‹ Lettres obstétricalesChapitre 14 sur 29 · HUITIÈME LETTRE · texte numérisé non relu

HUITIÈME LETTRE

"SOMMAIEE : Les acconchenrs considérés comme prolfessenrs dans; les établissements d'accouchement.. — Gesmaitres ne doivent jamais perdre de vue que le principal but de ces établissements est de former des praticiens capable^. — Voies et moyens pour y parvenir.

Gœttingue, le 20 août 1861'.

Dans votre dèrnière lettre, mon cher amf, vous me faites part d’un doute qui s’èsf. élevé dans votre esprit après la lecture d’un passade de mes notices biographiques. Ce passage a trait à ma cinquième lettre, où je décris les rapports desdeux écoles rivales d’Osiander et de Boër, la première active, la secondé expectante. Je vous ai dit que mon père avait, entre ces deux méthodes opposées, choisi un juste milieu, que dès mes débuts je l’avais suivi dans cette voie, mais que' plus tard je m’étais rallié à Boër. Je puis Xoindre aux sages raisons que vous me donnez, en reconnaissant amplement les dangers d’une intervention prématurée ou trop active dans l’accouchement, les fruits de ma propre expérience, et TOUS dire que, depuis que j’ài repoussé et abandonné tous les; s:ystèmes erronés dont j’étais imbu au début de ma carrière, j’ai été beaucoup plus heureux dans ma pratique. Je citeraj seulement pour exemple les présentations de la face. Ces

lettbe vjii.

présentations m’ont toujours prouvé de la manière la plus frappante combien les opérations entreprises jadis en pareille circonstance avaient été nuisibles. Toute présentation de la face, sans exception,, était considérée comme indiquant l’intervention. de l’art;, oubliant ce que le vieux Pau 1 Portai avait déjà enseigné sur cette matière en tfiSa dans sa Pratique des (wcomhements, page 26, et les faits que Boër tira de sa riche expérience, Osiander a, il faut le reconnaître, été bien coupable en traitant toutes les présentations de la face de la même façon, c'est-à-dire par des opérations, puisque sur treize de ces cas fournis par trente années de sa pratique à Gœttingue, il ne put sauver que cinq, enfants; tandis que plus tard, sous la direction, de Mende et la mienne, tous les enfants qui se présentèrent de cette façon furent mis au monde vivants et sans opération. Voyez à ce sujet mon travail sur cette matière dans le nouveau Tournai (f accouchement, t. XXVI, page 321.. Combien l’abns du forceps n’a-t-il pas fait de mal f Combien, de fraîches et fortes santés n’ünt-elles pas été ruinées pour la vie par l’usage intempes- . tif ou. inutile de cet instrument, auquel nous de- %T’ions cependant conserver répithète d'innocent 1 Moi-même je ne me sens pas tout à fait à l’abri du reproche d’en avoir fait un usag.e trop frequent jusqu’à l’époque ou de sérieuses études et l’expérience m’apprirent à faire mieux. Cette marne d’opérer trop tôt et trop souvent a de plus été très-préjudiciable à la science. On a négligé complètement l’étude des forces merveilleuses de la nature, qui agissent sur l’achèvement du travail de l’accouchement d’après des lois pour a ins i dire

fixes. Ce n’est que bien tard que l’on est arrivé à reconnaître ia dynamique et la mécanique de la naissance. Et ces lois n’ont certes pas été découvertes par les opérateurs acharnés. Que trouvezvous dans les écrits d’Osiander au sujet des lois si importantes de la mécanique de la parturition ? Autant que rien. Ce ne fut que bien tardivement que les accoucheurs se préoccupèrent de l’étude sérieuse du bassin et du rôle important qu’il joue dans l’accouchement. Quel temps ne fallut-il pas pour faire prévaloir les opinions nouvelles qu’on s’était faites sur l’influence de la matrice dans l’acconchement, sur l’ouverture de l’orifice, etc., etc.? Tout cela n’a eu lieu que quand on eut bien reconnu les pleins droits de la nature; quand on eut reconnu que l’accouchement n’est qu’une fonction physiologique analogue aux autres fonctions du corps humain. C’est ainsi que l’obstétricie devint une vraie science, pouvant marcher de pair avec les autres sciences médicales. Dès ce moment, elle avait cessé d’être un pur métier, tandis qu’auparavant, comme s’exprime Wigand, elle ne connaissait d’autres indications que l’emploi de la force. Quand son secours était réclamé, on accourait avec le forceps, ou l’on tombait à coups de poings sur le malheureux utérus, et on le maltraitait comme s’il se fut agi d’un coquin,d’un larron, qui aurait eu pour ainsi dire volé l’enfant.

Vous reconnaissez tout cela, mon très-cher ami. Mais, me demanderez-vous, et c’est là justement le sujet de vos préoccupations, est-ce que par cette transformation de notre science, toutes les indications opératoires s’évanouissent ? N’y a-t-il plus de présentations transversales, plus de

LETTEE VIII.

bassins rétrécis; est-on sûr que dans certains cas de dystocie par causes dynamiques il n’est pas nécessaire de recourir à des moyens opératoires; peut-on dans les cas d’hémorrhagies dangereuses, daus l’éclampsie, dans le prolapsus du cordon ombilical, dans certains cas de maladies graves de la femme parturiente, se croiser les bras et attendre que les efforts de la nature terminent le travail? Certainement non. Dans ces cas nous avons recours à des manœuvres éprouvées qui sont seules notre ancre de salut, et heureux l’accoucheur qui connaît toutes ces ressources de l’art et s’y est bien exercé pendant ses années d’étude. Mais si, dites-vous encore, si l’obstétricie opératoire est très-restreinte dans les établissements d’accouchement en conformité des principes du professeur, où le jeune adepte apprendrat-il à pratiquer les opérations? Il y a du vrai dans cette réflexion, je le confesse, l’histoire de notre art nous en fournit la preuve. Quels maîtres n’étaient pas les anciens accoucheurs dans la version, avant l’invention du forceps? Comme ils en étaient réduits à la première de ces opérations, l’idée de la perforation et de l’embryotomie ne leur venait pas; quelles observations étonnantes sur la version dans des cas où la tête avait déjà profondément pénétré dans le bassin, cas dans lesquels il ne nous vient plus à l’idée d’y recourir, ne lisonsnous pas dans Mauriceauet De la Motte! On se demande quelles manœuvres particulières ils employaient à cet effet, que nous ne connaissons plus peut-être, ou qui sont oubliées depuis que le forceps est devenu notre talisman? Lisez ce que dit W. J. Schimitt sur cette question,dans son excel-

îOG LETTRES OBSTÉTRICALES.

lent article « De la Motte, notice historiqjie et critique », dans le Journal d’El. de Siebold, 1.1, p. 1 et suivantes. La grande habitude lui avait donné ces résultats hrillants,ils diminuèrent notablement ^près l’invention du forceps, qui eut pour conséquence la restriction de l’emploi de la version. Contre cette dépréciation des opérations en général, qui de nos jours pourrait s’appliquer surtout au forceps, il y a cependant un remède qui se trouve entre les mains des maîtres chargés de l’enseignement de l’art. Il consiste à exercer d’un coté les élèves avec beaucoup de soin aux opérations obstétricales sur lé mannequin, en se servant pour cela des moyens les plus convenables, entre autres de corps d’enfants, morts, attendu que les poupées en cuir sont impropres à cet usage. Puis il faut qu’à la clinique il imite sur le mannequin tontes les opérations qu’il a pratiquées sur le vivant et les fasse exécuter par ses élèves, en corrigeant immédiatement les fautes commises et en le leur avouant lui-même, avec la plus grande sincérité, s’il n’a pas agi comme il aurait dû. faire.

Il doit, en outre, si le cas le permet, et s’il peut se fier sur l’adresse de ses élèves, leur laisser mettre la main à l’œuvre : ceci est surtout, ■désirable pour l’application du forceps. Dans ces cas, le maître peut faire faire la différence entre une indication réelle et une indication relative, sans pour cela porter atteinte à ses principes, dès qu’il dit franchement à ses élèves : *. Dans ce cas, on aurait pu se passer de l’application du forceps, mais dans un but d’utilité relative pour l’opérateur, on va procéder à. une opération, en réalité non indiquée. » Les élèves lui en sauront gré, et

ses principes n’en souffriront nullement. Cependant il ne faut pas poser des indications avec trop de laisser-aller et sans tut avouable, comme un Jour j’ai opéré,— Dieu me pardonne! —parce qu’il devait y avoir une opération de taille, à 9 heures du matin, chez Langenbcck. Mes élèves auraient bien voulu assister à cette opération, et je me laissai engager à en finir. Le séjour prolongé de la tête dans le détroit inférieur, malgré des contractions énergiques, quoique l’orificé soit complètement dilaté et la tête profondément engagée, des contractions spasmodiques, l’écoulement prématuré des eaux, sont si fréquents, qu’on peut facile* ment en tirer des indications pour l’emploi du forceps. Dès que le maître estime que l’application de cet instrument ne peut être nuisible ni à l’enfant ni à la mère, il peut la permettre dans un but d’utilité pour ses élèves. Je ne pense pas que par là on puisse me reprocher de faire des femnîes soumises à ma responsabilité des mannequins vivants, et qu’on puisse m’appliquer ces paroles d’Osiander : « Les femmes admises à l’hospice de la Maternité sont considérées jusqu’à un certain point comme mannequins vivants, sur lesquels on entreprend, bien entendu avec le plus de ménagements possibles, tout ce qui peut tourner au profit des étudiants, des sagesfemmes, et à la facilité du travail de l’enfantement. s Mémoifes d’Osiander (Osiander’s Benk^ wù,rdigkeiten), 0(sltingxie,i. I, p. 110.

Je suis plus sévère pour les cas de présentation du siège et des pieds, dans lesquels je n’admets pas ces indications relatives, attendu que je trouve beaucoup plus important de faire étudier- le mé-

canisme de l’accouchement dans ces présentations, relativement rares, que de faire pratiquer des opérations généralement inutiles dans ces cas. D’un autre côté, l’intervention de l’art est beaucoup plus dangereuse dans ces circonstances, comme vous savez, que dans celles de présentation de la tête.

J’espèrequece qui précède dissipera vos craintes et vos scrupules relatifs aux principes de la nouvelle école, à laquelle adhèrent de nos jours presque tous les accoucheurs. Mais devons-nous pour cela jeter la pierre à l’école opérative d’Osiander? Devons-nous la condamner et regretter qu’elle ait eu son temps? Elle aussi a fait du bien, c’est elle qui a porté Vart à son point culminant, et qui est-ce qui voudrait se passer complètement d’opérations? Cette école a perfectionné les méthodes opératoires, et parmi îes antagonistes les plus acharnés d’Osiander, ceux qui autrefois avaient suivi ses leçons ont été forcés d’avouer qu’ils devaient leur habileté dans les opérations à leur ancien maître. Il est certain que l’école de Vienne a pris peu à peu le dessus sur celle d’Osiander, mais ce n’est pas à dire que l’influence d’Osiander n’ait eu aussi son côté méritoire; c’est incontestablement à cet accoucheur que l’on doit l’amélioration introduite dans les opérations obstétricales, et son nom ne sera jamais oublié dans les annales de la science. J’ai consacré à l’un et à l’autre, à Boër et à Osiander, dans mon Histoire de l’art des accouchements, t. II, une critique et un jugement très-étendus, auxquels je vous renvoie (1). Tout à vous.

(1) Versuch einer Geschichte der Geburtshülfe. Berlin, 18ÿ5, Band II.

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