prophètes. Sans cette lecture, nous nous entendrions avec moins de facilité. Fais cela, je t'en prie, le Pentateuque surtout. Cest le fondée la langue^ comme dit quelqu'un dans une pièce que tu connais.
a Tu sais sans doute que je suis à Issy avec Joseph Régnier. C'est un bon enfant. Je te charge de présenter mes amitiés et mes compliments sincères à Hugues Darcy (1) que j'ai un peu connu ces vacances et dont j'ai infiniment apprécié les rares qualités. J'espère le retrouver quelque jour et lui montrer qu'on ne l'oublie pas quand on l'a une fois connu.
(1) Uniques Darcy, frère de l'ingciiieur Henri Darcy, entré dans l'Administration, fut successivement préfet de la Manche, du Gard, du Rliùne, et mourut au château de Gouvillc, propriété de sa famille.
« Adieu, mon très cher et très bon ami. Je t'aime de plus en plus devant Dieu, devant les hommes. N'as-tu pas lu dans les Martyrs cet épisode de deux jeunes gens qui, fatigués du monde dont ils avaient épuisé les plaisirs, se rencontrèrent un jour dans la plaine de Rome, sur le tombeau de Scipion, et là, s'entretenant des vanitéshumaines, devinrent peu àpeu chrétiensetse donnèrent tout entiers à une religion que toutes les âmes élevées comprennent et qui accueille tous les grands ennuis et les grandes infortunes. J'espère que nous nous rencontrerons un jour sur le tombeau de Scipion.
« Adieu. Écris-moi les objections que tu entends et qui te frappent le plus. Il suffit souvent d'un mot pour les résoudre. Ce seront quelques tirailleurs que nousjetterons en a^ant du corps de bataille ou sur les côtés, u Adieu.
(( H. Lacordaire. »
Lacordaire à Ladey
« Issy, 21 décembre 182o.
« Mon cher ami, j'ai prononcé le 8 de ce mois le sermon auquel je travaillais depuis mon retour et dont le sujet était le Mystère de fincarnation. Il a obtenu quoique succès et fixé mes idées sur le genre de travail auquel je veux consacrer ma vie. J'hésitais depuis longtemps si je voulais me donner tout entier à la chaire ou préparer longtemps dans la retraite et la méditation un ouvrage complet sur l'histoire et les preuves de la religion catholique. Mais je voyais avec eiïroi qu'il me faudrait trente années de travail, une nombreuse bibliothèque, une fortune indépendante et que tout cela me manquait.
« .l'étais sûr qu'on ne voudrait pas me laisser sans do fortes occupations dans le saint ministère et je me voyais avec inquiétude sans cosse arraché à un travail entrepris par goût, pour me livrer à l'exécution do pensées étrangères, et ne ftiisant bien ni ce que je voulais ni ce qu'on voulait do moi.
(( Au contraire, lo parti di' mo consacrer
uniquement au ministère do la parole évangé-
lique me présente une suite de travaux faciles à interrompre, faciles à reprendre, et beaucoup plus dans l'ordre des desseins que mes supérieurs peuvent avoir sur moi.
« Enfin le sermon que je viens de prononcer m'a révélé mon avenir et j*ai compris que j'avais beaucoup plus de dispositions à devenir orateur qu'à être un apologiste invincible. Ce qui domine dansmon esprit, c'est l'imagination et la sensibilité, et c'est de la combinaison de ces deux facultés unies au raisonnement que je lire ma plus grande force. Je m'explique avec toi sans orgueil et sans modestie, avec franchise et liberté.
« L'impression que j'ai faite m'a averti que je serais touchant en chaire et que ma parole pourrait exercer une grande puissance, quoiqu'il me reste encore beaucoup à faire. Mais j'aime mieux n'être pas encore formé. C'est un mauvais signe de l'être trop lot. C'est une belle tâche que celle de maintenir dans la foi et d'alVermir dans la vertu les âmes qui sont restées pures delà contagion du siècle. Voilà, mon cher ami^ quelles sont mes pensées, quel est mon plan, ce que je veux faire de ma vie et tu es le premier à qui je me sois ouvert làdessus.
a Donne-moi les conseils sur mon dévouement
absolu au genre oratoire avec toute l'amitié et toute la franchise que nous nous devons l'un à l'autre ; je veux que tu possèdes tous les petits secrets de ma vie, comme tous les grands si j'en aijamais.
« Tu dois me trouver bien paresseux et bien peu zélé à ton égard. Du courage 1 Lis toujours et propose-moi tes objections et tes doutes, jusqu'à ce que je puisse t'envoyer des dissertalions suivies. Une lecture bien dirigée te sera infiniment utile, etnousnous entendrons mieux dès que nous pourrons raisonner à notre aise. Pardonne-moi ma négligence et crois que je n'ai rien plus à cœur que tes intérêts éternels et ton bonheur en cette vie. Je voudrais pouvoir être tout à toi et te montrer par des effets combien je te suis profondément attaché. Aimemoi toujours, je t'en prie. Je suis charmé quand tu m'ouvres ton cœur avec tant de franchise et de grâce, et je crois que tu es destiné à recouvrer la foi parce que tu as le cœur bon, élevé et qu'on ne peut l'appliquer ce qu'un illustre et saint évêque du siècle dernier disait des incrédules pour indiquer les causes de leur aberration : c'est le cœur <jid leur fait mal à la tclc.
(( .le t'embrasse tendrement
« Henri. »
16 i LACORDAIRE
Lacordaire à Ladey
« Issy, 5 janvier 1826.
« 11 me semble^ mon cher Victor, que lu as mal saisi le sens de ma lettre au sujet de la détermination dont je te parlais. Je ne veux ni ne puis me consacrer aux missions pour une mulliludede motifs. On peut monter dans la chaire chrétienne sans être missionnaire et tu sais Lien que Bourdaloue et Massillon ne Tétaient ni Tun ni l'autre. Je ne quitterai point Paris auquel j'appartiens et d'oùjene pourraism'arracher quand je le voudrais. Sois tranquille là dessus de toute tranquillité. Qu'est-ce que se consacrer à la chaire? C'est composer des sermons pour les stations de l'Avent, du Carême et dans d'autres circonstances qui se présentent pendant l'année ecclésiastique ; ce travail, mon ami, me fatiguera moins qu'un autre parce qu'un sermon est un ouvrage court, facile à interrompre et qu'il n'en faut pas un grand nombre pour pouvoir prêcher toute sa vie. iMassillon n'en a guère que 80 dans son recueil. Voilà ce que je voulais te dira, mon bon ami, et je suis fâché que tu aies parlé à Boissard des mis-
SÉMINAIRE IGo
sions auxquelles je n'ai jamais pens5 et qui seraient tout à fait contraires aux vues de mes supérieurs.
« Je suis enchanté que tu viennes à Paris parce que ce voyage te fera travailler et me procurera le plaisir de le voir. Tu trouveras le séminaire enfoncé dans la neige jusqu'au cou. J'ai été un peu indisposé pendant quelques jours ; je me porte très bien aujourd'hui, dis- le à maman.
« Hien de nouveau, sinon que je t'attends. Viens donc vite. Sois docteur, professeur ettoujours mon ami.
« H. Lacordaire, »
Le souhait de Lacordaire devait prochainement se réaliser. Ladey, déjà docteur, vint à Paris se préparer au concours de 1827. Atin de lutter avec des adversaires tels que Foisset, Lorain, Marchand (l), Pellat, Serrigny, Demolombes, il se donna au travail. Tout en s'y livrant, il ne s'y absorbait point el passait avec Lacordaire ses heures de loisir.
(i) Devenu conseiller d'État, M. Marchand coQserva les plus amicales relations avec Ladey cl Lorain.
166 LAGORDAIRE
Lacordaire à Boissard.
« Issy, 9 février 1826.
(' Mon cher Edmond, Ladey est arrivé. Je l'ai revu avec un extrême plaisir. Nous ne nous lassions pas de causer. Il m'a dit que tu avais envie d'avoir un jour une maison de campagne à Interlaken, entre le lac de Thun et le lac deBrientz, et j'ai admiré que tu eusses eu précisément la même idée que moi. Je ne sais pour quelle raison cet endroit est celui de toute la Suisse qui m'a paru le plus agréable à habiter, le plus riche en promenades et en excursions délicieuses. Les autres sites me paraissent trop sauvages ou trop rapprochés des villes ; Interlaken réunit ce qu'il y a de plus agresléavec ce qu'il y a de plus riant. Nous nous rendrions là pendant l'automne et nous y passelions nos vacances. Je dis nous et je ne songe pas que jamais peut-être je ne goûterai de semblablesjouissancesetqu'unprêlre de Jésus- Christ ne devrait pas même les souhaiter avec ardeur.
0 Je lisais l'aulre jour dans les Martyrs de
M. de Chaloaubriand, que Cymodocée, prèle à èlre baptisée par saint Jérôaie dans les eaux du Jourdain, disait avec attendrissement: « Je ne regrette, dans les choses de la vie, que de ne pouvoir plus aller sur le mont Itlione voir les troupeaux; de mon père. » C'est ainsi, ajoute le brillant écrivain, que cette vierge chrétienne confondait encore dans son àme et dans son langage les pensées du christianisme avec les souvenirs de son ancienne rehgion ; comme Ton voit deux lyres suspendues à la même branche mêler ensemble, au souffle du vent, les accords du mode d'Éolie et du mode Dorien, hélas ! notre àme tient toujours par quelque coté aux choses de la terre et il est difficile de se mettre à lu hauteur de sa vocation.
(( Je viens de recevoir l'ordre d'aller demeurer au séminaire de Paris, que Ton regarde comme plus avantageux à mon éducation ecclésiastique. Je quitte donc le séminaire d'issy lundi matin et je te prie de faire part à Lorain de celte nouvelle disposition qui me laisse quelques regrets. Mais enfin il faut faire son devoir. Je t'embrasse de tout mon cœur.
(' Henri Lacohdairr. »
Lacordaire à Ladey, 1, rue de Tournon, Paris.
« Issy, 11 février 1826.
«Mon cher ami, j'ai eu plusieurs fois l'idée de l'écrire pour l'exprimer combien j'avais élé contenl de la visile que tu m'as faite et quel baume elle m'a mis dans le cœur.
« Je vais donc habiter le séminaire de Sainl- Sulpice, de sorte que nous serons voisins, et j'y transporte mon domicile demain malin.
« Travaille, sois docteur et toujours mon ami.
« Henri. »
Deux jours après, Lacordaire écrivait :
« Je suis casé au séminaire de Paris dont je suis très satisfait. Je puis te voir tous les jours depuis une heure moins un quart jusqu'à deux heures moins un quart. Nous demeurons rue Pot-de-fer, la première grande porte à droite en venant du Luxembourg, et la première à gauche en venant de Saint-Sulpice. Je l'attends demain jeudi.
Lacordaire à Ladey, rue de Tournon
« Saint-Sulpice, Paris, 8 mars 1826,
« Mon cher ami, je viens te prier de l'informer s'il est possible de trouver à Paris le livre desinstîtutes de Gains qui ont été imprimées en Allemagne et en Italie en 1817. Si tu le trouves lu me l'achèteras et me l'apporteras aussitôt que possible. Adieu, je l'embrasse, je ne t'écris qu'un mot parce que l'examen approche tous les jours et que je m'évanouis dans la théologie. »
« Henri. »
Lacordaire ne« s'évanouissait» pas tellement dans la théologie que les afTections naturelles perdissent de leur attrait. Au contraire, l'amour divin élargit le cœur. Quoi de plus solide que cette intimité si rare de deux jeunes gens, l'un et l'autre séduits par le bien et le beau, que le mal n'a pas même efneurés,qui n'ont rien à se taire et dontla giiilé est celle des Ames saines.
11 y avait bien entre eux quelques nuances,
mais quand on s'aime ainsi, on s'entend toujours. Si Ladey préférait à Lacordaire apôtre Lacordaire ami, il respectait trop son mobile pour y répondre autrement que par l'opposition d'un esprit retenu par des doutes.
Lacordaire à Ladey, rue de Tournon
f Paris, 9 mars 1826.
« Mon cher ami. Je t'écris deux mois sur le concile de Trente. 11 est faux que ce concile ait déclaré anallième à ceux qui cherchent à se convaincre de rinfaillibililé de l'Église par des preuves tirées, soit de la raison, soit de l'écriture, soit de la tradition ; à ceux qui examinent en particulier toute espèce de dogme et les comparent aux vérités rationnelles, écrites ou traditionnelles. Une s'y trouve absolument rien de semblable, ni de près, ni de loin. Bien entendu que le concile déclare hérétiques ceux qui rejettent ces décrets; mais il ne défend pas de les examiner par toutes les voies, et c'est ce que nous faisons tous les jours en théologie. Tu peux défier qui que ce soit de te monirer le contraire dans le concile de Trente et dans tous les conciles du monde. Adieu... Henri. »
Lacordaire à Ladey, rue de Tournon, Paris
I Paris, 26 août 1826.
« Mon cher ami,
« Si je vais te prendre à Paris sur les dix heures, il en sera onze avant que nous nesoyons dans un coucou pris sur la place Louis-XV, et que ce coucou soit parti. Nous arriverions donc à Versailles sur les une heure et demie, obligés d'en repartir à quatre pour me trouver à Issy à sept. Tu vois que nous aurions trop peu de temps. Le meilleur est de venir ici à une heure après midi. Nous irions nous promener à Meudon et dans les bois d'alentour. Tu ne connais pas encore ce château et cette position et cela te fera plaisir de les voir. Adieu, à lundi.
« H. Lacordaire. »
Au jour convenu, Lacordaire et son ami partirent ensemble ; c'était leur dernière réunion: Ladey, ses cours terminés , devait passer ses vacances en Bourgogne, auprès de son père et Lacordaire demeurerait à Sainl-Sulpice, cette troisième année de séminaire étant pour lui décisive.
Avant de quitter « son cher Victor », il voulut causer encore avec lui des vérités de la religion et, pour n'être point troublé, Lacordaire choisit un lieu solitaire et charmant, la forêt de Meudon. En ce plein éclat d'été le sous-bois était désert, tranquille et frais, très beau ; les allées immenses, les arbres d'une chaude coloration, et leur délicieuse paix s'harmonisait avec les graves pensées de l'un, l'esprit rêveur de l'autre. Ce calme profond leur fit sentir qu'ils étaient seuls et pouvaient se parler cœur à cœur. Si Ladey ne se dérobait pas, du moins il se réservait et dans ses vues supérieures pour <♦ l'àme de son ami» , Lacordaire s'enllammait, adjurait ce cher combattant dont il voulait triompher. Mais son ad\ersaire était très fort,
d'une conscience qui ne transige pas, ne s'abuse pas elle-même. « Si je croyais, disait Ladey, moi aussi je serais prêtre. »
11 faut le reconnaître, malgré son talent de parole déjà très remarquable, malgré la flamme de son cœur d'ami et d'apôtre, il manquait à Lacordaire ce qui achève l'homme et lui donne Tautorité : — le temps. Sans autorité on ne fait rien.
Cependant, son labeur ne pouvait être vain. Il ouvrit le sillon, y jeta le grain de la vérité. Ce grain germa, produisit, mais cette heure, hélas ! ne sonna point pour lui : Lacordaire devait mourir sans connaître les ineffables joies qu'il s'était promises.
Tristes tous deux, ils se taisaient... Le jour diminua de clarté, l'ombre s'étendit au fond même du bois; les deux amis, mélancoliques de ce silence des choses, plus attristés encore de s'être si peu compris, revinrent à Paris sans rien se dire. A la porte du séminaire, ils se jetèrent dans les hras l'un de l'autre, sinon dans la plénitude des ravissements de l'àme, du moins dansla sécurité d'une inébranlable amitié.
Le lendemain Ladey quittait la grande ville et Lacordaire en sortit également allant demander à une âme éprouvée — et de quelle épreuve! — la consolation de sa défaite.
Tout en élanl rommunicalif, il n'informait ni ses amis, ni sa mère des distinctions dont il était l'objet. Depuis quelques années, — dès son entrée dans la maison d'issy, — un homme dont le deuil émut tous les cœurs l'avait pris en gré, c'était le duc de Rohan, prince de Léon- Ce grand seigneur, arrivé au sacerdoce sur les ailes de la douleur, ouvrit les bras à celui qui y vint sur les ailes de la jeunesse, d'une vocation singulière, mais admirable et avant tout sincère.
Ce noble et beau jeune homme élégant, spirituel, aux yeux pleins de feu, le séduisit tout d'abord, car le côté humain reste en nous, quoi qu'on veuille. Mais combien davantage il intéressa l'abbé de Rohan par ses qualités exquises, sa belle intelligence, son âme droite et pure, la vaillance de sa foi ! Ce fut donc par de brillants et touchants altraits que Lacordaire «nlra dans ce cœur profondément creusé par la douleur.
De temps en temps le prince de Rohan venait le chercher et l'emmenait à son château de la lU)che-Guyon. Le faste de cette habitation laissait Lacordaire absolument insensible, car nul moins (pic lui fut accessible à la vanité. On le sait, l'éclat, la fortune, les honneurs ne devaient pendant sa vie entière ni le troubler, ni l'éblouir.
176 LAGORDAIRE
Il se plaçait plus haut, étant, selon la parole de Bossuet, sorti du siècle pour trouver Celui qui seul demeure.
Désintéressé des choses finissables, les seules questions d'âme et d'intelligence le passionnaient : l'idéale grandeur delà vertu le transportait d'admiration, et devant la douleur, si souvent une vertu, Lacordaire s'inclinaitcomme devant la vérité elle-même. Ainsi s'expliquent ses tressaillements au récit du drame poignant qui, des sommets de la félicité terrestre, fit tomber le prince de Rohan aux pieds du Dieu qui frappe et qui console. Dès ce moment, Lacordaire lui voua une de ces affections très nobles qui honore autant celui qui l'inspire que celui qui l'éprouve.
SEMINAIRE 177
Lacordaire à Ladey, à Billy, près Chanceaux (Côte-d'Or)
« La Koche-Guyon, 22 septembre 1826.
(( Mon cher ami,
« Je suis depuis deux jours chez le duc de [{ohan, dans unchâleau bâli sur les bords de la Seine, au pied d'un roc couronné par une vieille tour en ruines. Les jardins, les appartemenls, les curiosités, la vue, les souvenirs, loul cela est magnifique. La chapelle est creusée tout entière dans le roc et les corridors qui y mènent sont d'un goût exquis, et ne donnent qu'un demi-jour rose et bleu qui est plein de grâce et de mystère. Que te dire d'un pré qui s'étend et qui est bordé d'une longue et magnifique allée de peupliers de France rangés sur plusieurs lignes ?
« Hier, nous sommes allés à Hosny,qui est h deux lieues de la lîoche-Guyon. Le château et les jardins n'ont rien de grand et de magnifique. Mais les apparlemenis sont décorés avec une richesse de détails inconcevable, qu'on ne trouve ni à Saint-Cloud, ni aux Tuileries. La chapelle, où repose le cœur du duc de Berry,
est d'un goûl simple et noble; elle est précédée d'une cour formée par des arcades.
« Il y a maintenant au château un Américain du nom de Washington, qui arrive de Grèce, où il s'est battu pour elle et qui va abjurer demain soir le protestantisme dans la chapelle, en présence de M^'" l'évoque de Strasbourg, précepteur du duc de Bordeaux, et d'une nombreuse assemblée. C'est un jeune homme d'environ 26 ans, grand, l'œil hardi, la figure noble, portant encore des moustaches qui ajoutent à l'air fier de sa physionomie.
(. Oue les destinées sont quelquefois étranges et que la grâce de Dieu pousse l'homme par des voies qu'il ne soupçoune guères ! Un jeune homme quitte l'Amérique au bruit des coups de cimeterre qui se donnent en Grèce ; il accourt dans l'Archipel et met sa part dans la liberté de ce pays. Arrivé en France, il porte encore le costume grec qui vient de l'honorer et quelques circonstances imprévues l'amènent dans un château éloigné où, pour la première fois de sa vie, il examine les choses du salut éternel et avoue qu'il n'a rien connu jusque-là. Lui, qui a dé']h fait tant de pas sur la terre pour trouver le repos et le bonheur, tombe sur ce passage des Confessions de saint Augustin : Domine fechtl nos ad le et jrrequietum est
cor nostnun, donec rer/uiescat in le, et il senl que tout cela est vrai et il commence à comprendre le secret de la vie.
(( J'ai reçu une lettre de Lorain, qui est fort content de toi. Je te recommande beaucoup, mais beaucoup d'égalité et de confiance. Les premiers moments d'une réconciliation ont toujours quelque chose d'embarrassant, et il faut s'y montrer très simple, très uni. Je le félicite, parce que cela importait à ton bonheur, à celui de nous tous et que la perte d'un ami, qui est le plus grand des maux, est la plus grande des folies quand elle est volontaire.
<( Présente mes respects à ton père, mon ami. .\dieu, tout à toi.
« Henri LACOROAmE. »
Prosper Lorain à Boissard
« Chazoux, 2 septembre 1826.
« Malgré mes ennuis et mes inquiétudes d'avenir, les derniers jours que j'ai passés à Dijon m'ont été bien doux. Depuis mon arrivée ici j'ai reçu deux lettres de Ladey.
« Tu sais déjà que le concours s'ouvre à Paris le 1" mars prochain, pour quatre suppléances : deux de Dijon, une de Poitiers, une de Paris. Je n'espère rien, mais j'irai me présensenler, ne fut-ce que pour pressentir mes forces.
« Ton ami,
« Prosper. »
Lacordaire à Ladey
4 Paris, 2i octobre 1826.
« Tandis queje l'écrivais delà Roclie-Guyon, mon cher Victor, j'écrivais aussi à un vieil ami que j'avais de par le monde el que je cherchais depuis bien longtemps sans pouvoir le rencontrer. Tu te rappelles M. Delahaye, qui m'avait toujours chez lui, qui me faisait expliquer Virgile, qui nous donnait des leçons de déclamation lorsque nous devions représenter Agamemnon et Achille, en habits de gardes-nationaux avec des épées d'anciens marquis. Eh bien ! je sais où ilcst. Après onze ans d'absence, huit ans d'un silence profond nel'avaient piint effacé de ma pensée et j'espérais toujours de lui prouver quelle reconnaissance j'avais conservée pour le maîtresi bon, el Tami si aimable de mon enfance.
« 11 est rare d'être aimé dès le bas ;\ge, d'une amitié sincère, par un homme que le sang n'unit pas à vous el qui n'y est attiré ni par 1 intérêt, ni par l'espérance, ni par des qualités qui se montrent à peine et qui ne peuvent encore séduire. J'ai eu ce bonheur et je crois que
M. Delahaye m'a rendu de grands et véritables services, et qu'il a influé sur tout mon avenir.
« M. Delahaye m'a donné l'habitude du travail, le goût des lettres, le sentiment précoce de mes forces. 11 m'a fait croire que j'étais un homme pour que je le devinsse un jour. J'ai conservé sa correspondance, et il est touchant de voir la manière douce, simple, encourageante avec laquelle un jeune homme déplus de vingt ans s'entretenait alors avec un enfant indocile qui donnait des coups de pied à ses maîtres ei qui était quelquefois le premier dans ses compositions. Notre silence ensuite dura jusqu'à la fin du mois d'août. Je lui écrivis du séminaire d'issy . 11 m'a répondu avec lamême bonté qu'autrefois, et nous avons renoué notre liaison. 11 vient d'être nommé président du tribunal de Neufchâtel-en-Bray.
(( Je suis bien content que lu veuilles lire saint Augustin. Son histoire, comme lu le dis, est l'histoire de tous les cœurs élevés qui ont été et qui sont en doute sur les croyances que Dieu exige de l'homme.
Il vient tôt ou tard un moment oii il faut qu'une doctrine règne dans noire âme, et l'indifférence est un mal inconnu à tout esprit qui a de la force. Plus on avance, plus on ril de la .
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vie, moins on comprend la cause de ces années qui s'en vonl les unes et les autres sans qu'il en reste rien de solide. Assiste-t-on à une comédie? Y a-t-il quelque chose de sérieux dans tout cela? On ne sait rien. Tout est vague, incertain. Les philosophes et leurs systèmes se contredisent, depuis le commencement de la philosophie ; on regarde, on écoute, on ne voit dans le monde qu'un point de repos.
« Voilà Talma mort ! Que de fois il a paru sur la scène au bruit de mille applaudissements! Un archevêque se présente plusieurs fois à son lit de mort pour le prier de jeter un regard sur l'éternité, pour lui demander une larme, pour la lui demander à genoux. Il est repoussé. On ne lui laisse pas voir un homme qui meurt dans le doute, parce que tout incrédule meurt dans le doute.
(( Adieu, mon ami, tout h loi,
« Henri Lacordaire. »
Au commencement de 1827, à la veille de recevoir le sacrement de l'Ordre, Lacordaire sentit s'éveiller en lui le désir de se vouera Dieu par un don plus parfait, et voulut entrer au noviciat des Pères jésuites, à Montrouge.
Ce projet, formé dans le secret, demandait de la réflexion, l'assistance d'un ami non moins prudent que dévoué. L'abbé de Rohan, après la confidence de Lacordaire, en informa ses directeurs et le supérieur de la Compagnie de Jésus. Saint-Sulpice refusa. Sans se plaindre, Lacordaire attendit dans l'obéissance et la prière le jour de son ordination. Ni ses amis, ni sa mère ne connurent ses desseins et ses regrets; aucun d'eux ne l'eût compris et approuvé.
Lacordaire à Ed. Boissard, à Dijon
« Paris, l*!" janvier 1827.
« Voici mes premières lignes de 1827, mon cher Edmond, et presque mes premières pensées. Je dis presque, car nous autres chrétiens nous commençons toujours par Dieu. Je te souhaite donc une bonne et excellente année, une année où tu aies à défendre beaucoup de ces gens qui ont la monomanie de couper le cou à leur femme avec une serpe. Je souhaite que ton esprit continue à s'enrichir et ton cœur à nous aimer quoique nous soyons loin. J'imagine que tu es toujours dans ce donjon, 011 nous avions des disputes si aimables sur la science pacifique du droit. Pour moi, je ne suis pas si stable dans l'affection que je porte à mon petit domicile, car je vais de trou en trou avec une infatigable satisfaction. Ma chambre s'élargit de deux ou trois pieds, je ne dis pas carrés, tous les ans. Car, à mesure qu'on devient une antiquité au séminaire et qu'on commence à faire partie des traditions ecclésiastiques, on vous respecte davantage cl ce respect comporte un logement proportionné à la personne en question.
« Mais ne plaisantons plus. Je suis sous-diacre
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mon ami, ot liépourjamais aux yeux dumonde, comme aux yeux de Dieu. Il fut un temps oii lu t'en serais réjoui avec moi et où nous aurions apporté les mêmes offrandes auxmêmesautels, mais tu t'es jeté dans d'autres routes. Nous avons fait comme ces anciens chevaliers qui, allant à la rencontre d'une grande aventure, marchaient ensemble jusqu'à ce qu'ils arrivassent dans le carrefour de quelque forêt, et là, se disant adieu, prenaient chacun des chemins divers. Destinés tous ensemble à tenter la grande aventure de la vie, nous nous sommes rencontrés un jour, nous avons ôté nos gants pour nous donner la main, nous avons levé la visière de nos casques pour nous voir. Nous avons parlé avec une sorte d'ardeur et de tristesse de Jérusalem et de la croisade, et ensuite, au lieu de nous dire : Dieu le veut ! nous avons dit : que veut Dieu ? et nous nous sommes séparés. L'éternité sait le reste.
« Nous attendons Lorain^ nous deux Ladey, avec une impatience qui égale sa longanimité. Je ne sais sur quelle diligence il s'est mis. Pour peu que cela dure, c'est tout au plus s'il nous arrivera en cheveux blancs. Quel homme ! Quel homme ! Adieu, compte toujours sur mon attachement.
« H. LAGORDAmE. »
Prosper Lorain à Ed. Boissard.
M Paris, 7 janvier 1827.
« Bonjour, mon ami Edmond, me voilà dans le grand désert dont je ne puis encore rien le dire, car je n'ai rien vu que la dame Blanche...
« Tu sais que nous sommes trente docteurs inscrits. Nous avons pour adversaires tous les plus redoutables candidats de Paris : Marie, Pellat, Royer-Collard. Le concours ne finira donc pas avant le mois de juillet. M. Bugnel(l) m'a bien reçu, mais je ne crois pas, malgré les bonnes intentions de Ladey, qu'il fasse rien pour moi à moins que je ne sois le plus fort au concours.
« Je n'ai encore vu presque personne, si j'excepte Lacordaire et Ladey. Ladey et moi vou-lions le mener au spectacle. Je lui ai prédit un nouveau concile sur ce point de discipline ecclésiastique et il riait comme un fou. Il est toujours bien maigre et m'a paru geler et grelotter dans son séminaire comme nous dans nos parloirs en plein vent.
(( Adieu, mon bon ami.
« Prosper. »
(1) Professeur de droit à Paris, ami de la famille Ladoy.
18i LACORDAIRE
Au concours de Paris, juillet 1827, Lorain etLadey furent nommés professeurs suppléants à la faculté de droit de Dijon. En même temps que Boitard créait à Paris l'enseignement du droit criminel, Ladey le créait à Dijon.
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Lacordaire à Ladey (l;
« Paris, 14 août 1827.
« Je me souviens, mon cher ami, de l'avoir entendu dire plusieurs fois que lu comprenais bien de quelle importance il était d'étudier sérieusement la religion, mais que, distrait par des travaux nécessaires à ton existence, lu devrais attendre une époque plus libre et plus heureuse. La Providence vient de te la donner et à vingt-cinq ans, sans qu'il t'en ait coûté beaucoup de peine, tu te vois quitte des ennuis souvent amers que donne aux jeunes gens l'incertitude de leur sort. Tu ne seras donc pas surpris que je vienne te rappeler, sinon la promesse, du moins tes anciens désirs.
(( A ne considérer la chose qu'humainement, moucher ami, peum'imporle que tu sois chrétien ou sceptique. Il ne m'en reviendra rien ici-bas. Notre amitié n'est attachée à la profession d'aucun culte, elle est née dans les déserts de l'irréligion, quand nous regardions le ciel avec les mêmes yeux. Son origine élablit entre nous des points de contact qui ne peuvent
(1) Djnni-e par .M. Ladcy à M. Foïssl'I pour le recueil des lettres à des jeunes yens, par M. l'abbé l'ercyrc.
s'etTacer. Si donc , en matière de croyances religieuses, Terreur volontaire n'avait aucune suite, je me soucierais peu de l'engager à un examen qui n'aurait pour but que la perfection de ton esprit.
(( Mais s'il est une religion véritable, c'est-àdire venue de Dieu, il est clair qu'il sera demandé compte de leur mépris à ceux qui l'auront volontairement rejetée et qui n'en pourront dire la raison. — Sommes-nous doncaveugles, disaient les Pharisiens à Jésus-Christ qui les accusait de leur incrédulité? — Si vous étiez aveugles, répondait-il, vous seriez sans péché. Mais vous dites : nous voyons et c'est pourquoi votre péché demeure. Ainsi, quiconque aura pu voir et aura fermé les yeux, son péché demeurera. Supposé donc qu'il y ait une vraie religion dans le monde, ce qui est au moins possible, il n'y aura que deux réponses qui sauveront devant Dieu : Taï vu, je nai pu voir. Tout homme qui n'est pas sûr de l'une ou de l'autre de ces réponses se jette évidemment la tête baissée dans le précipice, à moins qu'il ne soit sûr que la religion est impossible. Et comment en serait-il sûr? Ce sera une triste défense que celle-ci : Seigneur, je ne suis pas entré dans la défense de la religion, parce que j'étais persuadé qu'aucune n'était digne de
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VOUS. La moindre chose qu'on doive à tant d'hommes qui l'onl crue vraie c'est delà croire possihle, car autrement ils auraient cru une chose nécessairement fausse, une chose qui n'élait pas même possiblement vraie. Et cela est-il croyable? 11 ne reste donc^ pour le jour du jugement, que deux réponses de salut : tFai vu, je n'ai pu voir. Jusqu'ici tu ne peux donner la première. Pourrais-tu donner la seconde? Pourras-tu la donner dans quelques années? Et Dieu, mettant d'une part dans la balance l'esprit, le temps, le repos qu'il t'a répartis, que mettras-tu pour contre-balancer ce jjoids? Lareligion, dis-tu, devrait-elle s'étudier ainsi? Est-ce donc une allaire de livres, de cabinet?
'c Je ne vois pas pourquoi il serait indigne de Dieu de vouloir que chacun arrivât à la counaissance de la vérité par des moyens proportionnés au développement de ses forces morales, en sorte que l'arbre de vie, placé pour tous à des hauteurs différentes, fût d'autant moins éloigné que la main qui devrait l'atteindre serait plus courte. Ce plan serait digne de la bonté divine et digne aussi de sa justice. Qu'importe à Dieu et à nous que les générations s'avancent à sa rencontre par le même chemin ou par des routes diverses? L'ordre est
partout OÙ il y a de Faccord entre le but et les moyen?, quelque diversifiés que soient ceux-ci.
« Néanmoins, j'avoue que les livres et le études profondes n'entraient pas dans les plans primitifs de la Providence et que la force d'une tradition générale et non combattue était la voie que Dieu avait choisie. Mais prends garde que la liberté de l'homme lui donne le pouvoir de troubler les conceptions éternelles et que rien peut-être de ce qui se fait aujourd'hui dans le monde ne devait se faire comme il se fait. Dieu, par exemple, avait créé l'homme pour vivre en société, et c'est pourquoi il avait créé l'individu faible et la société toute-puissante. Un homme s'est séparé de ses semblables et est allé demander aux forêts d'un autre monde les douceurs de la vie. Aura-t-il le droit, aux jours de sa vieillesse, d'accuser le créateur des maux qu'il endure et dont il ne peut demander le remède à sa solitude? Voilà ce que font les incrédules, ils ont bouleversé les voies communes delà Providence dans l'enseignement des peuples, ils ont élevé chaire contre chaire, ils ont assemblé des nuages contre le soleil et leurs enfants se plaignent à Dieu de ne plus le voir.
n Tout ouvrage où l'homme a mis ses mains n'est plus l'ouvrage de Dieu seul; le monde
moral est comme l'airain de Corinthe oîi l'or et l'argent avaient été mêlés par l'incendie à de vils métaux. Vouloir donc prendre acte contre Dieu de tout ce qui est dans la religion, c'est une injustice et une erreur. Au dernier jour, nous verrons le plan de la Providence, et, le comparant avec ce qui s'est fait, nous justifierons Dieu par la honte que nous aurons d'avoir substitué à sa volonté et à ses vues nos misérables inventions. Né il y a trois siècles, avec le même esprit et la même position, tu serais chrétien et chrétien éclairé ; tu ne l'es pas aujourd'hui parce qu'on a travaillé trois cents ans à ton incrédulité. Est-ce la faute de Dieu? Mais, dis-tu, ce n'est pas la mienne. Non, si tu as profité des grâces que Dieu t'a faites; non, si tu emploies les moyens que Dieu t'a laissés pour réparer les fautes de tes ancêtres. Il en est un qu'il faut joindre à l'étude, car l'étude convertit rarement, et La Harpe l'avouait dans un discours sur les psaumes, où il rendait compte, en passant, des nouvelles impressions que produisait en lui la lecture des livres saints. Il montre combien les impressions sont différentes lorsqu'on étudie comme homme de lettres et par curiosité, ou lorsqu'on le fait avec un désir sincère de connaître la vérité. On ne
trouve que ce qu'on désire parce qu'on ne chéris
elle que ce qu'on désire. Fénelon et Vollaiie étaient deux hommes de beaucoup d'esprit. Le premier pleurait et admirait en lisant les écritures, l'autre n'y voyait que des plaisanteries. Je te le dirai avec la franchise chrétienne, il n'y a que la prière qui puisse préparer le cœur à la foi. Et pourquoi rougirais-tu d'implorer celui dont tu reconnais la toute-puissance et les lumières infinies?
« Je t'ai vu quelquefois le désir de rendre à Dieu un culte à ta manière, et pourquoi ne pas lui dire : Seigneur, je suis né en des temps où la vérité est devenue incertaine par les combats qui l'ont mutilée ; de grandes questions s'agitent autour de moi, sans que je puisse savoir de quel parti est le mensonge ; je ne vois qu'obscurité, dissensions, doute. Inspirez-moi ce qu'il faut faire, donnez-moi le désir de vous connaître.
« Mon ami, celui qui priera et qui cherchera ne périra point. Quand Dieu prévit tout ce qui se ferait contre son Christ et les ténèbres que l'impiété parviendrait à élever entre lui et les hommes, il leur laissa la prière pour sauvegarde, comme les hommes d'avant le déluge gravèrent sur des colonnes l'abrégé des sciences humaines afin d'arracher à la fureur des eaux les résultats de la première civilisation. Tant
q^u'on pourra prier sur la terre, on pourra se sauver, et tout homme qui n'aura pas prié sera sans excuse au tribunal de Dieu, parce que tout homme connaît Dieu et que quiconque le connaît est inconséquent et injuste s'il ne le prie pas. Les conversions n'ont lien que par la prière et cela prouve la divinité de la religion.
« Je te-conseillerais deux choses : premièrement de lire l'Ecriture sainte en commençant par la Genèse, et de suite. En second lieu, de mettre par écrit brièvement les difTicullés que tu as dans l'esprit contre le christianisme afin d'y réfléchir. Si tu veux me les communiquer, non en masse, mais une à une, j'y répondrai le mieux que je pourrai. Je puis l'écrire une lettre de ce genre tous les quinze jours. Gardemoi le secret ; la vérité est une œuvre de silence et de réflexion, les disputes n'apprennent rien...
« Écris-moi le plus lût que lu pourras et donne-moi des nouvelles de la santé. Adieu. Je suis toujours ton ami tout dévoué. . ,
« Henri Lacoiidaire. »
19H LACORDAIBE
Lacordaire à Ladey, Dijon
• Issy, 13 septembre 1827.
« Dans dix jours je serai prêtre, mon cher ami. Je dois être ordonné le 22 du mois. Ma sortie du séminaire ne tardera pas, mais j 'ignore ma destination. M^. l'archevêque (M*^"" de Quélen),que j'ai vu il n'y a pas longtemps, m'a demandé quelles étaient mes vues et mes désirs pour mon ministère, et je l'ai prié de disposer de moi comme ill'entendrait.
« Les trois ans qui viennent de s'écouler m'ont été très profitables et je n'en regrette pas un seul jour. Maintenant je comprends la religion, je puis travailler pour elle et suivre un plan d'études ^ui accroîtra sans cesse mes forces. Je veux encore travailler longtemps avant de trop me produire, parce que c'est une persuasion intime en moi que le temps est plus nécessaire à la maturité de l'esprit et de ses conceptions qu'à toutes les œuvres qui se font sous le soleil. On ne regrette jamais d'avoir attendu. Déplus, il est convenable de ne pas se charger trop jeune de l'enseignement solennel du peuple et d'acquérir le droit d'annoncer aux
hommes de toutes les conditions le Dieu inconnu que nous cherchons tous ici-bas^ quelles que soient nos opinions. J'ai toujours eu peu d'estime pour ces abbés d'autrefois qui arrivaient dans la capitale avec de l'esprit et qui se précipitaient dans toutes les chaires pour y solliciter la renommée.
« Je n'ai jamais entendu la religion ainsi, ni la gloire non plus. Puissé-je être comme je désire être !
« Ma mère viendra me rejoindre dans le mois d'octobre et ce sera pour moi une grande consolation commeun grandsecours. Jamais je n'ai été propre amener une maison, quelque petite qu'elle fût, et la présence de ma mère m'ôtera tout souci de ménage. Enfin, je suis content et tranquille.
« Adieu, ton ami,
<( Henri Lacordaire. »