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DIX-SEPTIÈME LETTRE

Sommaire : Maladies auxquelles les accoucheurs sont exposés, et mesures à prendre pour préserver leur sanié.

Goettingue, le 22 septembre 1661.

Pour la dernière fois, mon cher ami, retournons à raceoucheur ; je veux vous faire part de ma manière de voir et de mon expérience au* sujet des dangers qui le menacent dans l’exercice de son art, et des moyens à employer pour conserver aussi longtemps que possible sa santé. Je ne crois pas qu’il y ait en médecine une partie qui expose plus que l’art des accouchements à toutes les influences pernicieuses qui précisément fondent sur le praticien. Je vous en ai déjà parlé dans ma quinzième lettre, en vous entretenant des qualités nécessaires à l’accoucheur, veuillez vous y reporter. Les efforts corporels dans le déploiement des forces, fréquemment nécessaire pendant les opérations obstétricales ; la privation du repos de la nuit ; les courses fatigantes ; les refroidissements gagnés en hiver dans les chambres chauffées des pauvres gens — croyez-moi, la chaleur d’une chambre peutservirde thermomètre del’éducation: moins l’homme est cultivé, plus son poêle est chauffé, voilà pour une partie des influences j —

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l’autre se compose des impressions morales ; — les soucis que donnent les cas d’accouchement difficile, les maladies dangereuses des accouchées, se trouvent au premier rang des causes qui préjudicient a la santé de l’accoucheur. Il faut ajouter l’ingratitude fréquente du public,' qui oublie vingt cas difficiles brillamment amenés à bien par laccoucheur, et s’en tient au dernier cas malheureux en parle sans cesse et le cite à tout propropos pour maudire l’opérateur ; puis la calomnie des collègues, et elle émane presque toujours de ceux qui n’entendent rien à la chose. Voilà des faits, mon cher ami, qui ne parlent pas précisément en faveur des avantages de la pratique de notre art, comparativement à celle des deux autres branches de la médecine. Ces deux dernières ont de plus pour elles le bon côté qu elles sont toujours aux prises avec des maladies, par conséquent avec des cas anormaux; tandis que l’accoucheur est habituellement en face dune fonction naturelle qui d’ordinaire se termine heureusement, ce que l’expérience apprend tous les jours aux profanes. Les anomalies qui peuvent survenir et leur danger ne sont ni connus, ni appréciés par eux ; ils ne sont pour ce motif que trop portés à attribuer à l’accoucheur, qui a agi d’après sa conviction, tout le mal qui a pu résulter de son intervention. Et remarquez que ses collègues jaloux font chorus avec les laïcs et ne le ménagent pas. Qu’un malade, qu’un individu atteint d’une blessure grave succombe, chacun le comprend ; mais qu’une accouchée soit enleveepar l’impitovable mort, voilà ce dont le publie ne se rend pas bien compte, et alors il en cherche les

motifs partout ailleurs que dans l’état grave qui a précédé là mort et dans ses conséquences. Quelles heures amères, quelles épreuves pour uti pauvre accoucheur !

Ces considérations sont suffisantes, je l’espère, pour vous prouver la justesse de ce que j’ai avancé au commencement de cette lettre, qu’aucune position médicale ne place sous des influences aussi pernicieuses pour la santé que celle de l’accoucheur.

Il suit de là que l’accoucheur doit à lui et aux siens de prendre soin de sa santé. Je lui recommande dans ce but et avant tout, une manière de vivre très-réglée jointe à une grande modération dans toutes les jouissances qui usent la vie. Qu’il prenne l’habitude de se coucher tôt, car l’expérience prouve que la plupart des accouchements se font pendant la nuit, et heureux l’accoucheur qui, quand on l’appelle, a déjà dormi quelques heures; que pour compensation il se lève de meilleure heure; qu’il n’amollisse pas son corps, mais qu’il n’en abuse pas non plus, en se fiant à la belle santé dont il a joui dans sa jeunesse. J’ai vu les plus fortes constitutions succomber aux labeurs de la pratique de l’art des accouchements, et je puis malheureusement me citer comme exemple, pour ne m’être pas assez préservé contre les refroidissements dans mes jeunes années, pour avoir été vêtu souvent trop légèrement surtout pour la saison, me fiant à ma.robuste constitution. Me voici dans ma soixantième année; ma santé est délabrée, et je puis servir d’exemple à tous pour montrer jusqu’où peut amener la nonobservance des règles contre le refroidissement et

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les maux qui en résultent, tels que les rhumatismes et Varthritis, maladies les plus ordinaires des accoucheurs. Du reste, ces maux auraient pu tout aussi bien m’atteindre malgré les précautions que i’aurais prises ; car, il y a cependant plus que.du hasard dans ce fait, les trois directeurs de la maison d’accouchement de Gœttingue, Osiander, Mende et mon humble personne, aient été atteints tous trois de la goutte, ce qui peut s’expliquer par les courants d’air intérieurs du bâtiment, qui, du reste, est magnifiquement construit. Je donnerai de plus le conseil à l’accoucheur de se tenir l’esprit en gaieté, de mêler aux occupations sérieuses de sa spécialité les jouissances agréables de la vie, de se récréer avec les productions de la belle littérature nouvelle, de prendre part aux jouissances musicales, dût-il ne trouver ces dernières que dans un concert de famille ou sur son propre instrument; de consacrer une part d’attention aux productions des beaux-arts, à la peinture, à la gravure, à la sculpture, chaque fois que l’occasion s’en présentera; de s’absenter de temps en temps, surtout quand il avancera en âge ; de visiter, en voyageant, les beautés de la nature, de voir de nouvelles villes, de nouveaux pays, d’autres personnes, etc., etc.; puis, réconforté de corps et d’esprit, de reprendre ses occupations avec un nouvel entrain et un nouveau plaisir, Il est bien naturel qu’il faut d’abord consulter ses moyens et sa position; celui qui ne pourra pas entreprendre de grands voyages se contentera de petites excursions, pourvu qu’il atteigne le but : celui de relayer, de prendie un peu de répit.

« Ce sont là de bien jolies idées, dont mon vieil

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ami me fait part, » direz-vous sans doute, après avoir lu ces lignes; « malheureusement elles sont difficiles, sinon impossibles à exécuter. » Peutêtre même ajouterez-vous : « Je reconnais bien là mon ami, le professeur d’une école .supérieure, qui a de grandes et de petites vacances, lesquelles lui permettent de contenter sa passion des voyages, et qui se figure qu’il en est de même pour tout le monde. » J’apprécie parfaitement toutes vos objections contre le conseil que je donne en disant aux accoucheurs très - occupés de tâcher de se distraire et de se reposer de leur pénible travail par des voyages ; relisez attentivement les lignes qui y ont rapport, et vous verrez que je dis moi-même que le conseil est plus facile à donner qu’à suivre. Toutefois, il y a bien des choses qu’on se représente plus difficiles qu’elles ne le sont en réalité. Laissons donc chacun juger s’il peut ou non s’absenter pendant quelque temps, et entreprendre des voyages qui, de nos jours, grâce aux chemins de fer, ne sont plus aussi pénibles et aussi dispendieux qu’ils l’étaient autrefois.

Ce que je vous ai écrit jusqu’à présent, des souffrances et des dangers qui menacent l’accoucheur dans l’exercice de son art, s’étend aux maladies en général, parmi lesquelles le rhumatisme et la goutte sont les principales. Mais la main de l’accoucheur est aussi exposée, dans certains cas, au danger de la contagion locale, qui peut s’étendre rapidement au loin. J’ai connu des accoucheurs, parmi lesquels deux professeurs, qui ont été tellement infectés dans l’exercice de leur profession, qu’ils ont gagné des angines syphilitiques,

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par lesquelles le palais et les es du nez furent compromis ou même perdus. J’ai dû, plus d’une fois, moi-même, envoyer des certificats à des élèves sages-femmes qui, à peine de retour dans leur pays, étaient atteintes de syphilis qu’elles avaient contractées en soignant des femmes contaminées de mon service, ainsi qu’on pouvait le constater dans notre livre-journal. Mais comment se préserver de pareilles éventualités! Aussi longtemps que la peau des mains et des doigts est saine, l’accoucheur peut sans hésitation et sans crainte entreprendre les explorations nécessaires et l’accouchement des malheureuses -créatures attaquées de syphilis. Mais le moindre coup d’épingle ou de canif, la moindre égratignure quelconque le rendent accessible à l’inoculation du venin. Qu’il examine donc ses doigts avec la plus grande sollicitude, qu’il les graisse ou les oigne largement, même quand il n’y trouve aucune lésion, lorsqu’il a affaire à une syphilitique. Faut-il appliquer le forceps, on peut mettre des gants, et de préférence des gants de toile de lin, qu’il faut aussi graisser soigneusement: d’autres recommandent des vessies de bœuf détrempées dans l’eau tiède. Il faut prendre la même précaution dans l’extraction par les pieds. Par contre, quand il s’agit de version, les gants ne peuvent être que difficilement employés. Des injections huileuses dans le vagin ont pour résultat de diminuer la sensibilité douloureuse lors du passage de la tête et en môme temps le danger de l’infection. Quand tout est terminé, il faut employer les ablutions les plus actives; il faut se laver les mains avec du vinaigre, de l’ammoniaque caustique, du chlore, etc.; si

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l’on craint néanmoins l’infection par nn endroit qu’on n’a découvert qu’après coup, il faut immédiatement y appliquer la pierre infernale; tont comme il aurait fallu le toucher légèrement avec la pierre avant d’opérer; à moins que, dans son propre intérêt, on ne préfère renoncer tout à fait à l’opération et la laisser pratiquer par un autre. Pour ma part, j’ai plusieurs fois délivré des femmes atteintes au plus haut degré de syphilis, soit par le forceps, soit par la version ou l’extraction par les pieds; mais, grâce aux précautions dont je viens de parler, je m’en suis toujours tiré sain et sauf. Comme je me suis fait une loi, quand j’ai à accoucher des syphilisées, d’extraire promptement la tête de l’enfant avec le forceps aussitôt que le visage entre en contact avec les parties affectées, afin d’éviter la blépharophthalmie des nouveau-nés {ophthalmia neonat. sypMlitîca), i\ se trouve que ces opérations ne sont pas très-rares chez nous, car Goettingue et ses environs ne sont pas positivement pauvres en femmes enceintes syphilitiques; mais, comme je l’ai déjà dit, il n’en est rien résulté de fâcheux, ni pour moi, ni pour les élèves auxquels j’ai confié des opérations.

Et puisqu’il a été question, pour en revenir aux voyages queje recommande, de mes penchants aux choses idéales, je vais encore hasarder un avis de cette nature qui, s’il était suivi, serait certainement des plus avantageux à la personne et à la chose : il faudrait que tout accoucheur pût se retirer dès qu’il a atteint sa soixantième année, s’il sent ses forces diminuer, sa santé s’altérer, etc., etc- Hais... mais! croyez-vous que cela arrivera bien

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souvent, surtout si, pardon de l’expression, les affaires vont encore bien? Autre chose est, quand c’est le public qui met l’accoucheur ou le médecin à la retraite. Mais combien y en a-t-il qui le feront de leur plein gré quand même leur position de fortune le leur permettrait? Je vous en prie, mon cher ami, lisez à ce sujet la 1^® satire du 1®” volume de notre Horace; Je sais que ce livre est toujours ouvert sur votre bureau : lisez et déduisez-en la moralité.

Portez-vous bien.

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