‹ Lettres obstétricalesChapitre 10 sur 29 · I.ETTRE V · texte numérisé non relu

I.ETTRE V

j’eus occasion d’en voir une pour la première fois, à Gœttingue. Un autre avantage que m’offrit encore la polyclinique de Berlin, ce fut de bien étudier la véritable manière d’agir des sages-’emmes, cellesci nous appelant fréquemment en consultation.

Il était évident que ces dames, soit qu’elles attendissent trop longtemps, soit qu’elles intervinssent trop précipitamment et qu’elles applicassent des secours mal entendus, transformaient souvent des cas simples en cas plus ou moins graves. Je me réserve de vous parler plus tard encore de ces tristes expériences; j'en ai fait assez à Berlin. L’instruction des sages-femmes rentrant dans mes attributions professionnelles à Marbourg comme à Gœttingue, je pus faire mou profit de ce que j'avais appris à Berlin et citer des exemples. C’est ainsi que j’ai eu, dès mon entrée dans la carrière obstétricale, une double occasion de m’exercer, à la pratique dans mes fonctions d’assistant à la Clinique, et à la théorie en ma qualité de professeur particulier.Théorie etpratiqueont marché de pair.

Mais un événement important est venu subitement changer ma position.

Le 12 juillet 1828, mon père mourut après une très-courte maladie. Ce fut, comme l’autopsie le démontra, une affection carcinomateuse de l’estomac qui l’enleva. Il fut généralement regretté, car il succombait dans la force de l’âge. Ne le 5 mars 177o, il n’avait atteint que cinquante-trois ans. Sa famille fut le plus cruellement frappée. Il laissait une jeune veuve, mère d’une petite fille de quatre mois, et deux fils et trois ülles du premier lit. J’étais l’aîné de tous, et moi seul j’avais commencé à fonder mon avenir. Il s’éleva de très-

désagréables difficultés de succession, parce que mon père, ne prévoyant pas sa fin prématurée, était mort sans faire de testament. Dans le partage de la succession, peu importante du reste, les enfants du premier lit n’obtinrent pas précisément le meilleur lot. D’après le code prussien, là où il n’y a pas de testament la loi accorde la moitié de la fortune à la veuve; une moitié seulement était à partager entre les six enfants. J’acceptai pour ma part une portion de la précieuse bibliothèque de mon père, sa remarquaffie collection d’instruments, de bassins, de préparations, et enfin son équipage. Il me revenait dès lors fort peu d’argent.

Si je vous fais part de tous ces détails, mon cher ami, c’est afin de vous mettre à même de juger combien il m’était nécessaire d’avancer dans ma carrière, de déployer toute mon activité pour me créer une position solide et indépendante. La première occasion qui s’offrit, ce fut ma nomination provisoire, par le ministère de l’instruction publique et des cuites, comme directeur-professeur de la Clinique d'accouchement. Ce fut uii grand bien pour moi, car désormais je pouvais, en ma qualité de professeur, nie perfectionner dans la pratique et paraître seul. Comme le poste vacant ne fut définitivement occupé qu’en automne 1829, je remplis pendant trois semestres, à la Faculté de médecine de Berlin, la charge de professeur de clinique d’accouchement, tout en continuant mes leçons théoriques comme par le passé.

Immédiatement après la mort de mon père, j’entrai en relation avec l’éditeur du journal d’accouchement que, depuis 1813, mon père rédi-

geaU(l), lequel journal avait, depuis 1802, remplacé la Ludna. On décida qu’il cnntinuerait à paraître sous ma direction. Je n’en interrompis la publication qu’en 1837, où je crus convenable d’y renoncer et d’accepter le titre de corédacteur de la nouvelle feuille périodique qui paraissait en même temps que mon journal, sous le titre de ; Nouveau journal d’accouchement (2),

Quelques-unes des familles dont mon père avait été le médecin restèrent fidèles au fils, d’autres s’y iOignirent, de cette façon, je me vis bientôt à la tête d’une petite clientèle particulière, dont j’augmentai encore les bénéfices en étant appelé comme accoucheur dans les familles. Je pus aussi conserver, sans dépenser tous mes revenus, la voiture et les chevaux de mon père, ce qui est une affaire assez importante à Berlin.

Malheureusement, quelques semaines après la mort de mon père, je tombai malade d’une pneumonie. compliquée d’accidents typhoïdes. Grâce au talent de mon vénéré maître Horn, je fus si bien remis qu’en septembre 1828 je pus prendre une part active au Congrès des naturalistes qui eut lieu à Berlin à cette époque. Je fis les honneurs de l’établissement obstétrical à plus d’un professeur d’accouchement qui venait se présenter secrètement comme candidat à la chaire vacante. Quelles étranges réflexions ces promenades me suggéraient! Je surpris plus d’un regard de convoi-

(1) Journal fût Geburtshülfe, Frauenzimmer uni Kinderkrankheiien. Herausgegeben von A. E. von Siebold. Frankfurt a/Mein, 1813-1826, 6 vol. avec planches.

(2) Neue Zeitschrift fur Geburtskunie, etc.

tise en parcourant avec enx l’institution, quand ils en voyaient l’aménagement si spacieux et si bien approprié aux études obstétricales. Mais jusqu’alors il n’v avait encore absolument rien de décidé quant' à la nomination du successeur de mon père. Un seul professeur renommé dans l’art des accouchements fut souvent désigné comme tel. Ce bruit dura jusqu’au jour où il fit la lecture publique d’un manuscrit qu’il portait depuis quelque temps dans la poche gauche de son habil.^Mais quel fiasco! Le « sitacuisses * se confirma pleinement pour lui !

En l’hiver 1828 je m’occupai, pendant les rares intervalles que me laissait ma position, de travaux littéraires. Le journal dont j’avais entrepris la continuation absorbait en grande partie mon temps. 11 parut sans interruption, et j’eus même le plaisir de conserver plus d’un des anciens collaborateurs capables .et expérimentés, et d’acquérir de nouveaux travailleurs. Mon éditeur m'avait prié de lui traduire, du français en allemand, l’ouvrage de Maygrier. Cet ouvrage avait paru, en 1822, sous le titre de Nouvelles démonstrations d’accouchement (1). Il s’agissait de transplanter en AÎlemagne l’atlas qui accompagnait l’ouvrage et d’en donner une édition à bon marché (2). Les planches devaient être lithographiées, et le tout paraître par livraisons. Je ne me mis pas avec plaisir à ce travail, et je ne fus pas trompé dans mes pressentiments. En moins de six mois,

( 1 ) Paris, 1822-1827, in-folio avec 80 planches.

(2) Âbbildungen aus dem Gesammtgebiete dertheor.prakt. Geburtshûlfe. Berlin, 1828.

Tœuvre parat fiomplélement, mais elle fut critiquée d’une manière très-acerbe, entre autres dans le Journal de littérature universelle, de Halle. Juin 1831, p. 281. — Et cependant le débit en fut magnifique; « habentsua fala libelli. » Il fut même contrefait, et quatre années plus tard, étant déjà installé à Gœltingue, je reçus l’invitation d’en préparer une nouvelle édition (1). Les planches devaient être gravées cette fois, et, si je le jugeais convenable, de nouvelles pouvaient y être ajoutées. Sur cette base, j’écrivis un texte tout nouveau et donnai un Armamentarium obstetrkium très-riche, d’après des dessins originaux. J’ajoutai un aperçu historique complet sur le forceps, avec toutes les modifications qu’on avait fait subir à cet instrument, et que je tâchai de reproduire par le dessin. Plus tard la mode fut aux atlas et aux manuels d’accouchement illustrés. J’avais devancé cette mode par mes illustrations en 1829. An printemps de la même année, je lis paraître l’histoire de l’Organisation de l’Institut d’accouchement de la Faculté de Berlin (2). Le but de ce livre était de tracer l’historique de cet établissement et de faire connaître les résultats qui y avait été obtenus. Comme de juste, je le dédiai à mon père, qui en avait été le fondateur.

Pendant les fêtes de Noël 1828, je fis une petite excursion à Gættingue, ma ville chérie, en partie pour prendre un peu de repos, et aussi (pour- •quoi ne l’avouerais-je pas) pour y nouer des rela-

(1) 2e édition. Berlin, 1834-1835, 2 vol. avec 90 planches, contenant 345 figures.

(2) Einrichlung der EnthhvIuugsanstaU in Berlin.

SIEBOLD

g2 I.ETTBES OBSTÉTEICALES.

lions qui, plus tard, devaient m’être utiles. Je passai quelques journées agréables dans la maison de Langenbeck. Je me retrouvai aussi avec mes anciens professeurs, je fréquentai de nouveau assidûment la bibliothèque ; et, après un court séjour, je retournai à Berlin, fortifié de corps et

Me rappelant le verset de l.i Bible où il est dit ; c II n’est pas bon que rhomrm vive seul, » que je commentai à ma façon eu me disant ; « U n est pas bon qu’un accoucheur vive seul, » je me mariai le le 9 avril 1829, en épousant Mademoiselle Nœldechen, fille aînée du directeur de la navigation. C’était risquer beaucoup, car ma position à Berlin devenait douteuse du moment où l’on aurait pourvu à mon remplacement comme directeur de l’établissemeut d’accouchement. Je me fiai donc à ma bonne étoile, et je n’eus pas lieu de regretter la résolution que je pris alors. Ma femme m’a donné quatre enfants; d’abord deux filles, dont la première ne naquit qu’à Gœttingue, en 1834, puis deux garçons. Nous eûmes la douleur de perdre les deux garçons à l’âge de deux et de trois ans ! De mes deux filles, l’aînée est établie depuis 1856, à Charleston (Amérique du Sud). Elle a épousé un Américain qui avait fait ses études de droit à Gœttingue La seconde n’est pas mariée; elle vil dans la maison paternelle. J’ai aussi le bonheur de posséder encore ma femme chérie.

Enfin, mon sort se décida dans'le courant de. t’été 1829. Busch, jusque-là professeur ordinaire à Marbourg, fut nommé à la place de mon père. Il devait entrer en fonctions dans le courant de l’hiver de 1829 à 1830. Je me rappelai que le doc-

tear Héræus, ancien ami de mon père, occupait une haute position à Cassel. Je m’adressai à lui et lui demandai s’il n’y avait aucun espoir pour moi d’obtenir le poste vacant à Marbourg. En même temps, j’écrivis à quelques professeurs de cette ville que je connaissais particulièrement, et leur fis connaître mon désir. Ma demande fut accueillie favorablement, et je suis encore aujourd’hui très reconnaissant à mon honorable collègue le professeur Hérold, qui dans cette occasion me témoigna le plus vif intérêt. Grâce à l’influence toute-puissante d’Héræus, je fus appelé effectivement, le 14 juillet 1829, comme professeur d’accouchement et directeur de l’Institut, à Marbourg, poste que j’acceptai avec empressement. Je renonçai ainsi à la joie du professorat extra rdinaire, ce phare qui brille au haut de l’échelle des maîtres de l’Université, et quittai Berlin, où j’avais passé treize années, le 4 septembre 1829, pénétré de reconnaissance pour tout ce qui m’y était arrivé d’heureux et réconcilié avec tout ce qui m’était arrivé de pénible. En me rendant à mon nouveau poste, je passai par Leipzig, Wurtzbourg et Francfort s. le M. Chemin faisant, je consacrai quelques jours à Joerg, à Leipsig. Je rencontrai Buscb à Halle; nous nous donnâmes mutuellement des renseignements sur nos nouveaux postes. Je restai quelques jours à Wurtzbourg, ma ville natale, et à Francfort s. le M., de façon que je n’arrivai à Marbourg que le 24 septembre 1829.

Dans une prochaine, je vous en dirai davantage sur cette nouvelle époque de ma vie.

Tout à vous.

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