I.ETTRE VII
Les années suivantesje ne quittai pas la maison, afin de faire avancer mes travaux littéraires, et ce ne fut qu’en 1843 que je me rendis à Erlangen, chez mon frère, pourassister au beau jubilé séculaire de cette Université. Tous ceux qui l’ont célébré avec nous témoignent que cette fête réussit très-bien et fut charmante sous tous les rapports. Je visitai à différentes reprises Nuremberg,cette cité dumoyen âge avec ses trésors en monuments antiques et ses vieux souvenirs, et à chaque voyage je l’admirai comme si je la voyais pour la première fois. Je profite de l’occasion pour dire qu’en septembre 1837 il me fut donné de célébrer le centième anniversaire de la fondation de l’Université de Gœttingue ; mais je passe rapidement sur cette fête, d’abord parce qu’elle a été suffisamment décrite à cette époque et que, peu après, l’Université fut rudement éprouvée par des désordres politiques, et parla démission des sept professeurs, à tel point que chez chaque habitant de Gœttingue le souvenir de ces jours néfastes est encore plein de tristesse.
Après une nouvelle pause enfin de voyages un peu lointains, je me décidai d’aller à Vienne, et de là en Italie. J’étais attiré à Vienne par les superbes établissements d’accouchement qui s y trouvent, et en Italie par le désir ardent de voir, de connaître cette terre classique d’où sont parties toutes les civilisations modernes. A Ratisbonne, où j’avais encore quelques parents, je m’embarquai sur le Danube, et arrivai le 22 août dans la capitale de l’Autriche. Ma première course fut pour l’Hôpital général, situé dans le faubourg d’Alsen, afin de visiter la division d’accouchement.
car le but principal de mon voyage à Vienne était de me perfectionner dans la science obstétricale. Je voulais étudier sur place cette célèbre école et ses principes, et grâce à l’immense matériel que possédait l’Institution, je me proposai d’examiner de nouveau, et bien à fond, les enseignements de Boër, que je suivais depuis longtemps, et de bien m’initier aux secrets de la nature dans l’accomplissement de sa plus belle œuvre. Le professeur Klein, qui était à celte époque directeur de la première clinique (celle des étudiants en médecine), me reçut admirablement. Son chef de clinique (assistant) Semmelweis, me témoigna également une très-grande bienveillance. J’ai conservé de tous deux le meilleur souvenir, et pour ce motif, je pardonne bien volontiers à l’ami Semmelweis d’avoir voulu, dans une lettre qu’il a rendue publique, me brûler aux rayons du Soleil puerpéral, après que ce soleil se fut levé pour lui, et cela parce que je n’avais point accepté sans restriction sa manière de voir sur la flèvre puerpérale et sur les moyens de la prévenir. Chaque jour je me rendais, dès le matin, à la maison d’accouchement, et vous pourrez vous figurer combien étaient multiples les occasions d’observation, quand je vous aurai dit qu’il y avait des jours où la salle d’accouchement était occupée par vingt à vingtquatre femmes. Dès lors, je compris que Boër devait inévitablement arriver à trouver les bases de l’accouchement natureL Lui-même, dans un âge plus avancé, ne s’en attribuait pas le mérite, mais le reportait tout entier à l’immense matériel dont il disposait.Consultez sur ce sujet ce que j’ai publié à cette époque dans le Journal mensuel kaccouche-
meni {Monatsschrift fùr Geb., etc.), 13® vol., 1839, p, 314, sur la modestie des déclarations de Boër vis-à-vis un de mes élèves. Par contre, je compris aussi que celui-là seul qui possède à fond la théorie de l’art des accouchements peut, en présence d’un si grand nombre de faits, en retirer tous les fruits possibles. Le commençant a de la peine à s’orienter dans ce dédale. Son altentioa se porte rapidement d’un cas à l’autre, et comme le professeur ne peut jamais parler le même jour de tout ce qui se présente d’intéressant, il en résulte pour les auditeurs bien de l’obscurité. En outre, il est d’usage à Vienne de n’accorda: que six semaines à la fréquentation de la Clinique. Le cours n’a ni commencement ni fiu- Aussi chaque nouveau venu est d’abord désorienté parce qu’il tombe in médias res. Il ne peut pas être question ici d’uu cours de clinique régur* lier et complet tel que celui dont je vous ai parlé au commencement de cette lettre-ci. Or, pour le débutant, les Cliniques restreintes dans lesquelles il peut tout voir, sont plus fructueuses. Uue fois qu’il aura acquis une iustructloa fondamentale solide, alors seulement il profitera de la fréquentation d’établissements où les faits intéressants se pressent. Je crois qu’il serait facib de remédiera cet état de choses à Vienne, en fondant, ontre la grande clinique d’accouchement, une clinique de choix d’après le modèle de nos cliniques plus modestes de province et qui ne reçoivent qu’un nombre restreint de femmes, qui servent au professeur de sujets de leçons, alors d’autant plus profitables aux commençants. Dans le temps, j’ai communiqué mes idées sur ce sujet d’une fa-
çon irèà-étendue dans un mémoire ou Elaborai, pour me servir de l’expression des Viennois, adressé au directeur actuel de la clinique, C. Braun ; mais leur réalisation a dû échouer sur plus d’un écueil. Outre celte première clinique, l’hôpital en possédait uns seconde, affectée aux sages-femmes, et dont le directeur professeur était Bartsch, qui m’accorda volontiers l’entrée. J’en trouvai même une troisième installée dans le Joséphinum, et ce fut avec respect que j’en parcourus les vastes salles qui avaient été le centre d’activité de l’excellent G.-J. Schrait (mort en 1827). Elle est destinée aux médecins militaires, et le directeur en était alors le professeur Frisch. Je ne visitai aucune des autres divisions de l’Hôpital général, je vouai tout mon temps à la clinique d’accouchement; néanmoins je fréquentai journellement la salle d’autopsie, qui était sous la direction de l’excellent Robitansky, et où tous les matins, de bonne heure, on se réunissait comme dans un salon, tantôt pour assister à d’intéressantes autopsies, tantôt pour fumer son cigare du malin dans la cour qui entourait le bâtiment, causer avec des connaissances, apprendre à connaître les médecins étrangers dont il arrivait journellement un certain nombre et de là se rendre dans les différents services.
Je ne vous parlerai pas de mes autres occupations à Vienne. Les après-midi et les soirées étaient consacrées au train de vie ordinaire, quand elles n’étaient pas absorbées, ainsi que les nuits, par la clinique. J’avais rencontré, sur le bateau à vapeur, un aimable compagnon de voyage, mon compatriote le professeur de droit Held, de Wurtz-
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bourg; il suivait le même itinéraire que moi ; nous ne nous séparâmes qu’à Milan. Enfin l’heure du départ sonna, et je quittai Vienne après y avoir passé environ trois semaines, avec la ferme résolution d’y revenir pour y faire un plus long séjour.
Par Gratz, où je passai une journée des plus agréables et visitai la Maternité dirigée par Gœtz, sans oublier de gravir d’abord le ravissant Schlossberg, je me rendis à Laibach. A Adelsberg, je parcourus la célèbre grotte ; puis je partis pour Trieste, où, à ma grande joie, je rencontrai mon frère, occupé à des recbercbes zoologiques sur les habitants de la mer. Après deux jours de séjour dans ce magnifique port, nous nous embarquâmes par une splendide soirée et par un clair de lune magnifique, sur un bateau à vapeur du L’ioyd autrichien pour Venise, et le lendemain, à quatre heures du matin, la ville des lagunes se montrait à nous.
En huit jours j’appris à connaître suffisamment cette ville magique : je parcourus cette magnifique cité qui, malgré sa décadence, brille d’une beauté ineffaçable, comme si j’avais été sous l’influence d’un songe des Mille et une nuits. Dans ce moment,Venise s’était j ustement m ise en frais po ir les médecins et les naturalistes italiens qui devaient s’y réunir. Ce fut le dernier congrès de ce genre, et Venise avait fait l’impossible pour recevoir dignement les disciples de la science. Les fêtes succédèrent aux fêtes; je vis la Eegatte,célèbre dans le monde entier. Chaque soir la place Saint-Marc étincelait de lumière. La Fenice ouvrait ses vastes salles à la Congregatione dei doiti. Le président
comte (aujourd’hui prince) Giovanelli donna dans æn palais un bal splendide, où les nobles Vénitiennes étalèrent leur beauté et celle de leurs diamants : bref, partout on ne remaripiaiî que joie et plaisir, et cependant l’étincelle qui, l’année suivante, devait se changer en brasier dévorant, couvait déjà . Le naturaliste Charles Buonaparte, prince de Canino, était venu de Rome pour gagner des partisans à la révolution prochaine. Dans un discours prononcé devant la section de zoologie, il exalta le pape libéral Pie IX. Aussi reçut-il de la police autrichienne l’ordre de quitter Venise dans le plus bref délai possible ; ce qu’il lit en s’écriant : Tutti gli Italiani sono pazzi! A quoi un de ses compagnons forcés lui répondit : Non tutti, ma buonaparte !
Nous autres étrangers nous ne remarquâmes naturellement rien de ces incidents; ce furent des Italiens qui nous les racontèrent. Nous nous enivrions de la contemplation de la ville, et, en définitive, nous nous inquiétions fort peu de la politique et de la savante réunion des naturalistes. En fait d’institutions médicales je visitai la maison d’accouchement dirigée par Valtorre, qui prit lui-même la peine de me la faire parcourir; plus tard, nous allâmes à Padoue, où le professeur Lamprecht me fit les honneurs de son institut. Je confesse ici qu’en Italie je perdis le goût de visiter des instituts médicaux, et pour cause... C’est ainsi qu’à Milan, je me bornai à faire une visite au célèbre professeur d’accouchement Billi, qui eut également la courtoisie de me montrer son superbe établissement ; mais à partir de là je ne recherchai plus aucune de ces occasions. L’Italie offre
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d’autres jouissances pour lesquelles on oublie tout. Vous me permettrez bien de passer rapidement sur tout ce que j’ai vu dans ce beau pays. On a tant écrit sur l’Italie et ses merveilles, que je ne veux pas, selon le dicton populaire, porter un monstrueux hibou à Athènes. En peu de mots je vous traeerail’itinéraire que j’ai suivi. De Venise je me rendis à Milan par Padoue, Vicence et Vérone; bien entendu que je m’arrêtai partout où il y avait quelque chose à admirer. De Milan je fus à Gênes, où je pris le bateau à vapeur pour Naples. Le bateau s’arrêtant à Livourne, j’allai voir Pise, où l’on se rend en quelques heures par la voie ferrée. Enfin apparut le monstre marin qui s’appelle file de Caprée, et dans le lointain le Vésuve se faisait remarquer par les tourbillons de fumée qu’il lançait droit vers le ciel : noos étions à Naples! Comme mon temps était strictement limité, je me procurai le même jour un guide,—je n’avais aucune connaissance à Naples et je n y en ai pas trouvé; —et je commençai mes excursions dans la ville et les environs. Dès le. second jour, je visitai Sorrente, la grotte de Caprée; une journée entière fut consacrée à la ville souterraine de Pompeî, Chaque jour je passai quelques heures auprès des œuvres d’art du musée Borbomeo; je fus en admiration devant les magnifiques ruines de Puzzuolo, la grotte de la Sibylle et Baia; en ville je fus voir tontes les curiosités, les superbes églises, les couvents, et je passai une soirée au magnifique théâtre San Carlo. Grâce à une activité un peu fébrile, je pus, en peu de temps, voir et connaître tout ce que Naples renfermait de remarquable. Je m’embarquai ensuite ponr Civîta-Vecchia, et j’ar-
rivai à Rome le 2 octobre par la porta dei Gavaileggieri. A ma grande joie, je rencontrai dès le même soir, logé dans le même hôtel, mon excellent ami et collègue Woliler, qui fut pour moi, dans les premiers jours, un fidèle cicérone. Je fis aussi la connaissance d’Emile Braun, le fameux archéologue; nous nous rencomrâmes au Capitole, il fut plein de bonté pour moi. Chaque malin j’allai le trouver au café Greco ; là il nous dressait, à moi et à mon ami Lenné, le directeur des jardins de Postdam, que j’avais aussi rencontré à Rome, te plan de notre journée. Rome se trouvait à cette époque dans une agitation fiévreuse. Le Pape avait octroyé des institutions plus libérales, une garde nationale avait été créée, chaque jour amenait des défilés de cortèges, des illuminations, des distributions de bénédictions papales; Rome était en fête,. Les étrangers eurent de cette façon l’occasion d’étudier le caractère des Romains sous son vrai jour, et dans ses manifestations les plus vives, surtout dans les Osteries où notre ami Emile Braun nous conduisit plusieurs fois. On criait dans toute la ville, vive Pie IX! Les mêmes vivat étaient placardés sur tous les murs. Hélas ! combien peu dura cet enthousiasme !... Quelles pénibles épreuves ont été réservées à ce pauvre pape, à la ville éternelle ellemême, épreuves qui ne sont pas même prêtes à finir. Ce n’était pas la Rome moderne qui m’avait attiré dans ses murs, mais la Rome antique.
Aussi, chaque jour, nous sortîmes en traversant le Capitole, — bien entendu en voiture, — pour aller voir les magnificences de la campagne.Nous ne négligeâmes pas pour cela les précieuses gale-
ries de tableaux, les palais et les églises de l’intérieur de la ville. Ce qui nous ravit surtout, après le Capitole et ses collections si rares, ce fut le Vatican, dont les trésors artistiques sont au-dessus de toute description, et l’église Saint-Pierre, qui nous inspira un étonnement mêlé de respect. Nous visilâmes également les ateliers d’artistes célèbres, et vîmes mainte œuvre nouvelle de sculpture, etc. ; mais toujours mon esprit se reportait vers l’ancienne Rome, et il ne se passa pas un jour que nous n’allâmes faire une excursion de quelques heures dans ses respectables ruines. Vers la fin de mon séjour à Rome, j’eus la joie de rencontrer mon ami Welker de Bonn ; je n’oublierai jamais l’heureuse journée que je passai avec lui et Emile Braun à la villa Albani. Après avoir été enivré de toutes ces merveilles, il fallut, hélas, songer au retour; je repassai par Florence, où je m’arrêtai quelques jours, puis par Bologne, Padoue, Trente, Botzen, Inspruck et Munich; je fus ainsi de retour chez moi le 23 octobre. Ma santé ne laissait rien à désirer, mais il m’a fallu bien du temps pour me débarrasser complètement d’une véritable nostalgie italienne.
Dans le courant de septembre 1848, après avoir assisté moi-même au tohu-bohu parlementaire de Francfort, j’allai faire une visite à mon vieil et cher ami Nægelé; je le trouvai un peu vieilli, mais tout aussi aimable et tout aussi spirituel qu’en 1830. De là je me rendis à Fribourg, pour passer quelque temps avec mon frère; mais, hélas! je fus témoin de l’échauffourée révolutionnaire de Struve, qui fut, cette fois encore, heureusement comprimée. A Francfort j’avais entendu la parole,
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LETTRES OBSTÉTBTCALES.
à Fribourg je devais Toir les farts. Une exenrsiou à Bâle et à Strasbourg me dédommagea de l’agitation dont j’avais souffert à Fribourg. Je rentrai chez moi par Heidelberg, Wurtzbourg et Nuremberg.
En automne 1850, je me décidai à entreprendre nn assez grand voyage avec ma famille. Mes deux fillettes étaient d’âge à voir un petit coin du monde. Je choisis Tienne et Tenise. Connaissant déjà ces deux villes, je pouvais être d’autant plus utile à mes enfants. Nous nous embarquâmes à Ratisbonne et passâmes'quinze jours à Tienne, où, cette fois, il ne pouvait pas être question pour moi de continuer mes observations médicales.
Nous allâmes ensuite à Trieste en passant par le Tyrol, puis à Tenise, où un séjour de huit jours nous permit de jouir très-convenablement de l’ancienne ville des doges. Nous visitâmes aussi Térone, puis, traversant le lac de Garde, nous gagnâmes Munich par Trente, Botzen et Inspruck. A Munich, nous assistâmes à l’inauguration de la Bavaria, et nous rentrâmes à Goettingue par Nuremberg.
Je passai à Tienne, m’occupant surtout d’accouchements, les grandes vacances de 1851 et 1852. Avant d’aller à Tienne, en 1851, je m’étais rendu à Prague et j’y avais visité l’institution d’accouchement et la clinique obstétricale dirigées par Lange et Seiffert. Kiwisch était absent. Je conseille à quiconque s’occupe d’accouchement, s’il ne peut visiter Tienne, d’aller au moins à Prague, il y trouvera bien des sujets d’observation et d’études. J’ai compté jusqu’à quatre ou cinq naissances par jour à la Maternité; en outre, les autres hô-
LETTRE VIII
■pitaus, sont dans d’excellentes conditions. En ■arrivant, à Vienne, j’appris que Semmelweis l’avait quitté, et qu’il était remplacé par Charles Braun, -aujourd’hui directeur de l’institut. Je garde à ce dernier un excellent souvenir pour les bontés qu’il a eues pour moi pendant les deux ans que j’ai fréquenté l’établissement de Vienne. Je puis même dire que j’y ai complètement vécu; car, comme je demeurais à proximité, il m’est bien souvent arrivé, en sortant du théâtre,, d’y aller faire un tour pour voir s’il n’y avait rien de nouveau. Parfois oaêmej’y passai la nuit en me jetant sur un lit vacant, jusqu’à ce que la sage-femme vînt m’en chasser (du 24®) en me disant : » Monsieur le-professeur, il me faut ce lit! » et m’obli- ,geât de passer la nuit sur une chaise.
Je devins même forcément, en 1851, un habitant de l’hôpital;, une attaque dégoutté me décida à me-faire recevoir dans la division des payants, et je dois avouer que nulle part encore je ne fus mieux soigné. Je n’oublierai jamais lé médecin en chef, docteur Bittner, mort il y a quelques années, qui m’y traita alors. Nous étions devenus de bons amis. Je n’ai pas besoin de vous assurer que mon séjour à Vienne ces deux dernières fois a été bien plus profitable pour mon instruction que le premier parce qu’il a duré plus longtemps. J’ajouterai qu’en 1852, je fis une petite excursion à Pesth et à Bade, où je visitai Semmelweis.
Voilà, mon cher ami, l’historique de mes grandes excursions ; et je puis dire avec Gœlhe ; * Ce que je n’ai pas appris dans les livres, je l’ai acquis en voyageant.»
Dans les trois derniers ^mestres d’été, je me
suis procuré le plaisir de visiter la clinique médicale de mon cher et très estimé ami Hassé. J’éprouvais le besoin de voir des malades, de les observer, et de m’assurer ainsi par moi-même des progrès de la médecine moderne. Tout en m’instruisant en général, il me fut donné bien souvent d’examiner avec Hassé de très-intéressants cas de pathologie gynæcologique. Hassé est un explorateur hors ligne. Je puis certifier que j’ai beaucoup appris en le suivant, tant au lit des malades qu’en assistant aux autopsies, que Hassé pratiquait luimême. Que Dieu conserve encore bien longtemps mon cher Hassé à notre Université!
Pour vous convaincre que je me suis sérieusement occupé à Gœttingue pendant mes heures de loisir, dans ces dernières années, des sciences philologiques, il vous suffira des données suivantes ; Pendant le semestre d’été 1854, je suivais les leçons sur l’interprétation de Juvénal de mon vieil ami K. F. Hermann, qui est des nôtres depuis 1842. En 1855, je suivis son interprétation de Perse. Depuis des années, je m’occupais de cœur et d’âme de Juvénal, et surtout de la sixième satire, que je traduisis en vers métriques dans l’été de 1854, et que je fis imprimer la même année. Eu même temps, j’annonçai pour le semestre d’hiver 1854 à 1855 la conférence suivante : «Psa'- « chologie comparée du sexe féminin dans les « temps anciens et les temps modernes, en pre- « nant pour base l’explication de la sixième satire « de Juvénal. » Cette lecture publique attira un tel concours d’auditeurs, que le grand amphithéâtre ne pouvait les contenir tous. J’attribuai cette affluence de monde plutôt à la manière piquante
dont était rédigé le programme qu’à mon propre mérite. J’employai mes loisirs des années suivantes à préparer une édition complète de mon poète favori en vers métriques, et accompagnée d’observations philologiques. Cet ouvrage parut en 1858. Mon ami Pernice et moi fondâmes, en 1857, une petite réunion philologiqne, dans laquelle nous attirâmes l’étudiant en droit Senfft de Pilsach, et dont le docteur Tittmann, notre ami et collègue, fit plus tard partie. Nos réunions eurent lieu régulièrement, nous y lûmes en commun Martial, Plaute, les Troades de Senèque, les Ranæ d’Aristophane et Pétrone. Enfin, pendant le dernier semestre de l’été 1861, j’ai snivi les cours de mon ami et collègue Curtius, sur les Satires de Juvénal et de Perse.
En voilà assez. Je termine avec cette lettre mes notices biographiques, dans lesquelles je vous ai parlé avec fidélité et avec la plus scrupuleuse vérité. L’histoire de ma vie vous donnera la clef des particularités de mon caractère. Quant à moi, j’ai éprouvé un vrai plaisir à me rappeler les événements de mes années écoulées. Il est plus que probable que, pendant le temps qui me reste encore à vivre, il ne se présentera plus rien de nouveau dans ma carrière; il faut donc que je m’en tienne à ce qui m’est arrivé d’heureux, à tout ce que j’ai vu de remarquable. Mais c’est à vous, mon cher ami, que je dis :
Forsan et hæc olim meminisse juvabit.
Portez-vous bien.