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QUINZIÈME LETTRE

Sommaire : Qualités physiques et psychiques d’un accoucheur.

Gœttingue,15 septembre 1861.

Jusqu’à présent, mon cher ami, mes lettres ont traité de l’art des accouchements considéré sous le rapport scientifique. Je vous ai fait connaître l’état de cette science en Allemagne; je vous ai dépeint les meilleures méthodes d’enseignement, nommé les meilleurs manuels, etc., et indiqué tes étahtissem.ents. de maternité comme moyens importants d’avancement dans l’étude de l’art.

L’obstétricie est une branche pratique; il faut l’exercer, sans quoi elle conserverait la dénomination, fréquemment employée de nos jours, de Science des accouchements (Geburtskunde). Mais la pratique de notre art exige certaines qualités ; que chacun s’interroge donc et cherche à savoir s’il les possède, ou s’il peut encore les acquérir ; s’il ne les a pas ou du moins pas toutes, il est naturel que ce ne sera pas un motif pour l’exclure de la pratique, si du reste il a du goût et des dispositions pour cela. Je me propose de tracer ici l’idéal d’un accoucheur praticien dont chacun devra tâcher de se rapprocher le plus possible.

Je mets en première ligne un grand intérêt, un

lettre XV.

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crochées ça et là; le mari, la mère, la belle-mère OQ d’autres parentes gémissant à qui mieux mieux; et au milieu de tout ce monde la femme souffrante est parfois la plus raisonnable. K’oublions pas la sage-femme, bavarde, empressée, racontant ce qui s’est passé à l’accoucheur et lui offrant en même temps un tablier. Voilà le tableau d’une clientèle d’accoucheur, tel que le souvenir de mes jeunes ans m’en offre encore la peinture fidèle. Mais continuons. Avant tout il faut débarrasser la chambre de la moitié des personnes présentes; il faut tranquilliser les autres, consoler les pleurnicheurs, encourager la femme en couches, et, hélas! remettre l’opération parce que le moment n’est point encore venu. Jusqu’à ce qu’il arrive, ce moment, il ne reste à l’accoucheur d’autre ressource quede s’asseoir surune chaiseet d’y prendre un repos qui lui brise les os. Enfin le moment décisif approche; on se met à opérer, mais dans quelles pénibles conditions ! Baigné de sueur, on a enfin terminé : il n’est pas question de changer de linge ; on a hâte de quitter cette chambre remplie d’exhalaisons, on aspire à rentrer chez soi. Mouillé de l’intérieur à l’extérieur, on se remet en route ; le ciel se met aussi de la partie, il lâche toutes ses écluses et transperce de l’extérieur à l’intérieur le malheureux qui, dans ce piteux état, rentre chez lui et trouve .sa chambre refroidie dans l’intervalle. — Pour que le corps résiste à de pareils assauts il faut qu’il soit robuste, et voilà pourquoi je demande comme qualité première « une bonne et solide santé. »

Une seconde qualité c’est une certaine délicatesse de formes et la souplesse du corps, afin qu’il

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ouïsse prendre toutes les positions, faire tous les mouvements, toutes les évolutions necessaires.

Une troisième considération est relative aux bras et aux mains. Les bras ne doivent pas etre trop vigoureux, ni d’une forme trop colossale , les maL pas trop larges, au contraire, doivent être précisément irès-etroites; les doigts .um samment longs, leurs extrémités douees d un tact fin • de plus, les doigts doivent jouir d une grande mobilité. Une main doit être aussi exercee que l’autre. L’accoucheur doit être ambidextre, ou bien s’il est gaucher, comme on dit, il faut qu il devienne ambisinistrê. , ^

L’exercice a une grande influence sur les doigts. Combien de fois le maître entend dire ; « Hélas ! mon doigt est trop court. » Non, mais il n est pas assez exercé ; voilà ce que je serais teiiie de répondre. Et en effet, des doigts courts s emndent par l’exercice ef s’allongent par une frequente abduction du pouce. La délicatesse du tact du bout des doigts se développe également par 1 exercice ; mais sous ce rapport l’accoucheur commençant peut contribuer à sa conservation, s il la posseuC, en lavant fréquemment ses mains a 1 eau de savon en portant des gants d’une Peau fine; et s il I a perdue, il peut la ramener en évitant lortam» travaux et autres occupations nuisibles. Cest ainsi, par exemple, qu’un accoucheur ne doit pa. jouer d’instruments à cordes, parce que la pea des Li-ts de la main gauche, qui dirige ces dernières, en devient calleuse. L’eleve, ne doit plus, dès qu’il commence à s’occuper d accouchemen , pratiquer l’escrime ; il doit tout au moins le pral^ quer très-peu, car cet art rend les mains singulie

ment lourdes et inhabiles ; par le même motif, il doit s’abstenir de travaux de jardinage, etc.

A ce que nous venons de dire il faut encore ajouter certaines qualités intellectuelles que je nommerai plus bas. Une partie de ces qualités s’acquerront en quelque sorte tout naturellement, dès que nous nous rappellerons que c’est au sexe faible que nous avons affaire, qui doit être traité d’après des principes tout différents de ceux que nous avons l’habitude de pratiquer entre hommes.

Il faut à l’accoucheur un grand sentimentdes convenances, afin d’observer toutes les lois de la bienséance et de ménager le plus possible la pudeur féminine. Vous savez, mon cher ami, combien il est pénible pour la femme de se soumettre à une exploration. Je connais un moyen bien simple de dissipercette crainte : il consiste à ne jamais entreprendre cette opération entre quatre yeux, mais d’y faire assister toujours un tiers, soit une parente ou la sage-femme. Que l’accoucheur ait de la douceur dans ses procédés et un grand fonds de patience; ne nous laissons jamais aller à la dureté à l’égard de pauvres femmes en travail, parlonsleur sérieusement quand elles refusent de se soumettre à nos ordonnances; écoutons patiemment leurs plaintes, sans nous emporter contre elles, mais cherchons au contraire à les consoler par des paroles persuasives. Une opération devient-elle nécessaire, nous ne pouvons, nous ne devons point nous laisser émouvoir par les cris de la femme en travail; nous devons. continuer l’opération sans nous hâter outre mesure, et sans perdre la nature de vue. Vous savez qu’en fait d’opérations

obstétricales ce n’est point la rapidité qui garantit le succès, mais bien la sûreté. Contre la sensibilité exagérée et contre la douleur reelle , navons-nous pas l’impayable chloroforme, dont nous pouvons alors faire usage, mais qu on voudrait souvent donner plutôt aux personnes assistantes, au mari, car souvent ces dernières se conduisent comme des enfants effrayés et deviennent si desagréables qu’il n’y a pas d’autre moyen que de leur faire quitter la chambre avec certains mena-

^^La discrétion est aussi une des belles qualités de l’accoucheur. Songez à tout ce qui se révélé a lui'. Il en sait souvent bien plus que le mari de celle qui est devenue sa cliente. Qu’il soit donc S sur ses gardes, et qu’il veille soigneusement sur lui-même, car par la fréquentation des femmes on s’habitue, sans s en apercevoir a leur immoralité, et ceci peut causer de grands, malheurs Songez qu’il s’agit quelquefois de femmes qui accouchent clandestinement ; il I bonheur des familles par la ruse et la Ane se l’accoucheur peut y prêter ditions. Jugez donc, si en pareil cas il ne posse dait pas la vertu de discrétion! J’ai bien souvem contribué à de pareilles tromperies, lorsqu il sLissait non-seulement de l’honneur d une mal- LSeusrmais quand le bonheur de toute une

resuectabie famille pouvait être compromis a jamais

par^a découverte de la vérité et que cette decouverte n’était uüle ni à l’Etat, ni a la société, m a qui que ce fût, mais qu’elle n’offrait de s^tisfacuon qu’à de misérables commérages, ou ne servait pendant quelque temps que d aliments aux mau

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vaises langues. Il m’est arrivé d’écrire les lettres les plus rassurantes à des parents dont la fille m’avait été confiée; je leur disais que l’hémorrhagie diminuait, que l’hydropisie se dissipait peu à peu, que la tumeur du ventre fondait, que l’opération nécessaire allait être entreprise, etc., etc., et jamais ma conscience ne m’a reproché ces mensonges.

Par contre, il faut la vérité pour les registres civils et les registres de l’église; là, jamais de fausses indications, à cause de l’avenir du pauvre enfant lui-même, et toujours la vérité à l’autorité quand elle intervient en pareille circonstance et qu’elle fait des recherches.

La tempérance en fait d’aliments et de boissons est une des plus précieuses qualités de l’accoucheur, et pourtant, combien n’y en a-t-il pas qui se sont habitués à la boisson, ce qui arrive d’autant plus facilement et plus fréquemment à ceux qui, ayant une forte clientèle à la campagne, sont absents de chez eux jour et nuit, et à qui on offre des spiritueux comme réconfortants. Avant qu’on s’y attende l’homme est devenu ivrogne, et alors ne se met à l’œuvre qu’un peu lancé, comme on dit vulgairement. Je n’ai jamais pu me décider, quand ma présence se prolongeait dans une maison, à accepter autre chose qu’un verre d’eau ou bien encore une tasse de café; non pas par la crainte de devenir ivrogne, mais parce que je trouvais très-inconvenant que dans la demeure où la mère de famille est en mat d’enfant sur son lit de douleur, où le mari, inquiet au possible, court d’une chambre à l’autre sans trouver de repos, où les autres membres de la famille se tiennent soucieusement dans les coins; quand, dis-je, on

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voit, dans une pareille maison, l’accoucheur dans lequel chacun place toute sa confiance, son espoir, vider tranquillement en le savourant un verre de bordeaux, l’un après l’autre. Qu’on ne me dise pas ; Le maître de la maison lui tient compagnie ! Le pauvre homme sait à peine, dans l’angoisse de son cœur, ce qu’il fait et ce qu’il boit, et avalerait dans ces moments avec la même inattention la plus mauvaise piquette et le meilleur vin de sa cave. Quand, dans ces circonstances, le maître du logis m’offre un verre de vin, je lui réponds ordinairement :

« Plus tard, quand le petit citoyen sera là, nous boirons à sa santé. » On accepte toujours cette réponse avec reconnaissance, on met la bouteille en réserve, et il n’en est plus question, ce qui est pour le mieux.

Encore une qualité de l’accoucheur qui est de la plus grande importance dons la pratique. Il faut qu’il apprenne bien à connaître le sexe féminin; mais non pas théoriquement, par les livres, comme par exemple dans «Elise, ou la femme comme elle est et comme elle doit être. » (Elise, Oder das Weib wie es ist und sein soll), mais pratiquement, par une fréquentation assidue des femmes, par de fréquentes conversations avec elles, occupationqui n’estdéjà pas si désagréable, pour un jeune médecin surtout. Dans un âge plus avancé, on en est rassasié et on n’a plus rien à apprendre. Jean Paul, ce profond connaisseur des femmes, dit quelque part dans un de ses ouvrages : « Les femmes ressemblent aux maisons espagnoles, qui ont beaucoup de portes et peu de fenêtres, c’est pourquoi il est plus facile de gagner leur cœur que d’y plonger les regards. » C’est pour

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cela qu’il faut activement étudier la femme; nous savons, du reste, quelle liaison intime il y a chez elle entre le physique et le moral, et comme quoi l’impression sur celui-ci est souvent la plus durable, comme quoi les petits caprices et les petites méchancetés inhérentes à la nature féminine peuvent se reproduire même sur le lit de douleur, et être calmées par des exhortations sensées du médecin, qui connaît ces dispositions par l’expérience qu’il en a acquise.

Dois-je compléter sous tous les rapports le portrait d’un accoucheur parfait de point en point? J’ajouterai encore ces quelques mots : « Il faut qu’il soit marié. » Alors l’âge sera moins pris en considération, quoiqu’il y ait toujours de vieux époux qui préféreront un vieil accoucheur pour leur jeune et jolie femme. Mais ce sont des appréciations particulières qui n’ont pas besoin d’être mises dans la balance. Toutefois, il y a des exceptions : d’un côté on a vu des accoucheurs très-renommés et qui n’étaient pas mariés : de l’autre, un public assez sensé pour braver le préjugé et demander les services d’un accoucheur « célibataire » . Témoin G. W. Stein l’aîné, qui pratiqua d’abord à Cassel et plus tard à Marbourg, et qui ne s’est jamais marié.

J’ai toujours eu du plaisir à comparer les qualités nécessaires à un accoucheur, au passage célèbre dans lequel Celse fait le dénombrement des qualités du chirurgien (1). Seulement il ne faut pas perdre de vue que dans ce passage de Celse le chirurgien est nommé qui solis manibus curât,

(1) Celse, liv. Vil, ch. ler.

LËTTBÉ SV.

et que d’après cela, nous ne pouvons lui comparer une l’accoucheur opérateur.

Peut-être êtes-vous curieux de vous rappeler encore une fois ce passage ; pour ce motif je vous le transcris ici, pour terminer cette lettre, vous laissant le soin de le commenter à votre gre. « Esse autem Chirurgus debet adolescens, aut * certe adolescentiæ propior; manu strenua, sta- « bili, nec unquam intremiscente, eaque non « minus sinistra quam dextra promtus, acie ocu- « lorum acri, claraque ; anima intrepidus, im- « misericors, sic, ut sanari velit eum quem: acce- » pit, non ut clamore ejus motus, vel magis « quam res desiderat properet, vel minus quam « necesse est secet : . sed perinde faciat omnia, « ac si nuUus ex vagitibus alterius affectus ona- « tur. »

Portez-vous bien.

SIEBOLD

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