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NEUVIÈME LETTRE

Sommaire : Les sages-femmes. — Les sages-femmes de l’antiquité. — Le Manuel des sages-femmes de Moschion (du ii* siècle).— Les sages-femmes au moyen âge.— Premier livre pour les sages-femmes en Allemagne, par Euch. Eoesslin, 1513.— Justine Siegemundin, acoucbeuse à la cour de Brandebourg.

— Ses mérites comme auteur. — Meilleure instruction des sages-femmes au xviiic siècle. —Extrêmes de notre époque: abolition complète des sages-femmes proposée par Weidmann; suppression des accoucheurs, proposition venue d’Angleterre (1861)! — Une meilleure position est à souhaiter aux sages-femmes de notre pays. — Les sages-femmes badoises.

— Voyages annuels des maîtres qui sont chargés de leur instruction ; excellente organisation. — Sages-femmes russes. — Examen d’une sage-femme russe à Gœttingue. — Anecdotes sur celles de Berlin.

Gœttingue, 23 août 1863.

Mon cher ami,

Si dans ma dernière j’ai dit que 1 art des accouchements, marchant de pair avec les autres parties des sciences médicales, dans la forme scientifique et pratique, en est la branche la plus jeune, il n’en est pas moins vrai que, dans son application, il remonte à l’origine de l’espèce humaine; car il y a eu des naissances depuis que l’homme habite la terre, et à chaque naissance il y a eu des secours portés, quelque insignifiants qu’ils fussent. Mais par qui? Par de s femmes, sans nul doute; cur il est tout nafüî^qu’une femme qui a besoin d’être

SIFBOLD.

no LETTHES OBSTÉTRICALES.

aidée dans une pareille besogne réclame et obtienne les soins de celle de ses semblables qui, précédemment déjà, s’était trouvée en pareille position. Toutefois, il est naturel que Zieh. Platner, dans son p rogramme « De arte ohstetrit. veterum, » 173S, ne pouvait nommer qu’Adam comme premier « tû>v (laiEvortwv %ai TÜv 6[i4aXoT6[iwv. » C’est là l’origine des sages-femmes, dont l’Ancien Testament fait mention partout, et qui pratiquaient chez les anciens Grecs et chez les anciens Romains. La mère de Socrate Phænarète était une sage-femme en renom. Platon nous apprend que, dans ses entretiens philosophiques, Socrate imitait sa mère en tant que dans ses causeries intimes avec ses disciples il leur soutirait les pensées et les conceptions philosophiques, comme sa mère attirait les enfants hors du sein maternel. A cause de cela lui-même se disait un accoucheur moral, et sa manière de philosopher fut nommée l’Ars obstetricia Socratis. Un ouvrage de Lossius, qui, sons le titre « de Arte obstetricia Socratis, » commente cet art, a été cité par un professeur renommé, dans son Manuel, parmi ceux dans lesquels on peut apprendre à connaître plus complètement ce qu’était l’art des accouchements

chez les Grecs.« Bifficile est satiram non scri-

bere. »

Mais ce qui prouve que les sages-femmes de tous les siècles ont toujours été les mêmes, c’est le passage de Terentius, Andr., I, 4. Je vous le copie au cas où vous n’auriez pas votre Térence sous la main :

Audio, ArchyliSjiamdudum : Lesbîam adducî jubés, Sane pol ilia temulentast molier et temeraria,

Nec satis digna, cui committas primo partu mnlierem : Tameaeam adduci? importunitatem spectate aniculæ: Quia compotrix dus est. Di date facultatem obsecro Huic pariundi, atque illi i.n aliis potius peccandi locum.

Pour trouver de pareilles Lesbies parmi nos sages-femmes, il ne nous faudrait pas de trop longues recherches.Vous pouvez voir dans Pline(l) quel grand cas l’on faisait des sages-femmes dans l’antiquité; il nous parle d’une nnobilitas obstetrimm, » et fait connaître les noms de sages-femmes célèbres. De nos jours, ce sont les accoucheurs qui sont les aristocrates de la partie, et à cette occasion je ne puis résister au plaisir de vous raconter encore une anecdote sur notre Nægelé.

Le lendemain do jour où l’on avait reçu à Heidelberg la nouvelle qu’un accoucheur allemand venait d’être anobli, Nægelé ouvrit son cours par les paroles suivantes : « Aucune position médicale ne procure, de nos jours, autant d’honneurs et de dignités que la position d’accoucheur : on vient encore d’anoblir un des nôtres ! » Dans les livres de législation romaine parvenus jusqu’à nous,nous voyons les «o5sietnces»citéescommedes autorités dans des cas litigieux; la dénomination d’accoucheur ne se rencontre jamais chez les anciens. Voulez-vous avoir une idée de l’art des sages-femmes de ces temps-là, prenez en main le plus ancien Manuel connu écrit à leur usage, celui de Moschion, de mulierum passiondm ; l’auteur doit avoir vécu sous le règne d’Adrien (117 à 138). A la définition de la sage-femme donnée par Moschion, on reconnaît que la sphère d’acti-

(1) BisL nat.,XXVIlI,18.

il2

vité des matrones était, à cette époque, bien plus grande que celle lî’aujourd’hui. En effet, Moschion répond à la question : « Quid est obstetrix ? — Mulier omnia quæ ad feminas spectant edocta, imo et artis ipsius medendi perita; ita ut illarum omnium morbos commode curare valeat. » Martial nous dit aussi (1) que medici et medicæ se consultaient mutuellement.

Dans Aétius se trouvent des fragments d’une certaine Aspasie dans lesquels on voit que les sages-femmes de ces temps-là dépassaient de beaucoup le cercle d’activité assigné à celles d’aujourd’hui. Lorsque leur science était à bout, elles avaient recours à celle des médecins, ainsi qu’on le voit dans les écrits d’Hippocrate, au 29*= chapitre du 7*= livre de Celse, de même que dans Aétius et dans Paul d’Ægine. Déjà Celse a enseigné la —— version par les pieds; il est vrai qu’il ne la conseille que sur des enfants morts. Cette manière de délivrer a été malheureusement oubliée avant qu’on en eût pu fixer les véritables indications, ce qui n’arriva qu’au xvi*= siècle sous Ambroise Paré. „

Vous voyez comment la profession de sagefemme était déjà perfectionnée avant qu’il fût question d’accoucheurs proprementdits; car leshommes

de l’art appelés au secours dans les cas d’urgence étaient des chirurgiens, dont tout le talent consistait dans l’emploi de moyens grossiers, mécaniques, surtout dans le morcellement de l’enfant, et qui ignoraient les notions les plus élé- \ mentaires de la marche de l’accouchement na- i turel, de la structure des parties génitales, etc. i

(1) Slartial, Xi, 71.

Les médecins arabes avaient porté l’art, de sacrifier l’enfant aux dernières limites. Après eux régna la superstition la plus grossière, et les prescriptions les plus insensées émanaient des sagesfemmes et même de certains médecins dans la pratique obstétricale. Cela dura, du moins pour le côté opératif de l’art, jusqu’à ce que, par le perfectionnement de la chirurgie française, un temps meilleur arrivât enfin, bien entendu d’abord en France. En Allemagne, on suivit encore longtemps la vieille routine; la pratique des accouchements resta 5.abandonnée à d’ignorantes sages-femmes, folle- \ment audacieuses et dont l’instruction était tout Vu moins très-insufiftsante. C’était probablement la plus ancienne d’entre elles qui la donnait — a bove majore disait arare minor, ■— jusqu’à ce que, à partir du xvi® siècle, les différents États songèrent à faire mieux et firent donner aux sagesfemmes des leçons par les médecins, qui commencèrent alors à publier des traités spéciaux. L’imperfection de ces livres vous est prouvée par la lecture du plus ancien de ceux qui parurent en Allemagne : le Manuel d’Eucharius Roesslin, 1513. Regardez seulement les gravures qui y sont jointes et qui sont relatives aux présentations et aux positions du fœtus ; vous n’y trouverez rien de naturel. On a représenté là des choses vraiment extravagantes : on voit des jumeaux les bras enlacés, suspendus dans une vaste matrice; un autre jumeau empoigne d’une main ferme le pied de son frère et tient celui-ci suspendu en l’air; plusieurs enfants semblent s’exercer à courir, à sauter, à faire des tours d’équilibriste, tandis qu’un autre est représenté agenouillé et paraît attendre en

tonte humilité ce que le destin lui réserve. On reconnaît dans tout ce livre que Roesslin ne possédait pas d’expérience dans ce qu’il a écrit; néanmoins, grâce à lui, la voie était ouverte, on continua à publier des Guides imprimés et à instruire les sages-femmes d’une façon de plus en plus régulière. Des œuvres meilleures, plus utiles parurent, et de cette façon un pas était fait dans la formation d’une branche de la médecine qui jusqu’alors avait été dans un état pitoyable. Cependant il y avait toujours un obstacle à son véritable perfectionnement, c’était l’éloignement des hommes de l’art de la pratique des accouchements, tant que l’intervention de la chirurgie opératoire n’était pas nécessaire. On ne peut donc pas trop louer une sage-femme de talent, Justine Siegemundin, de Berlin, qui, voulant faire participer ses sœurs en profession à sa riche expérience, publia, en 1690, un ouvrage sur l’accouchement intitulé : Die Chur-BrandenburgischeHoff-Wehe-Mutter, etc. La meilleure preuve de la nécessité d’un pareil ouvrage ce sont les nombreuses éditions qui en parurent; il fut même traduit en hollandais. Je veux par la même occasion attirer votre attention sur une dissertation publiée à Breslau, intitulée : « De J. Siegmundin mentis in arte obstetricia, 1849. B La lecture de cet opuscule intéressant vous profitera. La Siegemundin a rédigé elle-même son livre en forme de conversation entre deux sagesfemmes (amies de la paix), l’une jeune, l’autre plus âgée (Justine); cette dernière instruisant l'autre. Le style en est à la vérité très-naïf, et parsemé d’une quantité d’ornements verbeux ou coquets à l’usage des femmes ; l’exposition man-

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nue d’ordre systématique; néanmoins il y a des choses bonnes dans ce liYi-e, qui certes fit grand

bien à cette époque, ce qui devait arriver, parce que l’auteur ne consulte que son expérience dans ses descriptions, et qu’elle prend la nature pour guide. LaSiegemundin aimait beaucoup la version par les Dieds, qu’Ambroise Paré avait rétablie dans ses droits; comme de la Motte, elle déclarait qu’elle préférait donner son assistance dans les cas de position irrégulière du fœtus, que dans ceux quia tête se présentant, elle se trouvait fixee dans le détroit supérieur, parce qu’il n’y avait alors de secours à attendre que des crochets. G est ainsi que l’œuvre d’une femme très-simple surpassa tous les ouvrages écrits jusque-là dans notre pays, et cela parce que cette femme parlait par On cherche vainement en Allemagne des livres qui eussent pu servir de guide aux chirurgiens de cette époque dans la pratique des accouchements. Dans des cas désespérés ils ne connaissaient dès lors d’autre ressource que de perforer ou de morceler le fœtus, comme les anciens écrits chirurgicaux le leur enseignaient. Malheureusement, ce système dura encore assez longtemps chez nous. L’art des accouchements, maintenu hoQl®^sement dans les liens de la chirurgie, était traite en marâtre, tandis qu’en France ^ette branche était élevée au rang d’une science ^^edirele par des hommes éminents qui se vouaient exciusi- Yement à la pratique obstétricale. Qui av onsnous à opposer à Mauriceau et a do Motte a l’époque où ceux-ci brillaient a Paris? ^'on tard, seSement vers le milieu du xvm siecle, les (^hoses changèrent d’aspect. Des Allemands avaient

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étudié l’art des accouchements à Paris et à Strasbourg, et firent profiter leur pays du fruit de leur travail. Les Universités obtinrent des cliniques d’accouchement à l’instar de celle qui existait depuis longtemps à Strasbourg ; partout on installa des professeurs spéciaux qui organisèrent peu à peu un enseignement conforme aux besoins; enfin on établit ce qu’on avait si longtemps négligé de faire. Grâce à ces établissements, on put observer attentivement alors l’accouchement naturel, et ainsi se répandit l’instruction nécessaire aux médecins, instruction qui jusque-là n’avait été donnée que très-imparfaitement ou n’avait point été donnée du tout. Ainsi disparut l’entrave élevée parla tribu des sages-femmes, cette ignoUlitas obstetricum, et qui pendant des siècles avait empêché chez nous le libre développement de l’art; les sages-femmes elles-mêmes en retirèrent le plus grand fruit, car leur instruction se perfectionna, leur organisation fut améliorée, on les soumit à un intelligent contrôle ; on les rendit attentives aux cas qui devaient — rester en dehors de leur domaine, afin qu’elles pussent appeler à temps les accoucheurs, lesquels, grâce à de meilleures méthodes que celles qu’ils pratiquaient jadis, étaient capables d’un concours et d’une assistance utiles. Il restait, à la vérité, encore beaucoup à désirer; mais la voie était ouverte à l’amélioration et celle-ci ne se fit pas trop longtemps attendre. Il s’éleva toutefois de singulières propositions. Weidmann, de Mayence, proposa dans deux écrits, publiés en 1804et en 1807, de supprimer totalement les sages-femmes et de remettre 1 exercice ou la pratique des accouchements -uniquement aux mains des hommes. Je n’ai pas

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besoin de vous parler longtemps sur cette proposition; mais je crois devoir ajouter, qu’il y a très-peu de temps (1860), John Stevens, en Angleterre, écrivit sur « le danger et l’immoralité de laisser la pratique des accouchements entre des mains d’homme et sur le moyen d’y remédier. » Traduit à Leipzig. Cet écrit se trouve en complète contradiction avec celui de Weidmann, puisqu’il demande que toute assistance masculine pendant l’accouchement soit remplacée par celle des femmes. Ces deux propositions sont aussi peu pratiques l’une que l’autre; aussi est-il probable, que les choses resteront telles quelles.

Il est bien désirable toutefois, et cela dans l’intérêtcommun,que la condition des sages-femmes devienne meilleure en bien des endroi ts, mais surtout à la campagne. Nous autres maîtres instituteurs de ces femmes, nous savons, mieux que qui que ce soit, quelle espèce de sujets cet état de choses amène à nos leçons ; car souvent des femmes de la plus basse classe,, manquant de l’éducation la plus simple, la plus commune, sachant à peine lire, se présentent pour occuper des emplois vacants : la rémunération est trop modique pour tenter des sujets plus capables. Et que peut-on attendre de pareilles femmes ? Il est facile de dire ; a Ne les acceptez pas pour vos élèves. » Les communes les ont choisies, la femme du pasteur s y intéresse, le médecin de l’endroit leur a déüvre une bonne attestation ; on n’en trouve pas d’autres; il ne reste plus au maître qu’à voir ce qu’il fera d’une pareille nullité. C’est pour cela mais combien de fois ne l’a-t-on pas déjà dit! — que l’Etat devrait venir en aide, qu’il devrait améliorer

la position des sages-femmes, Axer leurs appointements, ne point lésiner pour des gratifications : alors on trouverait des sujets plus capables, et l’art de la sage-femme prendrait un développement bien plus satisfaisant là où il est encore en défaut. Que l’on songe que bien souvent la sagefemme seule décide s’il faut appeler un accoucbeur ou non, et devient alors seule responsable des suites résultant de la négligence commise. Un petit pays allemand, le duché de Bade, fait, à l’égard de l’institution des sages-femmes, une louable exception. Là, l’Etat a depuis longtemps établi une excellente organisation qui a donné à la profession de sagefemme un essor remarquable. Entre autres, il y a tous les ans un examen des sages-femmes — tout comme partout ailleurs les pharmaciens subissent une visite annuelle d’inspection, — par les accou cheurs en chef des cercles (Kreisoberhebœrzté) qui ont à faire leur tournée. A cette occasion les sagesfemmes sont tenues de présenter leur journal. Elles sont interrogées à nouveau, afin de s’assurer qu’elles ne sont point restées stationnaires dans leur partie, et reçoivent des instructions sur les cas qu’elles ont observés, etc., etc. Il y a, dans cette organisation, un grand avantage pour la science elle-même : elle facilite ta statistique obstétricale, si utile. Tout cela tombe sous les sens et a été suffisamment prouvé par la publication d’écrits des médecins inspecteurs b&iois —par exemple par ceux de Schwœrer, de Fribourg, — qui ont puisé leurs matériaux dans le journal quotidien des sages-femmes. Que de fois Nægelé ne m’a-t-il pas dit que, grâce à cette organisation, U pouvait considérer tout le cercle soumis à sa

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surveillance comme une grande maison d’accouchement qui lui fournit les observations les plus intéressantes.

Au dehors de l’Allemagne, les sages-femmes russes sont arrivées à un degré d’instruction tres-perfecxionné. Ce qui y contribue en parue c est la coutume, généralement en vigueur, de n admettre aux écoles que de jeunes personnes de 18 a 30 ans ; ces élèves possèdent une active conception, et on neut attendre d’elles une expérience d’annee en année plus mûrie. Ensuite elles mettent trois ans à achever leurs études; dans ce laps de temps, on peut former des sages-femmes capables. J ai pu m’en convaincre lorsque, le 13 août 1844, j eus l’occasion de faire subir, à Gœttingue,des examens à l’une d’elles. Au moment oû, ce jour-là, je me rendais à ma leçon clinique, je fus abordé par une femme d’environ 28 ans, qui me pria de 1 examiner sur l’art des accouchements, et de lui donner un certificat attestant ses connaissances dans la partie- elle se disait native du Brunswick, et mariee depuis longtemps à Saint-Pétersbourg, ou, dans ces dernières années, elle avait étudie les accouchements. Son professeur, J. Th. Busch, étant mort en 1843 (ce qui était vrai), elle n avait pu subir son examen, vu qu’au moment de la mort de Busch elle était précisément en visite dans son pays. Malgré l’observation que je lui fis que mon attestation ne lui serait d’aucune utilité en Russie elle persista dans sa demande; et comme je n’avais aucune raison de refuser, et que j étais même curieux de connaître le degre d instruction d’une matrone russe, je l’emmenai a ma clinique et lui fis subir un examen en presence de tous

LETTEES OBSTÉTBICALES.

mes élèves. Elle noos étonna tous, tant par l’étendue de ses connaissances que par sa manière claire de s’exprimer. Je pus lui parler des points les plus difficiles de l’art : rien ne lui était inconnu; elle avait réponse à tout. Comme si ç’eût été chose arrangée d’avance, dans ce même moment la sagefemme de l'établissement vint me prévenir qu’il y avait une femme en travail. On la confia aussitôt à la sage-femme russe, afin de voir comment elle s’acquitterait de la besogne au lit de douleur; et là encore elle fit preuve d’une grande habitude dans l’exploration, établit le véritable état des choses, porta un pronostic exact, et soigna la femme, qui ne tarda pas à être délivrée ; le tout avec une assurance qui ne laissait rien à désirer. 11 s’entend que je me rendis à ses vœux, et que je lui donnai une attestation des plus flatteuses sur la science et le savoir-faire dont elle nous avait publiquement fourni des preuves.

Pendant mon activité pratique à Berlin, j’ai eu bien des occasions de voir à quels tristes résultats de mauvai.ses et d’ignorantes sages-femmes peuvent mener. Je veux, pour terminer, vous en raconter quelques exemples, afin de vous prouver que celte mauvaise herbe peut pulluler partout.

Un beau matin, une sage-femme me fit appeler auprès d’une femme en travail, dont elle ne pouvait venir à bout. A mon arrivée, je trouvai la matrone assise devant la parturiente. L’enfant était déjà dégagé par les pieds jusqu’aux bras. Depuis combien de temps? Trois heures! C’était un cas de présentation de l’épaule; la sage-femme avait fait la version, mais elle ne parvenait pas à terminer l’accouchement. J’achevai l’extraction de l’enfant.

qui, nalurellement, avait cessé de vivre depuis longtemps. Les sages-femmes devraient-elles en général être autorisées à faire la version dans les cas de présentation transversale du fœtus, quand elles habitent une grande ville où les accoucheurs ne manquent pas?

Une autre fois, la même sage-femme me fit appeler vers minuit auprès d’une femme en travail, que je trouvai tout à fait sans connaissance, râlant, ayant la tête brûlante, les veines gonflées; les artères battaient violeimnent 5 par moineiitSj souffrait de spasmes. L’orifice de la matrice était complètement dilaté. Présentation de la tête. Par la version, je délivrai promptement cette personne d’un enfant mort en apparence, mais qui put être facilement rappelé à la vie. Ce ne fut que le lendemain que j’appris la vérité. L’accouchée était complètement ivre; la sage-femme lui avait fait boire beaucoup d’eau de-vie, sous prétexte que c’était un remède oxytocique.

Un jour qu’il s’agissait d’un accouchement qui traînait en longueur, la sage-femme voulut percer les membranes, qui étaient saillantes et tres-tendues dans l’intérieur du vagin; mais elle ne put en venir à bout. Je fus appelé; l’enfant se présentait par les fesses : les membranes supposées étaient le scrotum, que- cette stupide personne avait si bien travaillé avec ses ongles, quil s y trouvait des sugillations et autres traces de ce genre. Heureusement qu’elle ne s était point ser-

'’“n Te“fas surtout appelé fréquemment pour des cas de retard de délivrance, d’iûcarceration de l’arrière-faix, d’arrachement du cordon

lÈi

ombilical; le tout suites de traitements insensés de la part des sages-femmes. Je me rappelle encore très-bien un cas où l’une de ces créatures voulut rejeter sur moi la faute de l’arrachement du cordon ombilical. Elle me fit appeler sous prétexte d’une adhérence du placenta.C’est le motif qu’elles donnent d’ordinaire pour masquer leur maladresse. Je trouvai le cordon ombilical pendant hors du vagin de la manière normale; mais lorsque je voulus examiner, et que pour cela je tendis un peu le cordon, il me resta dans la main. « Mon Dieu! docteur, s’écria la sage-femme, vous avez arraché le cordon ! — C’est vous qui l’avez arraché, lui répondis-je, et l’avez ensuite replacé dans le vagin! » Et c’était vrai.

Enfin, une dernière histoire. Celle-ci est plus gaie et très-innocente. Vous connaissez, mon cher ami, la coutume singulière qui existe dans notre spécialité de comparer le degré d’oüverture de l’orifice de la matrice, pendant l’accouchement, à des pièces de monnaie : « L’orifice est ouvert de la grandeur d’un gros, d’un thâler. » Si encore ces expressions étaient du domaine populaire, si elles n’étaient employées que par les sages-femmes qui ne connaissent que les monnaies de leur pays ! Mais on les retrouve dans les livres imprimés. L’Anglais prend pour terme de comparaison la couronne, la demi-couronne, le shelling, etc. En Allemagne, cette comparaison suit toutes les espèces de monnaies de tous les Etats de la Confédération; on dit : Silbergroschen, Neugroschen, Siloerkreuzer, Kupferkreuzer, Neukreuzer, Viergroschen, Achtgroschen-Stùcke. On compare aux Guidm, aux Vereinsthaler, aux Doppeîthalm, etc.; il

lettre VI.

V aurait vraiment nécessité que chaque accoucheur se procurât une collection numismatique four se retrouver dans ce dédale, quand il Ut des observations d’accouchements, etc. Mais on a déjà introduit tant d’améliorations et de perfectionnements dans notre science, que nous pouvons aussi espérer bientôt la suppression de ces comparaisons monétaires. Tout ceci est pour servir de prolégomènes à ce que je vais vous raconter. J ai connu à Berlin une vieille sage-femme, qui était annelée et aimée dans bien des maisons pauvres Pt dans des maisons riches. Cette femme avait l’habitude, quand elle se trouvait chez des gens riches et qu’on appelait un accoucheur a son Lde, de désigner à celui-ci le degre d ouverture du col de la matrice par des pièces d or. Ainsi elle disait dans ses comptes-rendus en pareil ms .

. Quand j’arrivai, la matrice était ouverte de la grandeur d’un ducat; maintenant elle l’est comme L double frédéric d’or.. Se trouvait-elle au contraire chez des gens du commun, ses comparaisMS commençaient par le Ffenmng, le double Pfet mng; parfois elle arrivait a monter jusqu à la monnaie d’argent.

Combien de tours de sages-femmes je pourrais encore vous raconter ! mais je m’en que je vous ai communiques, car il est temps de Sner eette teltre. aevenue peut-être déjà Irap longue.

A vous.

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