SEIZIÈME LETTRE
Sommaire : Des rapports entre l’aecoueheur et les sages-femmes.
Gœttingue, le 18 septembre 1861.
Vous connaissez, mon cher ami, l’agréable confraternité que nous trouvons chez les sages-femmes, nos ennemies jurées, parce qu’elles se croient amoindries dès que nous apparaissons, parce qu’elles supposent que nous restreignons leur cercle d’activité, parce qu’elles se trouvent si souvent à découvert vis-à-vis de nous.
« Que nous ayons vu leur faiblesse, c’est ce qu’elles ne pardonnent jamais ».
Bref, elles nous détestent et nous ne les aimons guère. Néanmoins, nos rapports avec elles, ne doivent pas, en apparence du moins, se ressentir de l’animosité réciproque. Les points de rapprochement entre nous sont trop fréquents ; les sagesfemmes ont besoin des accoucheurs, et ces derniers ne peuvent se passer tout à fait des sagesfemmes; il est donc à désirer que la rancune qui existe entre eux n’arrive jamais à faire explosion. C’est pourquoi c’est également une qualité d’un bon accoucheur de savoir s’arranger avec elles; il doit prendre le milieu entre les deux extrêmes dont on fait d’ordinaire usage à leur égard. II ne
doit pas souffrir qu’elles lui manquent, il ne doü nas faire preuve d’obséquiosité envers elles; mais d’un autre côté, il ne doit pas les traiter rudement ni d’une manière repoussante. Il n’y a pas a se le dissimuler , le sort des jeunes accoucheurs qui, après avoir passé leur examen, ont obtenu leur diplôme, dépend très-souvent des sages-femmes, lesquelles peuvent, le cas échéant, appeler l’un ou l’autre, et lui procurer ainsi l’occasion de montrer son habileté et de se faire connaître du public, J ai vu plus d’un accoucheur débutant se faufiler dans la demeure d’une sage-femme en renom, pour lui faire ses offres de services et se recommander a elle. Des cadeaux de toute sorte, de la porcelaine, même de l’argenterie, des robes de soie ont été envoyées à de ces femmes par des disciples de Lueine, désireux de se faire une clientèle, et finalement ils rémunéraient encore la matrone à chaque accouchement qu’elle leur procurait.
Quelles en sont les conséquences ?Les sages-iem-
mesfontappeler leur protégé, celui-ci opère souvent
sans nécessité, et cause fréquemment de grands dommages en agissant ainsi. Pendant mon séjour à Berlin, j’ai connu un accoucheur débutant dans la carrière qui s’y prenait mieux encore ; il offrait directement ses services. Faisait-il mauvais temps, la pluie remplissait-elle les rigoles, notre homme se mettait aux passages les plus difficiles^ des rues, et dès qu’il apercevait une femme enceinte, il l’aidait à ira verser le point périlleux, ce que celle-ci acceptait avec reconnaissance. Il se faisait ensuite connaître à elle comme médecin accoucheur, la questionnait sur sa position tout en l’accompagnant, et en la quittant il lui glissait ans
la main une carte sur laquelle étaient indiqués son nom, sa profession et son ad resse. Qu'un vétéran de Lucine essaye de démontrer à son collègue plus jeune lé côté fâcheux de cette cour faite aux sages-femmes, on lui répond : « D’autres en font autant, c’est la seule manière de se créer une clientèle. » Croyez-moi, cette manière d’arriver à une clientèle se paye quelquefois fort cher. Le jeune docteur se laisse aller à opérer alors qu’il aurait falluattendre,il applique leforcepstrop tôt, blesse la mère, et après de grands efforts il amène un enfant mort ; parfois la mère succombe aussi, et.voilà la clientèle perdue pour le mo¬
ment. Le public se garde bien de recourir à un pareil aide.
Mais, me demanderez-vous, quelle est donc la vraie manière pour un commençant d’entrer en pratique sans donner prise à la critique? C’est ce que je vais vous dire en me prenant moi-même pour exemple. Le jeune accoucheur, une fois installé là où il veut résider, fera bien de chercher à gagner la faveur des anciens médecins de la localité, du médecin du cercle, etc., de se recommander à eux de son mieux, et de leur exprimer le désir d’être appelé, quand le cas l’exige, en qualité d’accoucheur dans les maisons où ils sont depuis longtemps les médecins attitrés, et, dans les cas de maladies de femmes, pour faire l’exploration, dont les résultats leur serviront de guide dans le traitement. Ces propositions seront certainement bien accueillies par l’ancien, surtout s’il n’est pas lui-même exercé dans le toucher, et si jusqu’alors il a dû se fier aux dires des sages-femmes ou d’autres confrè-
res. Le jeune accouebeur a recueilli à rUniversite, dans ses voyages, de nouveaux moyens diagnostiques, dont il peut faire l’application dès son début. Pour peu que le débutant fpse preuve de modestie et ne cherche pas à s’immiscer autrement dans les détails du traitement qu’en donnant tout au plus et d’une manière indirecte quelques indications, il peut être sûr que son aîné le patronera et le recommandera. C’est ainsi que le jeune docteur fera peu à peu connaissance avec les sages-femmes sans qu’il ait besoin de leurs recommandations criardes, cela viendra de soimême. .. et il dépendra de la sagesse de sa conduite vis-à-vis d’elles que ces bons rapports ne soient jamais troublés. Toutefois, s’il y a des accoucheurs établis dans la localité ou notre commençant débute, celui-ci rencontrera bien des obstacles sur son chemin, les contrariétés et les vexations ne lui manqueront pas ; mais la persévérance, la constance et avant tout le conscia mens recti, de ne point rendre le mal pour le mal, conduisent pourtant au but. Mais qu’on mette les sages-femmes hors de cause dans ces tristes luttes entre collègues, qui malheureusement se présentent souvent. Traitez d’homnae à homme, mais que rien ne se fasse par le cotillon !
^ Je crois avoir indiqué la meilleure voie qui puisse conduire un jeune accoucheur a la fondatiou de son avenir, et si, en commençant, je me suis cité comme exemple, c’est que je me rappelle encore toujours avec plaisir qua Berlin, apres la mort de mon père, j’ai agi de la sorte, et que j ai trouvé dans les médecins berlinois les plus occupés à cette époque, entre autres mon excellent
LETTRES OBSTÊTEICALES.
professeur Horn et le respectable Nestor des médecins de la capitale, le conseiller privé Heim, des soutiens bienveillants. Le souvenir de ce dernier, si original mais si plein de bonté pour les jeunes médecins, ne s’effacera jamais de ma mémoire; il mourut à un âge avancé, le 15 septembre 1834. Vous avez certainement lu sa biographie, extrêmement intéressante, par Kessler. Les rencontres aux lits des accouchées avec cet ancien praticien si expérimenté — il me faisait appeler auprès des femmes malades de sa clientèle pour pratiquer des opérations — furent toujours instructives pour moi, et je me réjouissais chaque fois que l’occasion m’était donnée de me retrouver avec lui.
Des sages-femmes en arriver au vieux Heim 1 Quelle transition!... Mais rien n’est impossible quand il s’agit de ces femmes sages ; c’est pourquoi il faut me pardonner cet écart. Laissez-moi seulement vous rappeler tout ce que je vous ai écrit précédemment au sujet de leur manque d’éducation et d’instruction; c’est là-dessus que se basent toutes les plaintes portées contre elles par les accoucheurs en général. Dès que l’on veillera au choix des personnes destinées à cette carrière, bien des choses changeront. La femme est très capable, jusqu’à un certain point, de recevoir l’enseignement des écoles supérieures. Cela nous est prouvé par bien des exemples, témoins les noms célèbres de mesdames Lachapelle et Boivin, et s’est même vu dans ma propre famille : il y a huit ans à peine, j’ai donné des leçons d’opérations obstétricales à une des mes parentes à un degré éloigné ; elle a assisté à mes cours, fréquenté la clinique, où elle appliqua même une fois le forceps. Actuellement
elle est une accoucheuse très-occupée à Surinam. Remarquez toutefois que je dis, jusqu’à un certain point : car pour tout ce qui concerne la prescription et l’application des médicaments internes dans les cas de maladies, de dérangements dynamiques de l’accouchement, etc., la femme doit modestement se retirer à l’arrière-plan et laisser le champ libre à l’homme qui a fait une étude complète de la médecine en général, étude qui sera toujours interdite à la femme.
A vous.