‹ Lettres nouvellesChapitre 5 sur 7 · V. Ladey à Edmond Boissard, à Vassy · texte numérisé non relu

V. Ladey à Edmond Boissard, à Vassy

« Dijon, 12 juillet 1828.

a Lacordaire a passé ici jeudi, allant en Suisse, où, dit-il, sa santé l'appelle. Il m'engage à y aller avec lui et proteste qu'il n'a pu retarder son voyage. Le drôle d'homme ! Comme s'il ne savait pas à merveille que ce temps-ci, date des sessions d'examens, est le seul où je ne puisse quitter Dijon.

P. Loraiii à V. Ladey, à Luxeuil

« Août 1828.

« Je te renvoie au hasard la lettre de Lacordaire, elle était à mon adresse, j'ai cru pouvoir la décacheter, et le timbre d'Urseren m'a épouvanté.— Urseren est de l'autre côté du Saint- Gothard, et j'ai cru que l'abbé nous manquait de parole et ne nous attendait plus. — Il fait bon temps, — Lacordaire nous presse ; sois à Besancon le 21 , si tu veux être gentil. Le reste est dans nos jambes, dans nos tôles, dans notre bourse... Viens à Besançon.

<( Prosper. »

Lacordaire à Victor Ladey

« Fluelen, 5 août 18i8.

« Je veux le rendre compte, mon cher Victor, pour ton plaisir et pour le mien, d'une excursion que je n'ai pas achevée, mais dont le commencement ne laisse pas d'être curieux. Le 1" août, je partis d'Untersee pour l'abbaye d'Engelberg, d'oii je voulais aller à Altorf. au Saint-Gothard, et revenir par le Grimsel. Je couchai le premier jour à Meyringen, dans la vallée d'Hasly; le lendemain, je pars à pied, sans guide, selon ma coutume, et cela par un chemin non tracé parce que le grand chemin m'obligeait à un détour considérable. J'enfile une vallée où je trouve une route superbe qui me réjouit fort, et dont la continuité commence à m'inquiéter, vu que je ne devais pas suivre de route, mais je ne voyais aucune issue pour en sortir. Je demandais aux paysans que je rencontrais : Engelberg? Engelberg ? et ils me montraient tous le bout de la vallée. J'approche de ce bout, il est tout chargé d'un glacier considén^able. Alors j'advise, au milieu des

cliamps, unliomme vêtu de noir ; il vienl à moi, me salue en bon français et m'apprend, dans le même français, que j'ai manqué mon chemin à plus de deux lieues en arrière, qu'il me faut traverser le glacier pour arriver le même jour à Engelberg, ou passer la montagne avec un guide et coucher dans une vallée parallèle à celle où nous étions. Je prends ce dernier parti et j'apprends dans la conversation que j'ai affaire au ministre protestant du lieu. Après avoir avalé un verre d'eau sucrée et serré la main du ministre, je pars et j'arrive, en deux heures delà plus fatigante montée ; au sommet, j'aperçois la plus dénuée vallée qui soit jamais sortie de la main du créateur. Il était six heures du soir. Mon guide devait me mener à un chalet destiné aux voyageurs. 11 me montre de loin une baraque; je le paie et je vais à la baraque où je ne trouve que du fumier et des brebis à la porte. J'avais faim, c'était un jour maigre, et je n'avais mangé que le malin, à Meyringen, sauf depuis un petit morceau de pain et de fromage.

« Je réfléchissais à cette belle fin, lorsque j'entends de la montagne une voix qui m'appelle à plusieurs reprises. C'était un homme qui venait de mon côté ; je l'attends, il me fait signe de le suivre à son chalet, me baragouine

qu'il y a encore trois lieues de là à Engelberg. J'entre au chalet, je m'assieds. Les vaches, les moutons, les enfants, les bergers, le lait arrivent. On se range autour du feu. Mon hôte tire un large morceau de fromage, le présente à la flamme, coupe la superficie grillée et me l'offre gracieusement ; refus de ma part. Alors il tire un vieux morceau de pain noir que j'accepte avec du lait chaud. Je songeais oii je devais coucher, il m'était impossible de le voir. Enfin, mon hôte amène à lui une échelle et me fait monter sous le toit troué du chalet où se trouvaient, dans un espace haut de trois pieds, cinq ou six façons de matelas sur du foin. Je m'étends là, on jette une couverture sur moi, et je m'efîorce de dormir au grognement des cochons, aubêlementdes moutons et des bœufs, aux cris des enfants et à la fumée de sapin qui venait du foyer. Quand le fromage du jour fut fait, la famille vint s'entasser autour de moi. La pluie tombait et le vent soufflait pour m'achever. Je rendis grâces à Dieu d'avoir encore ce gîte chez de bonnes gens.

« Le lendemain, nous partons à six heures du matin, et après trois heures démarche, j'arrive à un superbe bâtiment. Je parcours de vastes corridors. Pas une âme, tout est ouvert. Je pousse une porte et je vois un moine de

bonne mine à qui je dis : Possum ne hic missam celehrare et hospitium recipere ?

«Le reste serait trop long. J'ai eu un dimanche fort agréable, une réception très amicale et riionneur de dîner le soir avec le très révérend père abl)é qui porte crosse et mître. J'ai eu beaucoup à me louer du couvent. Adieu, cher ami. — Hier j'ai traversé toutlelacdeLucerne. Ce soir ou demain matin, je passe le Saint- Gothard. Adieu.

« Henri Lacordaire. »

Prosper Loraiii à Victor Ladey, à Luxeuil

« 8 août 1828.

« Je viens d'écrire à Lacordaire de nous attendre et 'que tu préférais entrer en Suisse par Neufcliâtel. J'aime mieux que rien ne soit fixé pour notre itinéraire. Nous nous entendrons là-bas. Que nous préférions rentrer en Suisse ou en sortir, aller à Venise ou à Rome, ou en Afrique, prends toujours les lettres de recommandation de ton cousin. Moi, je vais prendre nos passeports, notre argent et des lettres de crédit que nous garderons dans notre poche si nous n'en avons pas besoin.

« Vite un mot et embrasse-moi. Marseille brûle etl'Italie aussi.

a PrOSPER. »

« Je dis encore à Lacordaire que je quitterai Dijon le 17, ou le 20 au plus tard, dis-moi la date que tu préfères, vite un mot et embrasse moi. »

Lacordaire à Lorain

a Untersee, 11 août 1828, 2 heures,

(( Mon cher ami,

« Je reçois ta lettre à l'instant et je suis désolé de t'en avoir écrit une du Grimsel, où je t'annonçais l'impossibilité de vous attendre. L'incertitude de votre départ et le désir d'aller voir mes parents à Bussières m'avaient dicté cela. Mais si vous venez, je vous attends. Je partais demain pour Louesche par la Gemmi ; mais je renonce à cette excursion pour épargner les finances et vous attendre ici paisiblement. Ce serait une grande faveur pour moi situ étais ici le 21. Ladey peut venir nous joindre séparément. Écris-lui ton départ el c'est tout. Je tiens au 21 parce que c'est trois jours de plus et que je n'en aurai pas trop. Je partirai droit de Genève pour Paris (1).

(« Henri LACORnAiRK. »

(1) (icltc lettre, envoyée à Ladey (Luxcuil), décida la réunion des trois amie ii Untersee.

La première partie de ce voyage fut très joyeuse. Ils se retrouvaient ensemble, comme autrefois, après une longue séparation ; ils causaient sans se lasser, marchaient du matin au soir, contents, enchantés.

Un jour, dès Faube, tous trois se dirigent vers le glacier d'où s'échappe le Rhône. Que sepassa-t-il entre eux?.. Après quelques heures de marche, Lacordaire les quitta soudain et s'en alla sans motif apparent.

Irrités, mais plus tristes encore, Lorain et Ladey quittèrent sans regret cette belle vallée désormais sans charme pour eux. Si leur amitié devait résister à cette atteinte, leur correspondance s'en ressentit.

Ladey à Lacordaire

« Dijon, juin 1829.

Les sources du Rhône.

Nous n'étions là que trois, assis, silencieux, Sur un bloc de granit;, aussi vieux que le monde, Las de discours perdus et promenant les yeux Sur ces monts, ce vallon, cette onde.

Ce fut alors que lui, le premier se leva, Le frond pâle et pourtant sourd à notre prière, Et mesurant de l'œil le soleil qui déjà Touchait au tiers de sa carrière.

Il allait, sans que rien pût le faire chang-er, Avant que de trouver quelqu'humaine demeure. Seul, malade, au milieu d'un pays étranger Marcher jus({u'à la douzième heure.

A-t-il pu nous quitter ! — Hélas î ô mon Prosper, Toi^ compagnon fidèle et constant du voyag-e, Toi, de si chers amis peut-être le plus cher, Bien qu'ig-noré de mon jeune âg-e.

Mais Lui ! il oubliera tout, jusqu'au souvenir Si doux et si touchant de nos belles jeunesses, Si le destin plus fort ne lui rend l'avenir Dont il rejette les promesses.

Ah ! de cet avenir qui n'eût été jaloux ? Oui, plus que lui, fut né pour ce qu'il répudie. Fut fait pour mieux g-oûtcr tout ce qui rend plus doux Le calice amer de la vie !

Jeune, beau, séduisant, rien que par cet œil noir Doux et fier, tour à tour de velours ou de flamme, Par ce front où brillaient comme dans un miroir Les plus divins rayons de l'âme.

Ah ! qui l'eçut jamais de la faveur des cieux, Sur les cœurs subjug-ués plus mag-ique influence, Qui jamais sut porter d'un bras plus çlorieux Le sceptre d'or de l'éloquence.

Victor Ladey. Suisse, 1828.

Lacordaire à Ladey

« Yvctot, 17 juillet 1829.

« Nous avons 6lé bien silencieux celte année, mon cher Ladey, et la Suisse a bien refroidi nos plumes, je ne veux pas dire nos cœurs, Dieu nous en garde (1) ! Me voici mainlenanl vers le Havre, et arrivé d'hier, pour y revoir mon ancien maître, M. de la Haye. Ça été pour moi un grand plaisir de retrouver un homme à qui j'ai conservé une part dans mes plus chères affections. 11 est président du tribunal d'Yvelot, il ne s'est pas marié et sa mère habite avec lui. C'est le même homme perfectionné dans ce qu'il avait de mieux, la bonté et la simplicité ; solitaire, quoique très aimable, parce qu'il ne l'est i)as du bout des lèvres, mais du fond du cœur et qu'il a trop à perdre

(Il Laconlairo, Ladoy cl Lora'm avaicnl peiulaiit (juel(|ues jours voyai,^r de ronipa-^nie en Suisse, au mois d'août 1828, coiumc le font pressentir la lettre précédente. Au i^Jacicr du Kliône, à la suite d'une discussion sans doute, Lacordaire quitta LmsipieniCMl ses amis.

dans le commerce de la société où il recevrait trop peu en échange de ce qu'il donnerait. Les âmes les meilleures ont cet égoïsme; elles l'ont à regret; il est trop dur de vivre avec des ombres quand on a un corps vivant, de serrer avec sincérité des mains qui seraient glacées si le ciel ne leur avait laissé assez de feu pour mentir.

a Son visage est doux, un peu triste, ses lèvres touchantes, sa physionomie n'est spirituelle que par ses lèvres. Le dernier mot de la phrase qu'il dit a toujours un accent de douceur qui indique une âme froissée des misères humaines et craignant d'ajouter une peine à toutes celles qui sont sur la terre. Il est gai pour faire plaisir aux autres et aussi parce qu'il cherche à surmonter la tristesse, effort qui date de loin et qui donne à ses mouvements de gaieté un air naturel. Nul homme ne m'a jamais paru plus doué de bonté que celui-là, plus philosophe, plus humble, plus résigné ; il n'est pas chrétien, je crois ; la religion n'aurait rien à faire dans ce cœur que le consoler. Hélas I que nous sommes aveugles! Cet hommelà me rendrait chrétien, rien qu'à le voir ; il me dégoûterait d'un monde où il y en a si peu de semblables, et où ce qu'il y a de meilleur est si obscur et si inutile à tous. J'ai vu peu de

livres chez lui : il y a sur la table un volume de Michel Montaigne et un vieux bouquin contenant les œuvres de Machiavel, un volume de Massillon et quelques livres de droit. Je note tout cela^ car je n'ai rencontré personne plus digne d'être observé jusque dans les moindres choses. . . Nous avons possédé un tel homme dans notre enfance, nous l'avons vu moqué par des enfants de 12 ans, peu aimé des chefs, confiné dans l'enseignement des premières notions des lettres ; il nous donnait le reste de son temps avec une générosité que nul n'appréciait; cela est une preuve de l'éducation siupide que nous donnait l'État, une autre preuve du peu que valent sur la terre les âmes dont la modestie égale le mérite.

« J'ai voué depuis longtemps à l'éducation publique et oppressive de nos temps un mépris justifié par tous mes souvenirs. Mon âme et ma pensée ne doivent rien à ma patrie qu'un sentiment de commisération pour ceux qui m'ont succédé et qui ont le malheur d'être élevés par l'État. Mais je n'oublierai jamais, si ingrat que je puisse devenir, l'excellent homme qui a jeté en moi les premières semences du bien ; je n'avais pas mérité du ciel un si grand bienfait, et avant-hier je n'en connaissais pasencore tout le prix.

« Je serai de retour à Paris le 25 juillet. Tu sais quelle y est ma position. J'en suis content et une longue obscurité m'est nécessaire pour être utile à la religion. Tant vaut le piédestal, tant vaut la statue. Il y a de belles choses à faire pour la religion.

« Adieu, mon cher ami ; il me sera toujours agréable de recevoir de tes lettres, fais-le le plus que tu pourras et ne donne pas de si longues excuses à ma paresse. Je me la reproche peu ; il vient un temps où l'on s'aime et où on a déplus utiles choses à faire qu'à se le dire. L'amitié commence sur la terre; on en jouit dans le ciel. Adieu.

«Henri Lacordaire. »

Lacordaire à Ladey

c Paris, 24 août 18:î9.

a Je ne demande pas mieux, mon cher ami, d'écrire pour l'affaire dont tu m'as parlé.

« C'est à peu près ce jour-ci, mon cher Ladey, que nous nous embarquions, l'an passé, sur le lac de Tliun. J'ai regret d'avoir été si peu de temps avec vous, d'autant plus que la jeunesse s'éloigne, je ne ferai plus que dos voyages sérieux.

u Ton ami,

« H. Lacordaire. »

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Ladey à Lacordaire

f Janvier 1831,

Te souvient-il, Henri, quand, peur voir le glacier Des Alpes de Wengern, nous franchissions les cîmes De ce midi brûlant où tous deux nous dormîmes Dans le lit de sapin du pâtre hospitalier?

Mais la fatigue en vain nous faisait sommeiller, Toujours nos yeux s'ouvraient à ces tableaux sublimes ; Car en face de nous s'élevant des abîmes La Jung-frau de ses flancs couvrait le ciel entier.

Toujours ce souvenir revient à ma mémoire.

A peine nous tenions dans ce chalet étroit

D'où notre œil contemplait par les fentes du toit

Ce ciel bleu, ce grand mont, tout d'albâtre ou d'ivoire.

Nous étions là, tous deux, bien humbles et sans gloire. Moi, rimeur inconnu, même démon endroit; Toi, déjà dégoûté d'un monde vide et froid Et comme enseveli sous ta soutane noire.

Pareils à deux jumeaux couchés au même lit En nous voyant alors, qui jamais eût prédit Quels destins différents attendaient l'un et l'autre,

Et qu'un bras sous ma tête et la main dans ma main, Partageant ce jour-là mon lit et mon chemin, Reposait de Paris l'adolescent apôtre.

Lacordaire à Prosper Lorain

« Paris, 31 décembre 1829.

« Encore une annexe, mon pauvre Lorain, et que Dieu lui fasse paix ; sais-tu que nous sommes d»''jà bien vieux. C'est ma vingt-septième neige, celle-ci, j'ai un été de plus qu'une neige, parce que je suis né au mois des premières fleurs. Que de choses dans ce laps de temps I J'ai vécu sous des consuls, sous un empereur, sous un roi, sous un empereur, sous un autre roi. Je vis maintenant au collège Henri-lV oii j'ai voiture, depuis six semaines, mes dieux domestiques.

« Le ciel en soit béni ! — Ma pensée aussi a bien voyagé. Je voyais l'autre jour sur un album ceci : « La vie est comme la mer sur laquelle passent des nuages ; même quand elle est calme, le repos est ailleurs. » Celle pensée m'a plu, et elle est tout à fait d'un jour de l'an. Celui-ci sera comme tous les autres et il est inutile de te rien souhaiter, si ce n'est de sortir du temps et du changement et d'aspirer à r Eternité.

« J'ai quitté la Visitation dans le milieu de

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novembre pour n'être plus obligé de partager mon temps entre de doubles fonctions. Je suis logé par l'Université, qui est la plus généreuse de toutes les filles aînées des rois. Cette bonne mère, avec son grec et son latin, est un peu antique ; il faut le lui pardonner; ce n'est pas petite chose que de changer de vêlement, et il a fallu toute une révolution pour que loi et moi ne portions pas une grande perruque poudrée. Nous aurions eu avec cela une drôle démine , et un jour peut-être aussi les élèves riront bien du grec ; les aumôniers ne riront jamais d'avoir été nourris des mamelles universitaires. Je suis très bien, plaisanterie àpart, et mon ministère, parmi ces jeunes gens, me plaît et m'attache. Ils n'ont pas du moins, au collège Henri-IV, l'esprit persécuteur que nous avions il y a 15 ans, et la religion a encore quelques prises sur eux, malgré le peu de circonstances favorables où elle puisse les toucher.

« Que fais-tu de ton côté, mon cher ami ? Es-tu voyageur ou mari cette année? Quoi que tu fasses je te souhaite un heureux succès et te prie de me continuer ton amitié et tes lettres de temps en temps.

« Adieu, de tout mon cœur. Ton ami.

a Henri Lacordaire, »

Lacordaire à Ladey

c Paris, 4 janvier 1830.

« Je ne t'en dirai pas bien long, mon cher ami, pourtant je veux te dire bonjour au commencement de l'année. Je t'écris d'un lieu assez romantique que j'habite au collège Henri-IV. C'est aujourd'hui mon asile et toi que fais-tu dans ce taudis de la vie ? Oii en est le christianisme^ le romantisme et le droit ? Vous autres, jurisconsultes, vous êtesdeshommesbien utiles, c'est vrai. Je n'y valais rien. J'aime mieux une virgule de l'écriture sainte que tout le Digeste. Au moins cette virgule ne passera pas.

(( Tu ne saurais croire combien la religion rend la pensée indépendante des hommes. Oii est le temps où je croyais à Grotius sans l'avoir jamais lu et que j'adorais la vérité dans de gros bouquins faits par des gens qui n'en savaient pas plus que moi sur nos destinées communes? Cela est loin, par la grûce de Dieu ; il n'y a quel'amilié qui soit demeurée ma contemporaine d'aujourd'hui et d'aulrefois.

« Si lu veux savoir ce que je fais dans mon

grenier, je n'y marche pas à laposlérité un manuscrit sous le bras ; j'y lis beaucoup, j'y pense comme je peux, j'y prie le bon Dieu et j'y dors en paix. Personne ne vient me voir. Les lettres d'amis y sont aussi rares que leurs pas; leur souvenir seul est proche et me suit partout. Je me confie à leurs anciennes années du soin de me rappeler à eux et pourvu que leur cœur soit immobile dans le mien, le temps aura beau marcher, je serai toujours jeune et content.

« Henri Lacordaire. »

Ladey à Prosper Lorain

« Paris, 2 décembre 1830.

« Mon cher amî, notre départ est retardé. — Dis à mon père que c'est bien contre mon gré. Tu me dis de jouir de Paris, je n'en ai aucune envie.

«J'ai revule Panthéon et m'y suis longtemps promené. Ce Panthéon est d'un effet magnifique, nu, sans autels ni stalles, ni chaises, rien qu'au milieu un buste du maréchal Ney. On y marche le chapeau sur la tête, mais ce n'est pas sans crainte. Comprends-tuqu'il n'y ait rien là dedans et que depuis un siècle Dieu et les hommes s'en chassent, sans qu'il soit sûr que le dernier vainqueur le possède à jamais.

« Je suis allé chez Lacordaire. T'a-t-on dit qu'il loge maintenant avec l'abbé de Lamennais, dans un petit appartement de trois pièces? La première est un petit réfectoire, la seconde la cellule du disciple, et la troisième, que je n'ai pas vue, le sanctuaire du maître. Tout celas'enfile d'une manière que peut seule rendre tolérable une parfaite intimité, car il faut absolument (pie l'abbé Ffli passe, pour aller chez lu i , par la chambre de l'abbé Henri; les visites et

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les conversations doivent être communes.

a Pour moi, j'ai eu le plaisir de ne point me trouver en face de l'homme célèbre qui est maintenant à la campagne. Je ne me doutais même pas du danger et je suis entré, sans heurter, à 7 heures du matin, dans ces modernes catacombes... J'ai trouvé notre abbé en cheveux laïques et en redingote (1). La peau de serpent que tuterappelles a totalement changé et de grise que nous l'avons connue est devenue noisette, aussi schismatique que possible de couleur et de forme, cela porté par des jambes aussi lestes et dégagées que si une soutane noire ne leur avait pas caché le jour pendant six ans et plus.

a Tu devines bien ce que nous avons dit, puisque tu as lu l'Avenir e[ que tu as reçu une lettre. Henri m'a lu lui-même très rapidement l'article cause d'un si grand scandale. Je n'ai pu qu'imparfaitement en juger. Je t'avoue que la pensée ne m'en a pas paru lucide, les formes sans exagération, la colère sans injustice. J'en ai loué seulement le mérite littéraire, demandant des explications qui ne m'ont pas entièrement satisfait.

« Victor. »

(1) Quand je vis Lacordaire pour la première fois, il était vêtu en laïque, l'état de Paris ne permettant pas alors aux prêtres de porter leur costume. » Le père Lacordaire, par Montalembert.

Lacordaire à Prosper Lorain.

« Paris, 28 janvier 1831.

« 11 est bien temps, mon cher ami, de répondre h ton petit billet dernier. Tes lettres deviennent des miniatures et les miennes des raretés. Tu sais où en sont mes aflaires avec le Saint-Siège, et tu auras vu probablement les différentes lettres qui ont été écrites et répondues. Je suis on ne peut plus satisfait dem'èlre mis hors de cause et de n'être plus à la merci des idées d'autrui. J'ai accompli mon devoir et je suis sans regrets. Après avoir hésité assez longtemps sur le parti que je devais prendre pour l'emploi de mon temps, j'ai préféré commencer des conférences pour la jeunesse et je les ai ouvertes le dimanche 19 janvier au collège Stanislas. Lachapelle n'est pas très grande, mais peut contenir, outre les élèves les plus âgés, cent à cent cinquante étrangers. L'auditoire sera toujours suffisant et je n'aurai pas à m'épuiser la poitrine dans une vaste nef, sans espérance de me faire entendre suffisamment.

<« Mesconférencesont lieutous leshuit jours, ledimanclie. à trois heures de l'aprôs-midi. Je

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ne les écris pas, ce qui serait un travail immense, mais je les prépare par des recherches et des méditations.

« Donne-moi de tes nouvelles bientôt. Je viens d'apprendre par une lettre de Foissetque Ladey (1) subit en ce moment un concours. J'espère qu'il aura bonne chance et que vous voilà tous les deux professeurs pour l'éternité. Fais-lui mes compliments et apprends-moi le résultat.

(( Adieu, mon cher ami, je l'embrasse et t'aime toujours et espère te revoir.

« Henri Lacordaire. »

(i) En 1833, concours pour une chaire de professeur. Ladey fut institué par acte du 18 mars 183i.

M""* Lacordaire à M"' Louise B...

«11 mai 1834.

« Henri a fait des conférences dans un collège (1), qui ont eu un tel succès que, deux heuresd'avance, il n'y avait plusde place ; elles lui ont fait beaucoup de réputation.

Non seulement M""" Lacordaire parlait du triomphe de son fils, mais une autre mère s'applaudissait d'avoir conduit les siens au pied de cetle chaire d'éloquence.

(( Mes fils, disait-elle, sont tout transportés d'admirationet d'enthousiasme. M. l'abbé Lacordaire possède le don rare et exquis de parler à la jeunesse, de la charmer en la captivant. Il tient sous son joug les esprits, les cœurs, les âmes, et sa foi ardente, sa parole superbe remuent les plus froids de ses auditeurs. La station de Stanislas est mieux qu'un succès, plus que de la gloire, c'est la révélation du génie. — Lacordaire à l'église, iierryur à la tribune. — En dehors d'eux il n'y a rien à i*aris.

(1) A Stanislas.

Lacordaire à M'^^ de Coulaine, au château de Coulaine, prés Chinon

« Paris, 1er août 1834

« Madame,

« Je me proposais de vous écrire pour vous témoigner mes regrets de ne pouvoir, celte année, vous voir à Coulaine. Les circonstances ont voulu que ma liberté commençât et finît avant l'époque où {Messieurs vos fils pussent se réunir à moi. J'ai donc mieux aimé remettre la partie à une autre année et visiter les bords du Rhin. Quoiqu'ils soient très beaux je n'en regrette pas moins Coulaine.

u Je vous remercie bien, Madame, de toutes les choses aimables que vous voulez bien me dire au sujet de mon petit ouvrage. J'ai su, par des lettres de Rome^ que des théologiens distingués de ce pays en étaient contents, il a généralement produit un bon effet moral, et c'est surtout ce que je désirais. Vous avez vu probablement une nouvelle Encyclique du St- Père qui condamne à la fois les Paroles d'un croyant et le système philosophique de M. de Lamennais- Cesl un grand événement, surtout

pour le clergé de France, dont une parlie s'était attachée avec tant de foi à cet homme célèbre. Il lui a manqué l'esprit de soumission et avec celui-là, tous les autres esprits ensemble, tant il faut que l'homme soit humble pour être raisonnable.

«Veuillez, iMadame, présenter mes respects à M. de Coulaine et agréer...

<( Lacordaire. »

Lacordaire à Prosper Lorain

f Paris, 20 novembre 1834

« J'ai reçu ta lettre, mon cher ami. Je suis définitivement avec ma mère, qui préfère rester ici où elle est tranquille, etnoussommes seuls, tous les deux, comme en 1828 et 1829.

« Après six semaines de pourparlers et d'inquiétudes, Monseigneur m'a définitivement refusé, par uneleltre fort aimable d'ailleurs, l'autorisation de reprendre mes conférences à Stanislas, soit à cause des conférences de Notre- Dame, soit pour d'autres misères que je ne comprends pas moi-même et qu'à plus forte raison tu ne pourrais pas comprendre. Comme je ne puis prêcher autrement que le ciel ne l'a voulu en me donnant mon organisation, il est bien clair par le fait que je suis sevré du ministère de la parole jusqu'à un temps que j'ignore. Quoique cette décision m'ait vivement peiné elle me délivre de bien des ennuis, auxquels je m'exposais par zèle, et me met dans la nécessité, heureuse peut-être, de publier par écrit ce que j'aurais publié de vive voix.

« J'ai déjà remis mes conférences au libraire;

elles paraîtront en un volume in -8" en 1835, et il est probable qu'en cinq ou six ans ce volume sera suivi de trois autres^ lesquels tous ensemble formeront une suite complète de la doctrine chrétienne, ouvrage qui manque aujourd'hui et dont je crois le succès aussi certain que l'utilité. La persécution injuste que j'éprouve y contribuera, car l'injustice profite toujours à ceux qui la supportent dignement.

« Tu me disais que j'étais allé sans cesse de M. de Lamennais à M^' l'archevêque et de l'archevêque à M. de Lamennais. Quoiqu'il en soit, je ne suis plus ni à l'un ni à l'autre ; je n'aspire à aucune dignité ecclésiastique et me voilà donné à la Visitation priant, lisant, écrivant, et heureux tant qu'il plaira à Dieu.

« J'espère bien te voir ici cette année et causer au long avec toi, d'autant qu'il n'est pas probable quej'aille en Bourgogne l'an prochain. Adieu, mon ami, tout à toi...

« H. Lacordaire. »

ift

Lrcorc'alre à Prosper Lorain

« Paris, 27 novembre 1834

« Mon cher ami,

« U y a dans la lettre que lu viens de m'écrire plusieurs choses qui m'ont fait beaucoup de peine. Je suis d'abord étonné que lu me demandes les raisons véritables qui ont changé ma position, comme si je l'en avais donné de fausses. Je l'ai dit, en termes très clairs, que M^" l'archevêque ne voulait pas consentir à la reprise de mes conférences et telle est la véritable cause de leur interruption. Si ce sont les motifs de M^"" l'archevêque que tu désires connaître, je ne les sais pas plus que toi et il l'est aussi facile qu'à moi de les pressentir'. Tu n'es pas assez étranger aux choses du monde pour savoir quelles difficultés rencontre un homme qui répand autour de lui un peu d'éclat, quelles passions se meuvent pour l'entraver et combien il est aisé d'effrayer ou d'obscurcir l'entendement de ceux qui, par leurs charges, devraient lout voir et que les embarras même de leurs charges empêchent de rienvoirpar eux-mêmes. Tu dois comprendre aussi sans peine que mes actes antérieurs n'aient pas obtenu grâce de-

vant tout le monde et t'expliquer par conséquent l'opposition que je rencontre sur ma route. Voilà tout ce que je sais et c'était assez le le dire que de l'annoncer les déterminations prises à mon égard par l'autorité supérieure. Depuis, des négociations ont été renouées, mais je n'en espère rien.

« Un autre passage de ta lettre m'a confondu : c'est celui où tu me dis que tu aimes mieux me voir dépendant de moi seul que ballotté sans cesse cV un patron à Vautre^ d'une opinion à une opinion^ et où tu m'exhortes à me former une idée forte et précise, un plan de doctrines consciencieuses et arrêtées qui naspireiit ni à la flatterie ni au renversement.

« En vérité, si c'est l'idée que tu te fais de moi après quatorze ans de liaison, je n'ai pas à m'en féliciter. Je n'ai jamais été ballotté d'un patron à l'autre, ni M^' l'archevêque ni M. de Lamennais n'ont joué ce rôle à mon égard et ils m'ont toujours trouvé d'un caractère trop indépendant pour l'espérer. Si j'eusse voulu profiler des dispositions bienveillantes de M^"" l'archevêque, j'aurais suivi la carrière des paroisses. Je n'ai point consenti à cet avenir par ce que ma conviction était, à tort ou à raison, que j'étais plutôt fait pour être écrivain et orateur que pasteur. Je n'ai pr.s même profité de

ses dispositions pour le voir souvent et nul moins quemoin'a eu à son égard des doctrines ou des démarches aspirant à la flatterie^ quoi qu'il dépendît de moi d'être tout dans son diocèse par cette voie et même par une voie moins honteuse, sij'eusse seulement consenti aie servir. Ce n'est pas à mes amis de m'ôter un caractère et une dignité que mes ennemis mêmes reconnaissent et qui se montre aujourd'hui par les obstacles inconcevables dont je suis la victime. Tout ce que M^"' l'archevêque m'a proposé ou m'a fait proposer jusqu'ici, places dans les paroisses, entrée dans la congrégation dt3 St-Hyacinthe, orateur des Conférences de Notre-Dame, j'ai tout refusé, sauf une place de chapelain à 1.1 oO fr.de traitement et une place de second aumônier dans un collège ; et aujourd'hui, après sept ans de sacerdoce, je ne suis pas plus avancé que le premier jour et j'ai moins de perspective que jamais. C'est là ma gloire devant tout le clergé de Paris. Tu parles d'ambition et d'avenir à un homme qui depuis dix ans ne s'en est pas occupé un seul jour.

« Lorsqu'en 1830, après une révolution qui avait tout changé, je m'unis à M. de Lamennaispour soutenirl'existence menacée duchrislianisme, je ne quittai pas M^' l'archevêque, je continuai a le voir comme par le passé ; et

dès que l'église nous eut avertis que nous avions outrepassé les limites du vrai, j'y rentrai avec simplicité et coui-age, me montrant ce que j'étais, non un client servile, mais un coopérateur indépendant, qui se devait à sa conscience avant tout. Je n'ai pas besoin de chercher à me faire àe.i doctrines consciencieuses ; les miennes l'ont toujours été : ce sont celles de l'Église à laquelleje suis dévoué du plus profond de mon cœur et que ma seule ambition est de servir avec désintéressement.

« J'avais remarqué souvent dans tes lettres une appréciation fausse de ma conduite et de mes intentions ; mais elle ne s'était pas encore manifestée d'une manière aussi douloureuse pour moi. J'y voyais seulement une raison de te parler peu et brièvement de choses que tu ne me parais pas entendre du tout, parce qu'il te manque un élément nécessaire pour le juger, l'élément chrétien.

« Tu as pu prendre ce laconisme pour une dissimulation; ce n'était pas même de la prudence. Toi et moi, malheureusement, nous différons sur des pensées fondamentales et par le but de noire vie ; c'est là ce dont il faut avoir du regret.

« Adieu, mon cher ami, toutàloi.

« H. Lacordaire. »

Lacordaire à Lorain

« Paris, 13 déc. 1834.

« Je te remercie, mon cher ami, du petit mot que tu viens de m'écrire, et j'en suis très heureux. Je n'ai pas voulu te blesser; je t'ai simplement communiqué mes impressions du moment et ne te demande qu'une chose, c'est de croire à ma sincérité dans tous mes rapports avec toi.

« Malheureusement nous sommes loin et tu sais que rien n'est plus décourageant pour les confidences que d'être obligé de les écrire. Mais je te tiens toujours au courant de ma vie dans ce qu'elle a d'important, sinon dans tous ses détailsqui seraient fastidieux. Décidément je ne ferai pas mes conférences; M^' l'archevêque voudrait que je ne parlasse qu'après avoir écrit et cela m'est impossible.

<( Adieu, tout à toi de cœur.

« H. Lacordaire. »

Lacordaire à Prosper Lorain

I Paris, 10 août 1833.

« Mon cher ami,

c Les conférences de Noire-Dame sont bien, soit sous le rapport des auditeurs, soit sous celui du clergé. M^' l'archevêque est on ne peut plus content et la minorité apparente est très petite. Le vaisseau ne m'a pas étoutTé, comme on l'aurait pu craindre, et il est même vrai de dire que ma voix se forme et prend de l'ampleur avec l'usage. Si lu étais ici dans la semaine sainte, tu pourrais encore m'entendra. Tu ne doutes pas du plaisir que lu me ferais.

« Adieu, cher ami, tout à loi et au revoir bientôt.

« L.vconDAinE. »

Lacordaire à Prosper Lorain

€ Paris, 9 février 1836.

« Je te remercie, mon cher ami, des deux lettres que lu m'as écrites au sujet du malheur qui vient de nous frapper. Quoique tu aies vu ma mère quelquefois, tu ne peux savoir combien grand a été son mérite de femme et de mère.

Il y aura trente ans au mois d'août qu'elle avait perdu son mari après six années de mariage, et ce qu'elle a fait pour nous pendant ces trente ans ne peut être connu que de Dieu seul. Ce ne sont pas de ces actes qui paraissent et tout au plus le monde en aperçoit-il un ensemble général. INous-mêmes, ses fils, beaucoup de choses nous ont échappé, mais nous en savons assez pour lui garder un regret éternel. Elle a eu dans sa dernière maladie quelques joursdegrandes douleurs; heureusement que la nature s'est affaissée et, tout en lui laissant la connaissance jusqu'au bout, lui a procuré une fin calme.

« Ne vas pas en Belgique, mon ami, tu l'en-

nuierais à périr là bas. Tu ne sais pas ce que c'est qu'un pays étranger et un petit pays. Ce que tu as de mieux à faire, c'est de te marier promptement pour avoir une femme et des enfants qui t'intéressent. Adieu. Donne-moi cette bonne nouvelle et crois bien toujours tien de cœur.

« Lacordaire. »

230 LAGORDAIRE

Lacordaire à Ladey

« Paris, 17 février 1836.

« Mille remercîments, mon cher Victor, de la bonne lettre. Tu as dû savoir par le retour de mon frère toutes les circonstances de l'irréparable perte que nous avons faite. Ma mère était atteinte depuis près de 25 à 30 ans de légères souffrances au cœur, qui indiquaient le vice organique très peu développé. Ce n'était pas un anévrisme, mais un état qui empêchait la libre circulation du sang. Par suite, le poumon a été atteint et c'est cette dernière complication qui a précipité la fin de notre pauvre mère.

<( Il est probable, mon cher ami, que j'aurai bientôt l'occasion de te revoir, car aussitôt après mes conférences, je partirai pour Rome oti je dois passer plusieurs années. J'ai besoin d'études de plusieurs genres que je ne pourrai jamais faire ici dans un ministère actif et éclatant.

(( Il faut savoir saisir dans la vie des points d'arrêt. La Providence, en me faisant tout à

fait libre par un déplorable malheur, sembh

m'avoir ménagé celui-ci,

« Adieu, mon ami, présente mes respects à ton père, mille choses à Lorain.

« Lacordaire. »

Lacordaire à Ladey.

Paris, 4 mars 1836.

« Je suis loin, mon cher ami, d'être aussi indifférent que tu le crois^ au souvenir de mon pays et aux travaux de ceux qui ont été les compagnons de ma première jeunesse et qui sont restés mes amis. J'ambitionne toujours leur estime, je prends part à leurs succès et je m'associerais tout de suite à la revue que vous voulez fonder (l),sima position dans le clergé ne me rendait extrêmement scrupuleux sur toutes mes démarches. Je vous prie donc d'attendre mon passage à Dijon pour en causer avec vous.

« Quant à mon frère Théodore, il accepte la collaboration que vous lui offrez, quoiqu'il ne puisse vous répondre présentement de vous être en grande aide.

(' Adieu mon ami, tout à toi.

« Lacordaire. »

(1) Revue des deux Bourgognes .

Lacordaire à madame de Coulaine, château de Coulaine, près Chinon.

« Paris, 27 mars 1836.

« Madame,

(( Je n'ai reçu qu'hier la lettre que vous m'avez fait l'honneur de m'écrire. Je suis bien louché du souvenir que vous avez eu de moi dans une occasion douloureuse dont la plaie est encore si récente. Ma mère pouvait encore vivre bien des années. Elle n'avait plus qu'à jouir de ses enfants qu'elle avait laborieusement élevés, quand Dieu a voulu être lui-même sa récompense.

« Sa mort a changé tous mes projets. J'ai conçu la pensé d'aller passer quelque temps à Uomc dans l'étude et la prière, et je pars, en • ITel, le 18 avril prochain. Vous voyez, Madame, que tout semble conspirer à m'éloigner de Coulaine. Chaque année, quelqu'obstacle imprévu survient. J'avais cependant bien regretté l'année dernière de ne pas vous voir et voilà que, j)rolitant d'une trisb' liberté, je m'en vais loin de Coulaine et de mon pays. Les instances si

234 LACORDAIRt;

aimables que VOUS me faites de nouveau, malgré mes prévarications, augmentenl encore mes regrets.

o Je désire vivement que le temps vienne de tout expier et de jouir d'une si douce pénitence. Je vous prie d'être auprès de M. de Coulaine et de MM. vos fils l'interprète de mes sentiments et de mes hommages et d'agréer le respect reconnaissant avec lequel je suis...

« H. Lacordaire. »

Lacordaire à P. Lorain.

f Rome, 23 juin 1836.

« C'est le 21 mai dernier^ mon cher ami, que je suis arrivé à Rome. Jem'élais embarqué le 10 à Marseille sur le paquebot à vapeur le Sully comptant faire une route agréable et courte. J'ai été bien trompé. Nous avons été assaillis par une tempête abominable qui a duré une grande partie de la nuit, et qui m'a tellement fait souffrir que je n'ai pas voulu repren^ dre la mer. J'ai loué un voilurier et me suis en allé tranquillement par la route de Pise et de Sienne, en laissant de côté Florence, que j e connaissais déjà.

« Deux jours après mon arrivée, j'ai pris un appartement dans une maison particulière, via di ykolo a Cesaruii, ?i° 50, non loin du Capilole, entre les églises du Gesii et de San-Andrca délia valle. J'y suis très bien et j'y resterai. Les cardinaux que j'ai vus, les pères jésuites, l'ambassadeur et tout le monde m'a reçu on ne peut mieux. J'ai eu une audience du Saint-Père le G juin dernier, il m'afail un ac-

cueil plein de bonté et m'a dit les choses les plus consolantes elles plus encourageantes sur les conférences de Notre-Dame. Il m'a donné sa bénédiction en ces termes : « Je lui donne ma bénédiction et je prie Dieu de le confirmer dans la défense quil a entreprise de la cause catholique . »

u Quant a.\i\Deux Bourgognes, après y avoir bien pensé, je suis résolu de m'abstenir. Je suis dégoûté, plus que jamais, de la presse périodique jusqu'à un point que je ne puis dire, et c'est une répugnance que je ne pourrais soulever que dans un but de grand intérêt pour la religion et la société, ce qui n'est pas ici le cas. J'ai même refusé d'écrire dans l'Université catholique, recueil oii j'ai aussi des amis et, de plus, des hommes qui ont ma foi. Ce serait une inconséquence autant qu'une inutilité d'écrire ailleurs. Il ne s'agit pas ici d'un service personnel à vous rendre, cas auquel je ferais tout mon possible pour y suffire ; il s'agit d'une œuvre littéraire dont vous faites partie pour votre plaisir et que d'ailleurs mon défaut de concours n'empêchera pas de vivre son temps, jusqu'à ce que vous en soyez las. Je regrette beaucoup cette circonstance qui paraît me donner un air d'indifférence pour vos travaux, tandis qu'au fond je ne fais que suivre une ii-

gne que je regarde comme un devoir sacré de suivre.

« J'espère bientôt de tes nouvelles et de celles de Ladey, auquel je fais mes amitiés. Toi, cher ami, je l'embrasse et t'aime de cœur comme autrefois.

« II. Lacordaire. »

Lacordaire à madame de Coulaine, château de Coulaine par Chinon

« Rome, 3 septembre 1836.

« Madame,

a J'ai riionneur de vous envoyer, par une occasion, les grâces du Saint-Siège que vous avez désirées (1). Votre lettre m'a été remise par M. du Petit-Tliouars, dont je vous remercie de m'avoir fait faire la connaissance. 11 vous aurait rapporté le bref ci-joint s'il avait pu prolonger son séjour ici, et c'est par le départ de quelque connaissance que je suis assez heureux pour pouvoir vous remercier de votre bon et aimable souvenir. Le mien, Madame, vous est depuis longtemps acquis par toutes vos bontés pour moi. Peut-être avez-vous en ce moment l'un de messieurs vos fils près de vous. Qu'ils soient absents ou présents, je vous prie de leur faire mes compliments et de vouloir bien présenter mes hommages respectueux à M. de Coulaine.

(l) Pour l'obtention de l'indulgence plénicre à recevoir le jour de la lète de sainte Anne, dans la chapelle du château de Coulaine.

« Je prie Dieu de veiller sur vous, sur les vôlres, sur vos abeilles, sur celle belle maison de Coulaine que je devrais connaître et où je ne puis me transporter que par l'imagination et parle cœur. Veuillez agréer...

« H. Lacordaire. »

« J'oubliais de vous dire, Madame, que ce bref est perpétuel. Vous n'aurez plus besoin de le renouveler jusqu'au jour du jugement dernier. »

Î60 LAGORDAIRE

Victor Ladey à Théophile Foisset (1)

« Dijon, 14 décembre 1836.

(( Tout ce qu'on peut attendre des amitiés huinaines, j'aurais cru l'avoir de Lorain, si votre bonne et pieuse lettre ne m'était pas venue. Vous ne pouvez, comme lui, me serrer la main, mais mon cœur sent votre étreinte et vous remercie.

(( Priez : J'ai prié aussi, mais je n'ai pas, comme vous, les paroles de l'écriture, et la prière m'a Irop peu fortifié. Je sens pourtant, et l'ai senti avant cette épreuve, que les grands chagrins ne se peuvent consoler qu'en Dieu. J'ai toujours été malheureux au monde.

« Adieu, mon bon ami, votre lettre est la première que je reçoive.

(Ij Après la mort de M, Ladey père.

Lacordaire à Ladey

« Rome, 17 janvier 1837.

« Je viens d'apprendre par une lettre de Lorain, mon cher ami, la perte que lu as récemment faite. Je sais combien tu aimais ton père et avec quel sentiment filial tu l'as soigné depuis de longues années ; ainsi nous voyons disparaître les uns et les autres nos parents pour prendre un moment leur place et disparaître après eux dans l'abîme sans retour. Je m'empresse de te faire à ce sujet toutes mes condoléances, d'autant plus que j'ai à cœur aussi de le montrer que je ne l'oublie pas et que mon ancienne amitié pour toi est toujours la même. J'ai beaucoup regretté la manière dont je me suis séparé de loi il y a 10 ans (i), et je serais malheureux que celte circonstance fortuite, où tu as eu toi-même plus de pari que lu ne crois, pùl l'avoir persuadé autre chose que la bizarrerie de certaines circonstances. Dansions les cas, je te prie de me le pardonner sincèrement et cordialemonl.

(1) Allusidii au refroidissement qui les sépara lout à coup en Suisse, en 1828.

(( Tu auras déjà su peut-être qu'à l'occasion des Affaires de /?ome j'ai écrit une /etlre sur le Saint-Siège, qm doit être imprimée à Paris, à moins d'obstacles que je ne puis prévoir.

« C'était une occasion pour laBeinie des Deux- Bourgognes, s'il n'avait pas fallu que cela parût à Paris. Je désire bien plus que tu ne crois qu'une pareille occasion se présente et je n'en dis. pas davantage sur un sujet où vous ne pouvez pas me comprendre.

« J'aime mieux l'annoncer que j'ai pris le parti de restera Rome et que probablement je serai prochainement attaché comme chapelain à l'église de Saint-Louis des Français. Notre église nationale a douze chapelains. Tu vois que je suis résolu de ne pas retourner à Paris parce que j'ai trop d'adversaires et que j'aime mieux écrire tranquillement ici quelque ouvrage de longue haleine, que d'être sans cesse exposé aux coups de l'ennemi sur une brèche passablement large. J'ai trouvé d'ailleurs ici un bon accueil, suffisamment de distractions pour ma vie naturellement solitaire et une grande paix de l'àme. Je ne ferai aucun voyage, pas même à Naples; j'ai visité les environs de Rome et maintenant je n'en veux pas sortir. Tu serais bien aimable de venir m'y visiter quelque jour avec Lorain. Tu verrais que je ne suis pas en-

core aussi noir et aussi insensible que vous me croyez et qu'il me reste de bonnes traces. Hélas! mes pauvres amis, pardonnons-nous et aimons-nous.

«. Ma santé est toujours bonne et le choléra semble s'arrêter devant la ville Sainte. Le peuple, qui en a eu une peur horrible, n'y pense plus. Cependant nous n'aurons pas de masques au carnaval, de crainte que le choléra n'arrive en domino.

« Adieu, mon bien cher Ladey; fais mes amitiés à Lorain. Un mot de moi à Boissard, Je t'embrasse bien tendrement.

« H. Lacordaire. »

Lacordaire à Prosper Lorain

« Rome, 14 mars 1837.

(( Je suis sensible, mon cher ami, à la perle que tu viens d'éprouver et je te remercie de m'en avoir fait part comme à un ami véritable de ta famille. Ton frère me plaisait, c'était un homme d'esprit et je regrette que la mort l'ait enlevé si tôt. Mais nous voici, à l'âge où nous verrons successivement s'éteindre nos parents, nos amis, ceux que nous avons rencontrés avec plus ou moins de plaisir. Encore quelques années, nous aurons quarante ans. C'est le plein de la vie, le sommet d'oii l'on regarde aux deux versants de la tombe et du berceau avec une égale perspective.

« Pour moi je sens venir rapidement ce moment de la malurité. Il est déjà présent dans mon âme sur bien des points, quoique mes cheveux soient plus serrés que les tiens et mon front moins chauve. Tu as tort de ne pas te marier, les années passent, la jeunesse se flétrit : nous approchons du temps oii le trop lard se fait sentir. L'ombre, dit Virgile, s'allonge au pied des monts, il est temps de rentrer

SACERDOCE 2f.5

dans la cabane et de s'yreposer. Mais en loutos choses je te prêclie vainement, lu as un cœur fermé à la persuasion.

« Tu auras deviné, par la non-publication de mon écrit sur Rome, que j'ai eu des affaires avec mon archevêque. Par suite j'ai accepté un appartement à Saint-Louis des Français, où je suis très bien et où je compte passer de longues années, si la l*rovidence ne dérange rien à mes projets.

« Le Saint-Père est très content de moi ; il m'a reçu de nouveau en audience particulière, m'a demandé une copie de mon manuscrit et en a parlé avec les plus grands éloges. Je suis ici sur un terrain solide, au lieu qu'en France il n'existe aucune autorité généralement reconnue et des discussions très vives sont augmentées par celles de la politique. 11 t'est par conséquent facile de voir les raisons de mon voyage et de mon séjour à Home, raisons qui te semblaient une énigme parce que tu ne veux jamais croire à la simplicité de mes démarches.

« J'ai écrit à Ladey qui me paraît toujours très irrité contre moi. Il a tort. Je l'aime et l'estime sincèremenl. Quand nous reverronsnous pour faire la paix? Je ne sais ce que je deviendrai ; ma vie est couverte de nuages et

je l'abandonne à la Providence. Venez me voir ici. Faites encore une course avant que tout devienne trop sérieux.

« Je te prie de me rappeler au souvenir d'Ed. Boissard et de M. Joliet. »

Victor Ladey à Théophile Foisset

« Dijon, 26 juillet 1838.

« Mon bon ami, je ne vous ai pas accusé récoplion de voire dernière lettre. Mon excuse est dans le projet de mariage dont je vous ai parlé et dont je veux que vous sachiez les détails de bonne source.

« Vousai-je dit que ma future est une toute jeune et toute petite femme, mais gentille au possible, bonne, simple, douce autant que je le pouvais désirer, il m'en revient de tous cotés des concerts d'éloges qui m'étourdissent et j'ai peur de ne pas être assez bon pour celte charmante enfant. Elle n'est pas sotte, j'en suis sûr, mais j'ignore si M^^de Villarceau,qui Ta élevée, l'a instruite comme je voudrais qu'elle fut. Sur les deux points on dit qu'oui. Nous verrons bien. Ce qu'il y a de sûr, c'est qu'elle est très bonne musicienne; j'en fais cas, car elle aura un pauvre mari aux nerfs de qui il faut de la musique.

« Savez-vous le nom? c'est une pelilc Marie l^oisot. M. Poiaot est le meilleur des pères. Ses deux fils sont trèi intelligents.

« Notre autre affaire (I) ne peut avoir de suite. Lorain ne s'en contenterait pas et il aurait raison. Il peut faire beaucoup mieux. Combien je le souhaite ! J'ai de celte inégalité prochaine dans nos deux vies, jusqu'alors si parallèles, un chagrin dont je ne puis pas me distraire et ce n'est que lorsqu'il sera marié que nous nous retrouverons heureux. Heureusement qu'il est en position de se bien marier et combien aurait-il plus d'avantages si l'on savait comme son humeur est égale et bonne au lieu de mauvaise qu'on la croit si généralement.

« Voilà, mon bon ami, ce que j'avais à vous dire. Je crois que j'aurai une femme pieuse. Adieu.

. (1) Un mariag^e pour Lorain.

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