CINQUIÈME LETTRE
Sommaire : Mon enseignement particulier à Berlin, 1S21 à 1829. — Mes principes sont les mêmes que ceux de mon père.
— Exposé de ces derniers; ils tiennent le milieu entre ceux d’Osiauder et ceux de Boër. — Mes occupaiions comme professeur particulier, comme assistant et comme accoucheur praticien. — Mort de mon père, en 1828. — Ma nomination comme directeur provisoire de la Clinique d'accouchement.
— Réunion des naturalistes allemands à Berlin en 1828. — Mon mariage en 1829. — Nomination comme professeur d’accouchement à Marbourg, en remplacement de Busch, appelé aux mêmes fouctions à Berlin. — Départ pour Marbourg en septembre 1829.
Gœttingne, le 3 août 1861.
Ainsi donc, mon ami, la carrière qui devait un jour me conduire au professoral m’était ouverte. J’étais devenu professeur particulier, et dès le début mes leçons sur les accouchements eurent beaucoup de succès, ce qui stimula mon zèle. Il me fallut néanmoins travailler activement et préparer, pour ainsi dire, leçon par leçon, n’ajanl jamais trouvé jusqu’alors le loisir d’écrire un manuel complet à mon usage. Je pris pour base de mon enseignement le livre élémentaire de mon père (I), dans lequel je trouvai au moins un plan
( 1 ) Lehrbuch der Theorethisch-Praktischen Entbindungskunde, zu seinen Vorlasungen, etc 4' édit., 1824 2 vol. in-8. ’
à suivre. Eu général, dans les premières^ années de ma carrière professionnelle et pratique je n’eus pas d’autre guide que mon père. D’ailleurs, il avait été mon unique maître en accouchement, et dans le courant de mes études médicales, je n’avais eu ni le temps de voyager ni d’entendre d’autres professeurs, pour pouvoir par moi-même
juger de leur manière de faire.
Quand mon père débuta dans l’enseignement, les accoucheurs allemands étaient divisés en deux camps : dans l’un se trouvaient les partisans ÿ’jOsiander, pour lequel l’ar^ d’accoucher était audessus de tout. Ses disciples, dans leur engouement pour les opérations, négligeaient complètement la fidèle observation de la nature et n’avaient aucune confiance dans son action. Dans le camp opposé se trouvaient les partisans de Boër, qui avait introduit la méthode anglaise sur le continent. L’école de Boër professait la confiance dans la nature, observait et appréciait ses merveilleuses ressources et ne pratiquait que rarement des opérations. Par ses principes, l’école de Vienne ;Boër) était tout l’opposé de celle de Gœttingue (Osiander). Je ne vous citerai qu’un seul exemple, c’est la proportion des applications du forceps dans les deux écoles. Il y avait des années où Osiand^ appliquait cet instrument 40 ou 50 fois sur lUO accouchements, tandis que Boër n’y avait recours que 5 à 6 fois sur 1,000; en 1816, sur l,o30 naissances, le forceps ne fut même pas appliqué
plus de deux fois. ,
Mon père avait étudié les deux systèmes. U avait fait ses études à Gœttingue; mais, devenu professeur, il était allé à Vienne pour y voir et
LETTEES OBSTÉTBICALES.
entendre Boër. Là il avait vu déployer une activité extraordinaire; ici on restait, au contraire, •passif jusqu’à la dernière extrémité. Il n’adhéra jamais complètement à aucun des deux systèmes. Il fonda une école pour ainsi dire éclectique. li formulait ses principes d’accoucheur par les mots suivants, qui étaient inscrits au-dessus de chaque lit dans son service : — Silence et vepos, respect de la nature et de la femme en couches, respect pour l’art quand la nature en requiert Vassistance.— Lisez à ce sujet la diatribe qu’Osiander dirige, dans son Manuel d’accouchement, i'® partie, 1819 (1), § 68, contre mon père qui se trouvait en continuelle hostilité littéraire avec lui, tout en conservant, jusqu’à la fin de sa vie, un certain penchant pour les tendances d’Osiander. Mon père pratiquait les opérations obstétricales avec une sûreté et une adresse merveilleuses; il déployait même, dans certains cas, une sorte d’élégance, autant qu’elle est compatible avec les opérations obstétricales. Plus tard, je reconnus qu’il n’avait pas toujours été très-sobre à l’égard de l’emploi du forceps. Pendant les premières années de ma carrière académique, je suivis fidèlement ses principes et n y remarquai rien qui eût pu m’en faire dévier. Ce ne fut que plus tard, pendant mon professorat a Marbourg, abandonné à moi-même et me vouant aux études obstétricales et à l’observation de la nature avec une grande ardeur, et après avoir fait, ^ 1830, la connaissance personnelle de Nægelé, à Heidelberg, et m’être mis en relations scientifiques
(t) Osiander, Handbuch der Entbindunqskunst “> Baude, in-8. ^
LKTTBE V.
avec cet homme supérieur,—relations que j’ai conservées jusqu’à sa mort, — que j’abandonnai la manière de faire de mon père, que je fus plus fidèle à la nature et que je m’efforçai surtout a restreindre l’usage du forceps. Je ne vous entretiendrai pas plus longtemps de mes principes en obstétricie; cette biographie, ou plutôt ces esquisses biographiques suffiront pour vous donner une idée du développement de mes connaissances et de la manière dont elles se sont développées. Outre les leçons sur les accouchements que je donnais pendant les premiers semestres de mon professorat
particulier ,jefisdescoursd’opérationsobstétneales
sur le mannequin. Ces cours duraient de quatre a six semaines, mais me donnaient peu de satisfaction, parce que mes élèves n’avaient d’autre intention’que de se préparer à Vexamen d’Etat. Dans le même but je donnai aussi un cours de bandages et de pansements. Pendant le semestre d hiver 1828, je fis même des leçons publiques sur les affections dynamiques des os. Aujourd’hui je me rappelle à peine comment et pourquoi j’entrepris
une semblable besogne.
Vous pouvez juger par ces détails, mon cher ami, quelle activité je déployais dès mon début dans le professorat. Je cherchai également a payer un tribut à la science pure, en composant et taisant imprimer, à l’usage des élèves, un manue sur les exercices sur le mannequin. Dans cet opuscule j’ai encore suivi les principes de rnon père, en n’indiquant que les opérations qui étaient en honneur dans notre école. .,/>■- •
Grâce à ma nomination d’assistant à la Clinique d’accouchement, je pus mener de front la theo-
o6 LETTRES OBSTÉTRICALES.
rie et la pratique. Je vous ai fait connaître, dans ma quatrième lettre, l’organisation intérieure de l’établissement de mon père,et vous avez pu juger combien mes occupations y étaient multiples. La direction des accouchements qui avaient lieu dans la maison, —mon père ne se faisait habituellement appeler que dans des circonstances extraordinaires,— la surveillance des accouchées, la tenue des journaux, la polyclinique, le traitement des maladies des femmes qui s’adressaient à l’établissement : tout cela donnait de nombreuses occupations, mais c’étaient des occupations instructives qui eurent une heureuse influence sur mon avenir. La polyclinique faisait connaître ce qu’était l’art des accouchements, tandis que l’excellente organisation de la Clinique de l’institut faisait voir ce qu’il devait être. Tous les cas les plus graves se rencontraient dans la première, et pour vous donner une idée des opérations souvent, des plus difficiles, que j’ai faites moi-même depuis le 1®’’juillet 1826 jusqu’à mon départ de Berlin, en automne 1829, je délacherai quelques notes de mon journal : Quarante-deux applications de forceps ; cinq changements de la présentation des fesses en présentation des pieds; huit extractions par les pieds; dix-huit versions; on accouchement forcé, pour un cas de cancer utérin ; une fois la perforaration; six fois l’extraction artificielle du placenta ! Les fausses couches et les moles ne manquèrent pas non plus à mon observation. Mais, chose ^curieuse, pendant mes séjours tant à Berlin qu’à Marbourg, je n’avais pas rencontré une seule fois une insertion du placenta sur le col {placenta prævia). Ce ne fut que le 28 juillet 1836 que