‹ Lettres nouvellesChapitre 4 sur 7 · TROISIÈME PARTIE · texte numérisé non relu

TROISIÈME PARTIE

a Ce que j'ai vjiilu est fait, je suis prêtre. »

Lacordaire à Ladey

a Paris, 13 novenibn,' 1827.

« J'ai eu une grande tentation de l'écrire, mon cher ami, un jour que je visitais les ruines du cliâleau de Cliinon, ces tours, ces ponts, ces pans de murs, ces larges cheminées où causaient Charles VII et Agnès Sorel, ce sentier escarpé par où vint la jeune fille de Vaucouleurs, dire au roi de France qu'elle le devait conduire à Orléans. Moi qui ne sais pas m'arrêter devant des pierres et devant quoi que ce soit, et que l'imagination sert moins mal que les yeux, je l'ai beaucoup désiré dans ce pays où lacourdeFrafice a orné de ruines, de châteaux et de souvenirs des collines qui n'avaient pas besoin de ces magnificences périssables, et à qui la Loire, la Vienne, l'Indre assuraient une durable beauté.

« J'aurais voulu gravir avec toi les coteaux de Saumur et monter sur les moulins à vent qui s'égalent au château fort dont celte ville est couronnée. Nous eussions été poser le genou

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daas l'église toute moderne dédiée à N.-Dame de la Providence et qui, resserrée entre la Loire et les rochers, se plaint de Tinimitié sourde du fleuve par dliorrijjles crevasses dont elle est sillonnée de haut en bas, témoignage d'une vétusté anticipée qui va bien avec les étranges images que la piété y vénère.

« Tu aurais admiré les bâtiments superbes de l'école de cavalerie et tu serais convenu qu'il est peud'aussi jolies petites villes que Saumur.

« C'est là que j'ai borné mes courses. J'ai habité quinze jours aux environs de Chinon, tout près de la Loire, et encore plus de l'amitié. Je suis de retour à Paris depuis le dernier jour d'octobre. Le lendemain, ma mère est venue me joindre et nous habitons ensemble rue Cassette, n" 22. Je suis attaché à l'église Saint- Sulpice.

« Adieu, mon cher ami, je t'aime et je t'embrasse de tout mon cœur.

« H. Lacordaire.»

Lacordaire à Ladey, Dijon

« Paris, 5 janvier 1828.

<( Tu me domandes, mon cher ami, quel est mon emploi à Saint-Sulpice. Jamais emploi n"a si fort ressemblé au néant que le mien. Ce n'est point une figure que j'emploie, c'est la plus rigoureuse expression de la réalité où je vis. Ma place était marquée en effet à l'église Saint-Sulpice, mais je crois que le démon de la longueur s'est mis dans la tète d'entraver mes alîaires et jamais je n'ai pu arriver à mettre un pied dans mes fonctions. Je vis donc comme un grand seigneur, au coin de mon feu et près de ma mère, lisant l'écriture sainte, l'imitation, les livres de philosophie, composant quelques sermons et écrivant à mes bons amis. C'est une grande difficulté, mon cher Ladey, de savoir à ({uoi Dieu nous appelle, pour nous surtout qui sommes les intruments visibles de ses opérations les plus chères. Il est mille manières d'annoncer l'évangile, depuis celle de Bossuet jus- ([u'ii celle du plus obscur vicaire de campagne ; depuis saint Vincent de Paul jusqu'au docteur

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environné d'in-folios, depuis la charité jusqu'au génie.

« A quel rang Dieu veut-il que vous combattiez? QLielle part vous a-t-il assignée dans la victoire ? Voilà ce que l'homme de bien, le vrai serviteur de Jésus-Christ, se demande à luimême et la question d'où sa vie dépend. Or, elle est bien difficile à résoudre; la nécessité, l'obéissance, l'inspiration des événements ne suffisent pas toujours pour vous guider. Après plus de trois mois d'attente, on a changé de dessein sur moi ; on vient de m'attacher à un collège royal pour y concourir, avec les aumôniers, à l'instruction des jeunes gens. Ce travail me laisserait chez moi avec des loisirs qui, sans doute, ne seraient pas perdus pour le service de l'Église.

« Ma mère est fort tranquille ; elle se plaît avec moi et ne paraît point regretter le temps oii elle vivait plus près de ses habitudes, mais plus loin de ses enfants. Nos caractères s'allient bien et nous sommes tous deux très contents.

« Toi, mon cher ami, arrivé à une position indépendante et désormais affranchi du plus cruel de tous les soins, celui d'acquérir une situation, tu devrais connaître mieux la paix qu'autrefois? Mais le malheur entre par tous les pores de l'homme. Il a beau regarder le ciel

avec le désir de le voir pur, le vent y ramène des nuages au moment où il croyait l'horizon sans tache. ..

(( Je ne parle pas de l'exposition de tableaux ni du musée Charles-X. Je deviens Scythe et barbare, quoiqu'il n'y ait plus de Scythe en Jésus-Christ. Ces choses m'intéressent peu et la foule m'attriste. Je ne vois pas deux âmes par jour.

(( Adieu, mon cher ami, je te souhaite une bonne santé et t'embrasse tendrement.

(i Henri Lacordaire. »

Toujours rue Cassette, 22,

Lacordaire à Ladey

u Paris, 12 février 1828.

a Tu ne sais pas trop, mon cher ami, ce que je fais en ce monde, et il y a peu de temps que je le sais moi-même, je t'assure. Mon sort est fixé depuis un mois : Je suis chapelain dans un couvent de la Visitation. Ce couvent est situé dans un lieu solitaire, près du jardin des Plantes ; nous y demeurons^ ma mère et moi. Mes fonctions se bornent à célébrer la messe tous les matins et à faire un catéchisme à de jeunes pensionnaires de la maison, tous les dimanches. Le reste de mon temps m'appartient et je l'emploie de mon mieux, sortant peu, ne voyant personne, vivant en paix jusqu'à ce que mon jour soit venu et que je puisse faire un peu de bien.

(( Je me promène souvent au jardin des Plantes et je me promets une grande joie de voir pousser au printemps cette multitude de plantes disposées avec tant de variété et cultivée* avec tant de soin. L'aspect des plantes utiles m'a toujours été plus flatteur que celui de ces

mille brinborions fleuris dont nous remplissons nos jardins. Le potager est mon parterre. Nous avons, à nous, un petit jardin qui dépend de notre appartement. Il n'y manque que le soleil pour qu'il puisse y venir quelque chose. C'est commencer par peu de chose. J'espère que le jardin grandira avec les aimées et qu'à la fin le soleil y pourra venir.

<c Écris-moi un peu, mon bon ami, car je suis sans nouvelles de vous. J'ignore ta santé, tes affaires et il me serait doux de savoir où tout cela en est.

« Fais mes amitiés à Lorain. dis-lui ma place et ma demeure, rue neuve Saint-Élienne, n°ijôis, à la Visitation.

« Adieu, mon bon ami, je l'aime toujours et te le dis parce que la vérité est toujours aimable.

(' Henri. »

Lacordaire à Ladey

« Paris, 18 avril 1828.

(( A la fin de l'année dernière, mon cher ami, il y a eu quelques hésitalions pour savoir ce que Ton ferait de moi. J'ai été successivement destiné à diverses places que je n'ai pas remplies, et enfin, à ma grande joie, je suis tombé sur ce queje n'espérais pas, que je n'avais pas demandé, mais qui avait toujours été dans mes vœux secrets. L'administration ecclésiastique ne t'est point connue et tu ne pourrais juger de ce qu'elle pouvait faire ou ne pas faire.

« A Paris, sauf les sinécures d'aumôniers de cour, il n'existe pas un seul emploi à donner à un jeune homme qui veut travailler et qui en a quelque droit. Les autres fonctions sont de trois sortes : celles de curé, de vicaire et de sous-vicaire. On ne peut être curé dans une grande ville comme celle-ci avant d'avoir atteint un âge queje n'ai pas. Il en est de même des places de vicaire qui sont importantes. Les dernières absorbent un temps considérable et ôtent l'espérance d'avoir à soi deux heures par jour.

(* J 'étais prêt à commencer par là néanmoins, et je ne voulais rien demander, car une de mes maximes de conduite est d'avoir beaucoup d'inhabileté. J'aime mieux laisser faire la Providence qui m'a toujours admirablement servi. L'homme ne voit pas où il va, il a un bandeau qui lui cache son chemin : les habiles veulent tricher à ce colin-maillard de la destinée et ils ne font que se mieux casser la tête contre la muraille. Ceci n'est point du fatalisme. Le fatalisme serait d'aller devant soi sans étendre les mains pour s'assurer qu'on ne tombera pas dans quelque piège. Mais celui qui observe les règles de la prudence et qui, du reste, s'abandonne au gouvernement invisible de Dieu, ne fait qu'être raisonnable.

« Tout ce qui dépend de moi, comme l'étude, la composition, je le fais ; tout ce qui est hors de moi, je ne m'en mêle pas. Quand il ne faut plus (ju un acte de ma volonté^ mon pouvoir d'homme cesse, celui de Dieu commence. Être inhabile, voilà ma première maxime de morale, de [tiélé et de bonheur; elle m'a toujours réussi.

Dieu laissa-t-il jamais ses enfants au besoin? Aux petits des oiseaux il donne la pâture...

« Il m'a toujours donné la mienne avec une rare bienveillance et maintenant je le bénis

tous les jours de ma vie. Je me lève à cinq heures et me couche à neuf du soir ; je ne sors qu'entre mon déjeuner et mon dîner ; je ne vois personne, personne ne vient me voir. La paix, le travail, la religion, un rayon de soleil, la visite rare de quelque ami, le mépris de ce que la plupart recherchent, voilà de quoi je vis. Plût à Dieu que j'eusse devant moi dix années semblables! Je me laisse aller au souffle de la volonté divine, elle me ballottera bien avant que la paix sorte de mon âme. Ces quatre mois seront de longue mémoire en ma vie, car j'y ai fixé ma route. Le destin peut me prendre ; la feuille^ quelque part qu'elle tombe, y verdira. Donc, mon bon ami, sois tranquille, ne me faites point une carrière, la mienne trompera tous vos rêves et nos pensées ne se rencontreront que pour nous aimer.

« Adieu. Fais mes amitiés à Lorain, rappelle-moi au souvenir du substitut de Vassy (i). Puisse ton àme prendre terre!

« Henri Lacordaire. »

(1) Edmond Boissard, nomme substitut en 1827.

Lacordaire à Ladey

o Paris, 5 juillet 1828.

a Le là juillet prochain, mon cher ami, je partirai de Paris pour la Suisse où je vais passer six semaines pour affermir ma sanlé un peu affaiblie des travaux de plusieurs années. Je m'arrêterai à Dijon deux ou trois jours et j'espère avoir le bonheur de t'y embrasser et de t'y développer mon plan de campagne. Si tu pouvais obtenir un congé et venir avec moi, ne fût-ce que quinze jours ou trois semaines, lu doublerais mon plaisir. Je n'ai pu attendre tes vacances, à mon grand regret.

« Mon bon ami, ce m'est une grande joie de songer h notre réunion de quelques jours, et jeté prie de l'accroître en tâchant de venir avec moi.

« La première communion de nos enfants qui se prépare m'empêche de l'entretenir plus longtemps, .\dieu.

« ni:.\ni. »

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