SEPTIEME LETTRE
aia réception à GoEttingne. — Mes coors. — Sooyeüe organisation de la cliniqoe d’accouchement. — Agrandissement du cercle d’activité littéraire. — Mon histoire de l’art des accouchements commencée en Î83S et terminée en !845. — Appel k "Wurtzboarg en 184-5. Refus. —^Voyages àBeriin et à Dantzig en 1835. — Jubilé de l’Uni-rersité d’Erlangen en 1843-— Vienne, Venise, Milan, Gênes, Naples, Florence, 1841. — Maison d’accouchement de Vienne. — Boër. — La congrégation des Datti à Venise.— Impressions causées par cette ville magique. — Buonaparte, prince de Canine. — Milan. La Maternité sous Billi. — Voyage à Naples par Gênes. — Second voyage à Vienne et Venise en 1850. Retour par Munich. — Prague et Vienne. — Lectures sur Juvénal en 1854. — Etudes philologiques. — Fin de ma biographie.
Gœttingue, le 12 août 1861.
J’avais donc atteint pins tôt que je ne l’espérais le but de mes plus ardents désirs, celui de professer un jour à Gœttingue. J’avais quitté cette Université en automne 182o comme étudiant en médecine, j’y retournai au printemps 1833, par conséquent à peine huit ans après, comme professeur ordinaire. Tous les membres de la Faculté de médecine, depuis le vénérable Blumenbach jus- •qu’au plus jeune, le professeur Marx, avaient été mes maîtres, et je l’avoue, dans les commencements ma nouvelle position au milieu d’eux me parut difficile ; grâce à leur prévenante bonté et
80 LETTRES OBSTÉTHICALES.
à la bienveillance, dont ils m’entourèrent dès le moment de mon arrivée, je pris le dessus. Je m’installai tout aussitôt dans le logement affecté à ma nouvelle charge et qui se trouvait dans l’hôpital d’accouchement; je m’organisai convenablement ; je mis en ordre ma belle bibliothèque, mes riches collections; et dès les premiers jours du mois de mai je commençai mes leçons sur les accouchements et la médecine légale; ce dernier cours fut surtout fréquenté par des juristes ; je donnai en outre un cours public sur le mécanisme de l’accouchement, d’après Solayrès de Renhac. En même temps, j’ouvris ma clinique, que j’organisai différemment de ce qu’elle l’avait été sous mon prédécesseur, Mende. Celui-ci ne réunissait ses auditeurs que lorsqu’il se faisait un accouchement, et d’habitude une fois par semaine pour les exercices du toucher. Le changement que j’introduisis consistait à fixer des heures destinées à l’instruction clinique; je décidai que ces heures seraient employées à prendre des observations sur les femmes enceintes et à l’examen des cas de grossesse. J’expliquai dans ces leçons tout ce qui s’était passé de remarquable dans l’établissement; j’insistai surtout sur les cas anormaux d’accouchement, sur les opérations qui avaient dû être entreprises, et que je faisais répéter aux élèves sur le mannequin. De plus, je me fis accompagner par eux dans les visites aux accouchées, et quand il n’y avait rien de nouveau dans le service clinique, j’expliquai certains chapitres du Manuel d’aecovdiement. Je fis un usage constant de la méthode analytique, dont l’expérience m’avait fait connaître tous les avantages. Les explications brillantes des
LETTRE Tir.
professeurs de clinique, comme celles que j’avais entendues à Paris, éblouissent à la vérité facilement les auditeurs, mais elles sont loin de produire les résultats utiles de la méthode socratique. J’organisai avec cela mes leçons cliniques de telle sorte que je consacrai la première moitié du semestre spécialement à l’étude de la grossesse et de l’accouchement'à l’état normal, et la deuxième à l’état pathologique. Des heures particulières étaient destinées aux exercices de l’exploration, et l’auscultation y tenait une -bonne place. Au moyen de ces arrangements, je pouvais familiariser mes auditeurs (surtout quand ils suivaient les leçons théoriques) avec la pratique des accouchements, en ce que je les faisais assister comme stagiaires {Auscultanten) aux heures ordinaires à la clinique. En même temps je les faisais appeler aux accouchements comme spectateurs et observateurs, chose d’autant plus importante que la connaissance de leur marche naturelle, de leur mécanisme, etc., est de la plus grande nécessité pour le traitement des couches anormales, et que cette occasion d’étudier les accouchements, comme elle se présente dans les Maternités, ne s’oEfre plus au praticien abandonné à lui-même. Le médecin praticien est en contact permanent avec les malades, mais non pas avec les accouchées, et surtout dans les cas de couches normales, qui tombent le plus souvent en partage aux sages-femmes. Le futur praticien, dans les Universités, ne saurait donc être trop tôt familiarisé, dans la plus large acception du mot, avec la pratique des accouche* ments. Je trouve encore dans cet arrangement l’avantage d’être bien mieux compris dans mes
leçons cliniques par les élè^res qui avaient déjà fréquenté la clinique coaune simples assistants^ Dès le début de mes fonctions à Gœttingue, j’ouvris encore les cours suivants : Pendant chaque semestre, j’enseignai la théorie des accouchements, et dans des leçons particulières je faisais faire des manœuvres sur le mannequin à ceux qui avaient fréquenté le' cours théorique. De temps en temps je fis des lectures publiques sur les maladies des accouchées, sur l’histoire de l’art en y comprenant celle des instruments obstétricaux, ou j’interprétai Solayrès de Renhac sur le mécanisme de la parturition» Jusqu’en 1848 j’enseignai encore pendant chaque semestre la médecine légale; mais après celte époque ce cours n’eut plus lieu qu’en hiver, parce que. les cours dits forcés avaient été supprimés. Ce fut une conquête pour les étudiants en général, et en particulier pour les étudiants en droit qui se dispensèrent dès lors de suivre ce cours, qui pourtant était d’une grande importance pour eux. Je vous parlerai plus tard d’une conférence philologique dans laquelle j’interprétai la sixième satire de Juvénal.
Vous voyez, moucher arni,qn’à Gœttingue j’avais largement étendu mon cercle d’activité en fait de travaux académiques. Fort souvent j’avais quatre heures de cours par jour, sans comp-ter les leçons aux sages-femmes, qui jusqu’en 1843 se donnaient en deux fois, mais qui, à dater de cette époque, n’eurent plus lieu que peitdant cinq mois et en hiver. A toutes ces occupations se joignaient encore les travaux littéraires, comme cela a touiours été en usage chez les maîtres de la Georgm Augusta, pour qui les lettres
LEÎIKB VU-
avaient une grande importance. Peu après mon arrivée à Goettingue,. Je dus m’occuper d’une nouveile édition des gravures dont Je vous ai parlé dans ma cinquième lettre. A cet effet, je fis acliever beaucoup de nouveaux dessins,qui, avec les figures conservées de la premièreédition, furent comme cellesci gravés sur acier. Je revis le texte auquel j’ajoutai de nouveaux chapitres, si bien que le livre put paraiire sous une forme presque nouvelle. Il fut terminé en octobre 483S. Comme discours d’ouverture de mon professorat en 1834, je fis paraître le programme suivant ; De circumvolutime funiculi vmbüieaHs, aâjeetis dmbu$ casibus rarwribus. En 1838, je publiai la sixième édition du Maimd des sages-femmes de mon père, dont j’avais déjà soigné la cinquième en 1831. En 1835, je mis à exécution un plan conçu depuis longtemps, celui d’écrire l’histoire de l’obstétricie. Pour ce travail, nulle ville ne présentait plus d’avantages queGœttingue, dont la bibliothèque royale, si riche en trésors scientifiques, m’offrait les plus belles ressources. En 1799^, Fr. B. Osiander avait déjà composé à Goettingue son Histoire littéredre. C’était la dernière oeuvre de ee genre et je crus le mo r.ent venu de reprendre ce travail, d’autant plus qn’il se trouvait dans le livre d’Osiander iNeaucoup d’inexactitudes, et que son auteur lui avait donné une couleur spéciale tout à fait incompatible avec de semblables œuvres historiques. Il me fallut quatre années pour terminer le premier volume de m<m ouvrage (1839), eu y travaillant sans relâche. Je m’appliquai particulièrement à remonter anx sources, à ne jamais me fier aux citations d’autres auteurs, mais à tout voir par moi-même et à
mettre la plas grande exactitude dans la bibliographie. Les six années suivantes furent consacrées au deuxième volume, qui parut en 184o. Dans l’intervalle je publiai mon Manuel d’accouchement (1841), dont la deuxième éditiou avec gravures sur bois parut en 1854. Enfin, sur l’ordre du ministère de l’intérieur, je fis paraître, en collaboration avec mon honorable ami le docteur Kaufmann, conseiller médical supérieur et professeur du cours des sages-femmes à Hanovre, un Manuel à fusage des sages-femmes, destiné aux écoles du royaume.
Beaucoup de travaux partiels concernant l’art obstétrical se trouvent dans mon journal d’accouchement, qui a cessé de paraître en 1838, au dixseptième volume. Alors je fus adjoint comme corédacleur au Nouveau Journal de l’art des accouchements [Neue Zeitschrift fur Geburtskunde. 7« vol.), qui depuis 1853 paraît sous le titre de : Journal mensuel d’obstétricie [Monatschrift fur Geburtshùlfe) et dans lequel se trouvent mes travaux ultérieurs. Je fournis également depuis 1845 le résumé annuel des progrès de l’art des accouchements, pour les comptes rendus des progrès de la médecine en général de Canstatt-Eisenmann (Canstatt- Eisenmann’sche Jahresberichte über die Fortschritte der Medizin). En outre, j’ai inséré des Mémoires et des Comptes rendus dans les Annales de Hecker; de Pierer; dan» le journal de Jahn (Medizinisches Conversations-Blatt) ; dans la GazePe médicale de Salzbourg ; dans les Comptes rendus annuels de Schmidt {Schmidt’s Jahrbûcher); dans la Gazette médicale de Brasse (Fr eussischemedizinische Verein- Zeitung); dans le Dictionnaire encyclopédique des
sciences médicales, pnblié par la Facullé de médecine de Berlin; dans le Journal de la Société de Vienne {Zeitschrift der Gesellschaft der Ærzte zu Wien) ■ dans les publications de la Société royale des sciences de Gœltingne, et dans le Lexicon {Neues Staats-Lexicon) de H.Wagener. Mes travaux sur la médecine légale, les rapports d’expertises qui m’étaient imposées en qualité de membre du collège des médecins légistes, parurent en partie dans le Journal de médecine légale de Henke, en partie dans mes propres journaux. En 1847, je publiai un Manuel de médecine légale. Enfin, je pris une part très-active à la rédaction des Annonces littéraires et scientifiques de GœUingue {Gœtlinger gelehrte Anzeigen), de façon que jusqu’aujourd’hui (août 1861), je n’ai pas fait imprimer moins de 237 analyses et annonces d’ouvrages.
Vous pouvez juger par tout ce que je viens de vous dire, mon digne ami, que l’on travaillait bien à Gœttingue, mais aussi je ne pense pas qu on trouvera aucune ville mieux appropriée que la nôtre, sous tous les rapports, aux travaux intellectuels. La réunion de tant d’hommes remarquables dans chacune des parties de la science, fait que chacun peut servir à l’autre de modèle a suivre : des distractions comme en offrent d’autres grandes Universités, et qui détournent des occupations scientifiques, n’existent pas *ei. Joignez à cela les grandes ressources de la bihiiothèque royale, et le bon vouloir vraiment paternel du conseil de l’Université, qui accueille toutes les demandes raisonnables pour l’amélioration des différentes instiiuuons scientifiques : toutes ces conditions réunies favorisent le travail de chacun
et provoquent un zèle sans pareil, si bien que l’on pourrait nommer Gœttingue une vaste salle d'études. Ce paisible travail scientifique me devint si cher, qu’il me décida à refuser la chaire d’accoucbement dé Warlzbourg, devenue vacante en 1843 par la mort de d’Outrepont et qu’on m’avait offerte. Je préférai conserver ma position actuelle, quoique je me sentisse, d’un autre côté, fort attiré vers ma ville natale et par la perspective de vivre dans l’Allemagne du Sud.
Jusqu’à présent, mon cher ami, je ne vous ai fait connaître que le côté sérieux de ma vie à Gœttingne, je veux maintenant vous dépeindre également le côté agréable, celui des délassements des heures laborieuses du travail. Il fallut naturellement les chercher au dehors de la ville, car celle-ci n’en offrait guère. Pour moi, ce furent les voyages pendant les grandes vacances, et je puis bien dire que j’ai parfaitement récupéré ce que j’avais négligé après l’achèvement de mes études. Je vous en parlerai très-brièvement, mais ils ont eu sur le perfectionnement de mes connaissances une influence tellement capitale, que je ne peux pas tout à fait les omettre dans ma biographie, quoique je ne puisse pas vous en donner une description complète.
Je passerai sous silence mes voyages professionnels, si je puis les nommer ainsi; ceux-ci m’éloignaient parfois des semaines entières de mon enseignement. Déjà à Marbourg, en 1830, ils absorbèrent mon temps. J’étais honoré de la confiance d’un grand nombre de familles aristocratiques iUustres. Fulda, Cassel, Meiningeu, Postdam et Stolberg a. H. furent les villes où je
LETTRE Vil.
résidai le plus soavent dans ce buL Là je fis connaissance avec la pratique otetétricale des palaiSj laquelle me fit remarquer quelque différence entre elle et la pratique ordinaire, et enrichit ainsi mon expérience de k vie.
Je ne vous parlerai pas non plus de mes voyages aux eaux. Malheureusement j^y fus forcé pour me soulager de la goutte, dont je ressentis les atteintes dès les premières années de mou séjour à Gœttingoe. Je fis deux saisons à Kissingen, en 1844 et 1849. En 18o4 et 1855, je cherchai du soulagement aux bains résineux de la Thuringe, à Blankenbourg près RudolstadL Je visitai Wiesbaden en 1856. En 1857 et 1858, je me rendis dans le môme but à Berneck, dans le Fichtelgebirge, pour y faire une cure de peiit-lait, et enfin en 1859 et 1860, aux eaux de Carlsbad.
Quelque intéressant qu’il fût pour moi, comme médecin, de connaître expérimentalement la manière de vivre dans ces différents bains, je trouvai néanmoins partout tant d’uniformité et, je puis le dire hautement, d’ennui dans la vie t^rmale, que je puisme dispenser de vous donner des. détails sur ces voyages. Je dois aussi, hélas t reconnaître que tous ces séjours aux eaux n’exercèrent pas une influence bien salutaire sur ma santé... Je ne puis pourtant pas m’abstenir de vous raconter une petite anecdote sur la poste. Lorsque je fus pour la première fois à Blankenbourg, je donnai à ma femme mon adresse ; A Blcmkenbùurg près Budolstadt, pour éviter la confusion avec. Bknkenbourg dans le Harz. Malgré cette précaution, je ne reçus aueune réponse. La lettre avait été expédiée au Harz; elle retourna finaleaaeat
à Gœttingue avec celte annotation : Dam tout le Blanhenbourg, il n’existe pas de Rudolstadt. Je recommandai alors d’ajouter dorénavant « en Tùuringe, » et cela marctia.
Par contre, je compte au nombre de mes excursions les plus agréables et les plus intéressantes celte que je fis à Dresde en 1833. Je visitai alors cette charmante ville pour la première fois. En 1834, j’allai à Leipzig, où je fus reçu très-amicalement par Jœrg, le représentant des principes de Boër. Cet accoucheur expérimenté m’apprit bien des choses. En 1835, je fis un plus grand voyage à Berlin et poussai jusqu’à Dantzig, où mon frère était à cette époque professeur d’accouchement pour les sages-femmes. Cette charge n’était néanmoins qu’un accessoire pour lui, il s’occupait principalement des sciences naturelles, afin de se préparer à une chaire académique, qu’il obtint peu de temps après d’abord à Erlangen. A Dantzig, je retrouvai aussi mon vieil ami Baura, qui était alors en pleine activité dans ses fonctions de directeur du grandiose hôpital de cette ville, et passai avec lui des heures bien agréables. Je m’arrêtai une journée dans la magnifique ville de Marienbourg, et je retournai à Berlin par Stettin, où l’une de mes sœurs était établie. A Berlin, je me mis à la recherche de mes anciennes connaissances; j’en fis de nouvelles; mais je ne trouvais plus do plaisir dans celte ville si bruyante et me rejouissais sincèrement à l’idée de retourner dans mon paisible et riant Gœttingue.
En 1839 je visitai encore une fois la capitale de la Prusse avec ma famille pour présenter aux parents de ma femme leurs petits enfants.