‹ Lettres obstétricalesChapitre 24 sur 29 · DIX-HUITIÈME LETTRE · texte numérisé non relu

DIX-HUITIÈME LETTRE

SoMMAiKE : État actuel de la science obstétricale. — Comment eUe y est arrivée. — Son inQuence sur d'autres branches de la médecine, nommément sur la gynæcologie et sur la médecine légale.

Gœttingue, le 24 septembre 1861.

Sit sualaus medicinae, sit chirurgiae honos, obstetriciae tamen nomen haud obsmrum manet. Marito dulcem reddit conjugem, proU matrem, matri laborum Tmrcedem, universae famüiae solamen.

C’est ainsi que s’exprimait un jour l’excellent Rœderer dans son discours d’ouverture : De artis d)stetnciae praestantia,qvmomnino eruditum decet, quin imo requirit; discours qui fut prononcé à Gœttingue le 18 décembre 1751. Plus de cent ans se sont écoulés depuis 1 En plaçant ces paroles en tête de ma lettre d’aujourd’hui, j’imite un prédicateur qui énonce le texte sur lequel il se dispose à prêcher; toutefois je prote.«te, car la comparaison n’est possible qu’en ce que le texte y est, mais le sermon ne suivra pas; en sa place, vous recevrez une lettre amicale, comme nous sommes habitués à en échanger.

Mais que dites-vous des délicieuses paroles que vous lisez en tête de ma lettre? Peut-on exprimer d une manière plus précise la valeur prati-

LETTRE XVIII

que de l’art des accouchements? peut-on mieux démontrer son but? Et Rœderer écrivait cela à une époque où l’art obstétrical se débarrassait à peine des liens pesants de la chirurgie et se posait comme une science à part, disant en paroles fermes et bien senties, que l’art des accouchements, à l’égal de la médecine et de la chirurgie, repose sur une base solide et se présente comme la véritable troisième partie de l’art de guérir. C’est pourquoi il existe à Gcettingue une ancienne coutume, introduite, il est vrai, longtemps après Rœderer, mais qui n’en est pas moins louable, celle de conférer à nos docteurs une triple dignité par le diplôme. Nous les nommons doctores medicinae, chirurgiae, artisque obstretriciae. Par là lés trois branches, ainsi que Rœderer les avait déjà désignées, sont complètement reconnues. La haute valeur et les avantages de l’art des accouchements sont encore caractérisés par Rœderer, en ce qu’il ne demande qu’un eruditum pour’accoucheur. Il entrevit que, grâce aux progrès que l’art avait faits, et à ceux qu’il ferait encore, il ne pouvait plus être question d’un simple traitement mécanique, d’une embryulde, pouvant être pratiquée par chaque chirurgien un peu habile; qu’il fallait l’élever sur un piédestal scientifique, et c’est pour cela qu il réclamait un eruditum, c’est-à-dire un médecin cultivé, qui devait reporter sur l’art des accouchements le resté de ses connaissances, les connaissances anatomiques, physiologiques, thérapeutiques et chirurgicales, afin de lui assurer le rang qu’il mérite parmi les sciences médicales. La fondation de maisons d’accouchement, appro-

priées aux études approfoudies de la science une des conditions posées par Rœderer, fut rem’ plie dans l’école supérieure à laquelle il appartenait, grâce à son protecteur, M. Albert de Haller, et à l’homme qui a tant contribué à la splendeur de Gœttingue, l’éminent curateur Gérard de Münchhausen. La deuxième condition, celle d’un maître capable dans cet établissement, d’un eruditus, il la remplit lui-même, mais il vou lait, comme son discours d’ouverture nous le prouve, que partout la pratique de l’accouchement se trouvât entre les mains de médecins d’une instruction bien cultivée. Et ce que Rœderer souhaitait il y a cent ans, ce qu’il considérait comme les seuls moyens d’avancement pour l’art obstétrical, existe maintenant depuis longtemps» Les écoles supérieures possèdent partout des maisons d’accouchement bien organisées,dirigées par des hommes très-instruits, qui veillent à ce que cet art ne soit exercé que par des accoucheurs capables, au profit et pour de bien-être des classes nécessiteuses. L’Etat a institué des examens spéciaux, et il ne délivre de permission de pratiquer les accouchements qu’à ceux qui en sont dignes. D’après tout cela, je crois que Rœderer, s’il lui était donné de revenir parmi nous, serait tout à fait content du rang qu’occupe aujourd’hui l’art des accouchements, et des ressources créées pour son enseignement. Toutefois il reste encore beaucoup à faire, entre autres à améliorer la profession des sages-femmes. Mais où est la perfection icibp? où y a-t-il une chose qui, une fois établie, n a.'t plus besoin d’être remaniée dan s un but de perfectionnement? Car ne plus avancer, c’est re-

lettre xvm.

culer. Jamais nous n’aurons fini;ainsi,en avant!

Et disons avec un poêle connu:,

Ste*s geforscht und stefé gegründet,

Nie geschlossen, oft gerûndet;

Æltèstes bewahrt mit Treue ;

Gründlicli aufgefasst das Neue,

Heitern, Sinn und reine Zwecke !

Nuti, man komnt wohl eine Strecke (1).

Si iusqù’à présent je vous ài dépeint l’art obstétrical dans son activité restreinte ; si je vous ai démontré comment le développement, les progrès de cette partie de l’art médical l’ont fait arriver à ses fins, et que celles-ci sont devenues très-salutaires à l’humanité, il ne faut pas neanmoins que je passe sous silence les prvices rendus par la science obstétricale au développement et au perfectionnement d’autres branches. C’est nrécisément là le beau et excellent coté de nos sciences médicales, qu’elles sont unies par un lien commun, qu’elles se prêtent un appui mutuel et que la lumière qui éclaire 1 une rejaillit sur l’autre. Sans parler ici de l’influence des observations pratiques d’accouchement sur l anatomie et la physiologie, rappelez-vous seulement les éclaircissements que l’accouchement dans soy . tatioo enllère, complète,peut «““fX'lel™-

etla structure del'nlérustsongeccombienles SM

tomistes et les histologistes peuvent profiter de ces

(1) Toujours scruter, toujours fonder, jamis s’a^ rêter souvent perfectionner; conserver fidèlement 1^ aaclcnnc. wdl.iooM .«"«lUir

se fait de nouveau, avec un esprit éveülé et un oui avouable : eh bien, on finît par avancer.

loo LETTRES OBSTÉTRICALES.

enseignements en les développant. Représentezvous combien de faits instructifs sur les nerfs de 1 utérus et sur leur action, l’observation exacte et attentive de la marche de l’accouchement est capable de faire découvrir aux névrologistes Je SUIS bien éloigné de faire remarquer cela avec un certain orgueil. J’aimerais mieux manifester un sentiment de réciprocité ou de gratitude, car 1 anatomie et la physiologie donnent plus à l’obstetricie qu’elles n’en reçoivent. Ce que ces deux sciences enseignent de nouveau, nous devons nous l’approprier, si toutefois l’expérience nous apprend que ce sont des vérités qui peuvent tourner au profit de notre branche spéciale. Mais, comme je l’ai déjà dit, je ne veux point parler dé 1 influence réciproque de l’anatomie, de la physiologie et de l’obstétricie.

Par contre, il y a deux autres branches de la médecine sur lesquelles l’influence de l’art des accouchements est bien plus étendue,^ ce sont les maladies des femmes et la médecine légale. Les maladies des femmes, dans leur signification scientifique et pratique, marchent en quelque sorte de pair avec l’art obstétrical. Les rapports extérieurs amènent déjà cette union. La femme malade se confie volontiers au médecin qu’elle suppose être bien au courant, grâce à sa spécialité d’accoucheur, de tout ce dont elle a à se plaindre; elle reconnaît elle-même que sa maladie actuelle, ses souffrances présentes, datent de sa derniere couche, que par conséquent elles en proviennent, et c’est pour cela qu’elle s’adresse de preference a l’accoucheur. Supposant que celui-ci en comprendra le mieux l’enchaînement et en di-

LETTRE XVm. 18&

rigera le traitement ;d’ane manière d’antant pins efdcace, la femme malade est convaincue que l’accoucbeur est, sous ce rapport, plus habile qu’un médecin ordinaire. A tout cela il faut ajouter encore que le plus important moyen de diagnostic dans la plupart des maladies de femmes consiste dans l’exploration comme la pratique l’accoucheur, et que pour cela il faut une grande . habitude, comme l’accoucheur seul peut l’acquérir. Enfin, et c’est là le motif particulier de cette alliance, l’accoucheur est lui-même conduit à s’occuper également de la femme malade. Le médecin accoucheur rencontre dans la pratique tant d’aberrations de la forme et de la structure, tant de variétés organiques et de maladies des organes particulièrement intéressés dans la grossesse et dans l’accouchement, qui peuvent devenir des difficultés ou des empêchements du travail ou des causes de danger plus ou moins grave, que lorsqu’il les découvre déjà avant la grossesse ou l’accouchement, il en fait l’objet d’une étude des plus assidues, et se forme ainsi à la pratique des maladies des femmes.Il s’ensuit que l’art des accouchements et la gynæcologie pathologique se donnent la main : par le perfectionnement de la première de ces sciences, la seconde a gagné également, comme l’histoire nous le démontre si bien. La connaissance des maladies des femmes s est développée en même temps que l’obstétrieie. A l époque où l’art des accouchements ne pouvait pas encore avoir de prétention à une existence libre et indépendante, les médecins praticiens s’étaient déjà emparés du domaine des maladies des femmes, et nous les trouvons décrites dans leurs

grandes œuvres systématiques. Plus tard nous voyons les accoucheurs devenir ies médecins des femmes; les autres médecins leur laissèrent volontiers ce champ libre et abandonnèrent de bonne grâce le traitement de ces cas à 4es mains plus spéciales. C’est ainsi que l’art des accouchements et la gynæcologie forment deux corps de doctnne intimement liés. Les progrès de l’on exercent une influence décisive sur l’autre. Le perfectionnement de certaines manières de traiter, les progrès à faire dans tout ce qui a rapport aux maladies des femmes ne peuvent être attendus que de ceux qui se livrent à la pratique des accouchements. Ce sont eux aussi qui publient les meilleurs écrits sur la gynœcopathologie^ et qui sont chargés, dans les grands hôpitaux, des cliniques de maladies des femmes.

Je viens de vous parler d’une branche qui, dans toute son étendue, se rattache intimement à 1 art des accouchements.

Ce même rapport existe avec une autre branche, quoiqu’elle ne s’étende pas généralement à toutes ses parties, mais seulement à quelquesunes; par contre, elle y est liée d’autant plus intimement : je veux parler de lalmédecine légale. Vous savez que cette branche de la médecine n’est pas une science à part, mais qu’elle fait des emprunts à toutes les autres branches médicales dans le but de donner à la loi certaines lumières qu’elle ne peut obtenir que de la médecine. Suivant que le cas soumis à la justice se rattache plus particulièrement à telle ou telle branche, il est du domaine soit de la chimie, soit de la chîrni^ie, soit de la psychologie, etc., ou bien de

l’obstétrieie. Quoique je ne veuille pas détendre une pareille division doctrinale de la medeeme légale il n’en est pas moins vrai qu’elle s occupe de ces différents sujets, et indique à quelle branchp de la médecine ils appartiennent. Cest ainsi que toutes les questions tèlatives à la grossesse et à l’enfantement que la médecine legale discute «ïont empruntées à la science obstétricale. Il y a plus ; dès qu’il est introduit un cbangement, u^ modification quelconque dans cette defmefô science, il ïaut que ce changement passe dans la médecine légale, de façon qu’on peut considérer celle-ci comme se modifiant et se renouvelant constamment. ..

Et pourquoi ne pourrait-on pas dire avec Rœderer, en parlant d’une science qui, dans sa spécialité, rend d’éminents services, qui est en relations intimes et en continuelle action d échangé avec les autres parties : Obstetnciæ nomen haud obsmmm mamt? Ne cherchons pas a lui donner une trop haute valeur, mon cher ami, mais ne souffrons pas non que certmnS medecms ^ tent sur elle un regard de piUe <ie dedam, comme cela arrive encore par-ci par-!a. Nous travaillons tous à l’édification de la science en ^néral, et quand, par moments, un Coté hattoMt s’élève plus haut que les autres, 1 équilibré se re mbrbie“nce que le côté en retard s’eleve à son tour.

Tout à vous.

BIX-NEUVIÈME LETTRE

Sommaire : Étude psychologique de la femme. — Vocation de la femme; ses forces intellectuelles sont inférieures à celles de 1 homme — Pas de femmes savantes. Imagination. - Talent d observation. — Finesse et pénétration. — Qualités du ^nr, besoin d'affection et de réciprocité. — Source des plus beaux cotes de la femme, où elle puise la véritable affection - Amour conjugal allant jusqu'au sacrifice ; amour matemei poussé au dévouement le plus absolu.

Gœttingue, le 7 septembre 1861.

Dans votre dernière, mon très-cher ami, vous m’avez prié de revenir sur un point important d une de mes lettres, dans laquelle je recommande avec instance à l’accoucheur de bien étudier les femmes sous le rapport psychologique. Vous me demandez de m’étendre davantage sur ce sujet, vous desirez même que je vous trace une caractéristique de la vie morale de la femme d’après ma propre expérience. Je veux l’essayer et vous donner au moins quelques indications qui pourront vous mettre à même de comprendre les vertus du beau sexe, aussi bien que ses défauts et ses faiblesses. Mais n’en espérez pas plus dans ce qui va suivre, car le sujet, s’il doit être épuisé, ne cadre pas avec la forme épistolaire, et si je devais faire plus que vous donner des indications.

LETTfiE XIX.

vous pourriez attendre longtemps ma réponse.

Contentez-vous donc de mes remarques aphoristiques; étudiez vous-même les femmes, vous en tirerez plus de profit, car en ce point il faut que chacun voie de ses propres yeux et non par ceux des autres. Ce que les miens ont remarqué, je vous le communiquerai volontiers, puisque tel est votre désir.

Pour bien saisir le point de vue psychique de la femme, il faut se faire une idée claire et nette de sa destination. La nature a créé la femme pour la conception, pour le développement du fruit, pour l’enfantement et l’allaitement.

L’existence de la femme est donc vouée à la reproduction et à la conservation de l’espèce humaine; c’est ce qu’indique l’organisme féminin tout entier, c’est à cela que se rapporte la prédominance que nous observons dans le système génital de la femme et qui la ramène constamment aux exigences de la nature. Songez aux règles revenant tous les mois; elles sont en rapport intime avec la destination de la femme. Propter solum utevum mulier est id quod est, a dit Van Helmont; mais nous, d’accord avec Chéreau et Virchow, nous mettons à la place de l’utérus l'ovaire. L’utérus, comme partie des voies sexuelles, du canal génital, n’est qu’un organe d’une importance secondaire. La nature a renfermé la femme dans d’étroites limites : à elle la maison ; le monde à l’homme. C’est ici que ce dernier règne et gouverne ; le monde est-il sorti de son ornière, il cherche a l’y faire rentrer; il organise l’État, lui donne des lois; il veille au bien-être de ses concitoyens, il cherche à former leur esprit; il cultive

LETTRES èfiSTÊTSiCALES.

la terre et en arrache, à la sueur de son front, les productions nécessaires à son existence; il chasse ; il fait la guerre, soulève des révolutions et les apaise de nouveau; il assiège les villes, subjugue des nations, fonde des royaumes; il â soin, à côté de cela, que son espèce ne s’éteigne pas, afin que sa postérité trouve de quoi s’occuper encore. Le sexe féminin n’est point créé pour tout cëlâ; la nature lui a refusé la forcé et la vigueur; jamais la. guerre n’a été faite par les femmes; l’antiquité fabuleuse seule a connu les amazones. Une armée de femmes! Représentez-vous une pareille anomalie, et demandez-vous s’il vous serait agréable d’être le général d’une troupe dont chaque membre serait malade régulièrement Une fois par mois, sans compter les autres accidents fortuits!

D’après tela, il est constant que la nature n’a point donné la force et la vigueur à la femme; par contre, elle a reçu en partage la beauté, comme dit le joyeux poète grec; c’est par la beauté qu’elle est appelée â vaincre et à subjuguer l’homme. Le cercle d’activité des femmes est donc limité, il ne s’étend qu’à un seul objet; leurs facultés intellect tuelles sont en rapport avec cet état de choses, et leur caractère est formé eu conséquence.

Les forces intellectuelles de la femme n’égaleUt pas celles de l’homme. Il manque à là première le génie élevé, l’esprit pénétrant, le coup d’œil étendu. Il lui manque la force créatrice ; voilà pourquoi les femmes auteurs sont si rares; et là où il s’en rencontre elles produisent une impression désagréable : la femme qui s’occupe de compositions littéraires sort de ses attributions; les

LETTRE XlXi

productions de son esprit portent toujours le cachet du caractère féminin. Les femmes seyantes n’ont pas enrichi, à proprement parler, la littérature ; on leur accorde la poésie et ie roman, et encore le roman leur réussit-il mieux quand elles en sont l’héroïne ; mais au delà elles ne devraient jamais prendre leur vol, du moins vers les sciences proprement dites. Qu’elles rédigent des livres de cuisine, ceci est un domaine qu’on leur concède volontiers; pour le reste, mieux vaut pour elles un prudent silence, et chaque bas-bleu devrait prendre a cœur le conseil de Sophocle : AiaSj 293.

s Tuvài, Ÿwai^t xocrp-ov •?) çspsi. »

Si nous trouvons la véritable intelligence et la raison moins développées chez la femme que chez l’homme, en revanche l’imagination est chez elle bien plus élevée et plus mobile. C’est ce qui fait paraître l’esprit de la femme si vif, et le rend souvent si attrayant pour l’homme, que plus d’un se laisse prendre à cet hameçon. Cette imagination plus vive semble être la compensation de l’infériorité de la raison; bien disciplinée, elle peut largement contribuer au bonheur et à la satisfaction de la femme : elle donne à tout ce qui est beau, à toutes les impressions bienfaisantes du monde extérieur une forme idéale, si je pms m’exprimer ainsi, en augmente par là les jouissances et en rend l’impression plus durable. Mais par contre, une imagination déréglée peut devenir la source d’erreurs indicibles ; elle fait naître des maladies de tout genre, surtout des souffrances

psychiques, et assez fréquemment déjà elle a conduit ses victimes aux aliénés. A cette excitation de l’imagination les femmes doivent en partie leur souplesse, leur présence d’esprit, leur spirituelle gaieté et même la facilité d’élocution dont elles usent souvent à contre temps.

Les femmes possèdent en outre un grand talent d’observation, cependant seulement pour des choses qui les concernent plus particulièrement; elles remarquent les minuties les plus indifférentes, dès qu’elles ont trait à leur mari, à leur amant, aux femmes de leur société, au luxe, à la toilette ou à toute autre affaire féminine. Déjà chez le vieux poète Juvénal, qui a si bien dépeint les femmes dans sa sixième satire, vous trouverez des plaintes amères sur le contrôle incessant qu’elles exercent sur l’amant ou le mari. Les yeux perçants dé Tespionnage féminin ont déjà causé bien des malheurs domestiques et bien des dissentiments conjugaux du temps de Juvénal ; vous pouvez m’en croire quand je vous dis que de nos jours les choses ne se passent pas beaucoup mieux, que les femmes ont conservé la plénitude de l’esprit d’observation inné, et qu’elles en font un usage constant tout à leur profit.

Quelle a été dans l’antiquité l’équivalent de l’infusion de moka, aux vapeurs de laquelle les dames d’aujourd’hui se font part des résultats de leurs observations, et n’épargnent que les femmes actuellement présentes ? C’est ce dont nous ne trouvons aucun renseignement chez les anciens. La troupe d’esclaves et de servantes de toute espèce dont les nobles Romaines s’entouraient, et qui an moment de la toilette s’empressaient

autoar de leur maîtresse, comme vous pouvez le voir également dans Juvénal, remplaçait sans doute, au moins jusqu’à un certain point, les réunions pour le café, en si grand honneur chez nous. Pendant qu’on habillait, coiffait, restaurait, peignait, récrépissait la maîtresse, il est probable que, pour lui’ faire passer le temps, on recourait aux sujets de conversation qui défrayent de nos jours les réunions de femmes autour d’une table chargée de café et de gâteaux, ou de thé et de beurrées.

Enfin, tes femmes possèdent, pour nommer encore une de leurs qualités, beaucoup d’esprit ^ pénétration. Il arrive cependant fréquemment que leurs conclusions sont fausses; les femmes sont exclusives, et il est difficile de les convaincre du contraire de ce qu’elles se sont persuadué, quelque erronée que soit leur manière de voir. Elles tiennent ferme à leur première idée. C’est à ce sujet que Schiller dit :

Seid ihr niclit wie die Weiber, die bestændig

Zurück nur kommen auf ihr erstes Wort,

Wenn man Vernunft gesprochen stundenlang! (1).

Vous voyez, mon cher ami, que les forces intellectuelles des femmes ne surpassent pas, il s’en faut, celles des hommes; c’est à peine si elles les égalent ; il y a certainement des exceptions, mais, à mon avis, ce ne sont pas justement des spécimens de la femme, et je ne crois pas qu’il y ait beau-

(1) « N’êtes-vous point comme ces femmes qui constamment reviennent à leur première idée, après avoir raisonné pendant des heures entières ! »

coup d’hommes qui éprouveraient longtemps du plaisir à se trouver en rapport avec elles.

Une seconde série des qualités caractéristiques de la femme découle de la disposition particulière de son esprit et des passions qui s’y rattachent intimement.

Un trait principal du caractère de la femme, qui se révèle pendant tout le cours de son existence, et qui, en vue sans doute de sa destination, lui a été imprimé à un haut degré par la nature, c’est le besoin d’aimer et d’être aimée. On l’observe même chez la petite fille, où il est certainement la conséquence d’une organisation déjà plus délicate. La petite fille se rapproche avec le plus grand abandon de ses parents, de ses frères et sœurs, des personnes de son entourage, et elle est heureuse quand on lui montre de l’affection. Il n’en est pas de même du garçon, qui, s’il lui arrive d’être repoussé, montre de l’entêtement et de la mutinerie, là où la petite fllle ne fait voir que de la tristesse et des larmes. Ce besoin d’aimer est plus remarquable encore chez la jeune fille qui devient grande, ou, pour m’exprimer plus clairement, qui approche de l’âge de la puberté. Mais je vous prie de prendre ici le mot amour dans sa plus noble acception. Voyez avec quelle reconnaissance cette jeune créature accepte l’échange de ce sentiment d’affection, et combien elle se trouve heureuse d’être payée de retour. Cette impulsion se développe naturellement dans foute sa plénitude, et atteint son plus haut degré avec la puberté ; alors le sentiment inné de la pudenr, l’éducation, la culture la maintiennent dans de justes bornes. Néanmoins elle persiste, et

BOUS la désignons sous le nom d’amour physique, qui exerce sa domination irrésistible aussi bien.sur l’homme que sur la femme. On a dit beaucoup de mal de ce penchant des sexes, si bien que Ton se voit obligé de prononcer le mot avec une certaine réserve. Et pourtant la chose est si naturelle et tellement identifiée à tout notre être, que sans elle toute notre existenceserait en question. Je n’ai pas besoin de vous développer la toute-puissance de cette impulsion sur l’humanité entière. Il est inutile de rechercher si ce penchant se montre plus violent chez l’homme ou chez la femme; mais, je dois le dire, la nature a ennobli ce penchant de l’humanité par l’amour, sans lequel la satisfaction des sens ferait descendre l’homme au niveau delà brute, et même, avouons-le, en sa qualité d’être intelligent, l’homme serait en ceci inférieur à l’animal. Les mœurs et l’éducation, la culture et la religion, les institutions sociales et surtout le mariage ont contribué à maintenir l’attraction des sexes dans des bornes convenables. Ces moyens ont aussi jusqu’à un certain point atteint le but qu’on s’était proposé; mais pour éviter tout le mal, il faudrait pour ainsi dire bouleverser l’humanité entière, ou transformer les hommes en anges, ceux-ci certainement n’ont point de sexe. Cet amour, que nous nommerons amour du sexe, chez la femme arrivée à l’âge de la puberté, joue le rôle le plus important dans sa vie entière et devient le mobile de toutes ses excellentes qualités, mais, hélas î aussi celui de ses passions les plus malheureuses. Quand la femme rencontre la vraie satisfaction de son amour, quand elle y trouve son plus grand bonheur,quand par l’amour

elle arrive à un hymen heureux et sans nuages, qui est en fin de compte son vrai but social, comme la famille est la seule sphère naturelle de son-activité, alors il se développe en elle les plus sublimes vertus, alors elle fait preuve du plus pur amour conjugal, de l’amour maternel le plus dévoué ; l’épouse considère son mari et ses enfants comme son bien le plus précieux, comme le but unique de son existence, et elle sera toujours prête à tous les sacrifices, même à celui de sa vie pour ces êtres si chers.

Tels sont, mon ami, les beaux côtés de l’amour qui est éveillé chez la femme par le sentiment qui l’entraîne vers notre sexe, autant de fois que ce penchant naturel se meut dans les limites convenables posées par les mœurs et la religion. Je regrette d’être obligé de ternir le riant tableau que je viens de faire passer sous vos yeux, en vous montrant les écarts que cette impulsion des sexes peut amener et n’amène que trop souvent. Ce sera le sujet de ma prochaine lettre. Jusque-là réfléchissez bien à ce qui précède.

Tout à vous.

Page 1