PREMIÈRE LETTRE
Sommaire : But de ces lettres. — Biographie de l’antenr, son éducation, ses études favorites. — Souvenirs de l’époque napoléonienne. — Etudes littéraires.
Goettingue, le 24 juillet 186t.
Mon cher et jeune ami.
En me demandant une série de communications sur l’art obstétrical, vous ne les voulez point, je suppose, sous la forme sévèrement scientifique que revêtent d’ordinaire les nombreux livres qui en traitent eæ^wo/’esso. Vous désirez connaître d’un vieux praticien, abstraction faite d’érudition et de théories, comment se sont formées dans son esprit les opinions sur cet art.
Vous voulez connaître les résultats de l’expérience, vous demandez ce qui a été vu, ce à quoi on a assisté, afin de pouvoir ju.çer comment la pratique s’allie à la véritable théorie, et si pratique et théorie sont toujours en bon accord. Je me rends volontiers à votre demande et je vous promets une série de lettres ayant trait à des sujets d’accouchement, non pas pour vous dire comment ces sujets se présentent en théorie, mais bien comment on les rencontre dans la pratique.
Je voudrais accentuer les remarques de mon expérience comme je les ai faites, comme elles
se sont présentées à mon esprit. Mais il faudra avoir égard aux considérations humaines, et le jurare in verba magistri d’Horace sera naturellement omis dans les communications d’un homme de mon âge. C’est pour cela, mon cher ami, que je crois, avant tout, nécessaire que vous ayez une connaissance plus intime de mon individualité, et que vous sachiez quelque chose de ma vie. Deux motifs me guident pour vous amener à ce point de vue, duquel je désire que vous considériez ces communications.
Le premier motif vous concerne. Ce que devient l’homme, et comment il devient .ee qu’il sera, tient à la première partie de sa vie, au destin pour ainsi dire ; il faut donc que vous connaissiez par moi quel a été le cours de ma vie, quels événements j’ai subis, comment s’est opéré le développement de mes facultés intellectuelles, et à quels hommes je dois ce développement. Le deuxième motif qui me pousse à donner une courte notice de ma vie, me concerne, moi. Je ne veux pas que nul autre que moi retrace mon existence. Le Fvtûxt csa-JTôv m’a lt)ujours été cher et sacré, j’en ferai sérieusement ma ligne de conduite dans cette notice autobiographique, comme dans toutes les lettres que je vous adresserai.
Tous ceux auxquels vous communiquerez ces esquisses de ma vie, pourront être convaincus qu’ils n’apprendront que la vérité, ce qui ne se trouve pas toujours dans les articles nécrologiques.
Depuis longtemps, comme vous le savez, j’ai résolu d’être mon propre nécrologm, surtout pour les journaux auxquels j’ai contribué soit comme rédacteur, soit comme collaborateur. L’occasion
LEITEE.
que vous m’offrez me dispense de donner suite à ce projet; de cette façon, les rédacteurs de nos différents recueils mensuels, en annonçant mon trépas, ajouteront à un simple alinéa la phrase suivante : * Quant à la vie de l’auteur, on la trouvera dans ses lettres sur les accouchements. »
Je diviserai ainsi qu’il suit ma biographie : i® Mon enfance, passée dans ma ville natale jusqu’en 1816, et à Berlin jusqu’à 1820; 2® Mes années universitaires de Berlin et de Gœttingue jusqu’en 1827 ; 3® Mon agrégation à Berlin jusqu’en automne 1829; 4® Mon professorat à Marbourg jusqu’à Pâques 1833, et enfin S® mon professorat à Gœttingue jusqu’à ce jour.
Issu d’une famille de médecins, je naquis le 19 mars 1801, à Wurzbourg,
D’après les plus anciens souvenirs de ma famille, mon bisaïeul était chirurgien de la ville et sénateur à Niedeggen, ville du duché de Juliers. Mon grand-père était le célèbre chirurgien Charles Caspar, professeur d’anatomie et de chirurgie, et chirurgien en chef de l’bôpitalJirZîus, àWuzbourg, mort le 3 avril 1807. Sur une médaille qu’on frappa en son honneur, .on lit: Chirurgm inter Germanosprinceps. Ses quatre fils se vouèrent tous à la médecine. L’aîné, Christophe, mort le IS janvier 1798, était professeur de physiologie et accoucheur à Wurzbourg. Bamian, le cadet, mourut le 6 décembre 1828, à Darmstadt. Le troisième, Barthel, successeur de son père à l’hôpital Saint- Julien, mourut le 28 janvier 1814. Le plus jeune, Adam Élias, professeur d’accouchement à Wurzbourg jusqu’en 1816, mourut le 12 juillet 1828, comme professeur d’accouchement à Berlin. Ce
plus jeune fils était mon père. Il épousa la fille aînée du docteur Jac. Christ. Gottl. SchaÆer, de Ratisbonne, médecin du prince Tburn et Taxis. Du côté maternel, ma descendance se trouva donc être aussi médicale. J’eus de même plusieurs autres membres de ma famille qui sacrifiaient à Esculape. Ainsi, le fils de mon oncle Christophe était médecin. Il passa en Hollande, puis au Japon, et devint un célèbre naturaliste.
Le fils aîné de mon oncle Damian, de Darmstadt, mort en 1860, devint un excellent chirurgien dans sa ville natale. Deux fils de Barihel furent également médecins, et mon unique frère, Charles, est actuellement professeur de zoologie et d’anatomie comparée à Munich. Il y eut même dans ma famille jusqu’à des femmes qui embrassèrent la médecine. La femme de mon oncle Damian, de Darmstadt, étudia, sous la direction de mon père, l’obstétricie à Wurzbourg, puis elle exerça son art à Darmstadt. Sa fille, issue d’un premier mariage, Charlotte Heiland (nommée de Siebold, son beau-père l’ayant adoptée), étudia à Gœitingue, et conquit à Giessen le grade de docteur en accouchements.
Pour obtenir ce titre, elle soutint publiquement plusieurs thèses relatives à cet art; et publia une dissertation obstétricale. Elle s’établit ensuite à Darmstadt, où elle mourut il y a quelques années. C’est avec intention que je me suis étendu sur cette généalogie médicale pour prouver que Oken était en droit de parler de la famille de Siebold et de la comparer aux Asclépiades.
Les années de mon enfance s’écoulèrent dans la maison paternelle de Wurzbourg; mon père ne né-
gligea rien pour ma première éducation- Des leçons me furent données par d’excellents professeurs particuliers, et je suivis mes humanités dans les écoles de ma ville natale. De bonne heure j’annonçai d’heureuses dispositions musicales, et je me rappelle fort bien qu’à l’âge de neuf ans je me fis entendre en public, en jouant un concerto de Sterkel sur le piano. Plus tard, je cultivai le violon et j accompagnai vaillamment dans les concerts le célèbre professeur Frœlich, auquel la ville de Wurzbourg doit une éternelle reconnaissance'pour les progrès qu’il y fit faire à la musique. Je dois mentionner ici une branche d’études dont à cette époque je n’avais pas saisi toute la portée, portée que j’entrevis plus tard : mon père me fit apprendre à battre du tambour. Cet exercice, selon lui, devait me dégager les poignets. Son but fut parfaitement atteint; mais il me resta aussi, jusqu’à un âge avancé, un goût particulier pour ces instruments bruyants. Les timbales devinrent mon instrument de prédilection, et mon plus grand plaisir était d’en jouer dans les réjouissances publiques. Je n’y fis pas défaut pendant mon séjour à Berlin.
Je fis encore partie, comme bénévole, pendant dix-hüit mois, de l’orchestre de l’opéra de la cour, me procurant ainsi des jouissances et uncomplément d’instruction musicale dont il eût fallu certes me priver sans cela, mon père ne pourvoyant pas largement à mes plaisirs. Néanmoins, j’avoue que j’y consacrais peut-être trop de temps; car, outre les représentations, il fallait suivre régulièrement les répétitions. Pour ma justification, j’ajouterai que cette fièvre musicale se développa pen-
dant l’année où je remplis, en qualité de sttidiosus medidnæ, mes services militaires, temps pendant lequel il fut fort peu question d’études. Plus tard même, quoique professeur, je ne pus renoncer entièrement à ce plaisir innocent, et bien souvent je fis ma partie dans des concerts publics. J’insiste sur cette passion des timbales, que j’ai conservée jusque dans un âge avancé, parce qu’elle a bien souvent étonné mes amis et mes connaissances.
Mûr pour les études du gymnase, j’y entrai en 1812, J’y suivis les cours de langues mortes, qui, alors, étaient parfaitement professées à Wurzbourg par des ecclésiastiques. Quant aux langues vivantes, elles y étaient bien moins cultivées, mais on y remédiait par des leçons particulières.
Comme occupation accessoire, je me livrais à l’étude de l’entomologie. Avec quel plaisir je me souviens encore aujourd’hui des excursions instructives que j’entrepris avec mon ami Ignace Dollinger dans les environs de Wurzbourg! Ce cher Ignace, que je n’ai plus revu depuis 1816 ! Se souvient-il aussi de ces heures délicieuses; se rappelle-t-il encore qu’étant tous deux élèves, nous organisâmes, dans la maison paternelle, sur un théâtre d’amateurs, la représentation de la Pucelle d’Orléans? Se rappelle-t-il déclamant dans un style cuirassé le rôle de Danois, pendant que je jouais le pacifique Dncbâtel ?
C’est au milieu de ces paisibles et enfantines occupations que mon temps s’écoula â Wurzbourg. Pendant cet intervalle il y eut des secousses politiques qui n’émurent guère notre jeunesse. L’homme entre les mains duquel se trouvaient alors les destinées du monde nous servait
de divertissement. C’était l’époque des réjouissances publiques ; chaque fois que le héros s’approchait de notre ville, il y avait des réceptions solennelles dans lesquelles figurait la jeunesse des écoles.
Dans ma classe, il s’était organisé une troupe d’exécutants où je figurais comme timbalier. Nous vîmes les passages de la grande armée, nous éprouvâmes des jouissances délicieuses à l’audition des musiques militaires, nous mîmes même de l’orgueil à parler français avec les soldats en garnison, que nous conduisions bien souvent par la ville, jusqu’à ce que, vers la tin d’octobre 1813, le général bavarois Wrede, après la bataille de Leipsick, parut sous les murs de Wurzbourg et bombarda notre cité. On connut ainsi les terreurs de la guerre. Il me semble encore entendre k sifflement des balles et leur horrible fracas sur le pavé des rues. On se réfugia dans les caves, car on craignait qu’à chaque instant les maisons ne fussent atteintes par des bombes ou des projectiles enflammés. Heureusement il n’en fut rien. Dès le lendemain, le général français, qui s’était retiré dans la citadeUe, rendit la ville. Les Autrichiens et les Bavarois en prirent possession. Le jour suivant, ces derniers descendirent le Rhin et la bataille de Hanau eut lieu.
Puis arrivèrent les voitures avec les blessés ; les prisonniers furent casernés dans les églises, et nous autres enfants nous partagions notre pain avec eux. Des lazarets furent organisés. De nouvelles troupes passèrent; nous vîmes des Russes, des Cosaques, des Baskirs. On entoui-ait les arrivants, comme autrefois on entourait les Fran-
çais; les Cosaques surtout qui nous taillaient des arcs et des flèches qu’ils échangeaient contre l’argent de nos menus plaisirs.
Les bruits de la guerre s’éteignirent peu à peu. Le printemps de 1814 amena la paix, lalranquillité s’établit, surtout après le dernier effort, de l’autre côté du Rhin, tenté par Napoléon pour reconquérir son empire. Les plus beaux souvenirs de ce temps sont les voyages que je fis avec mes parents à Ratisbonne, chez mon grand-père Schæffer. On y consacrait ordinairement les vacances d’automne, et même quelques semaines en plus. En 1814, il me fut permis d’aller avec mon père à Munich. Il m’est resté de ce séjour le souvenir de bien des illustrations. Je vis alors Schelling, Spix, mais surtout le respectable Sœmmerring. Eu nous en retournant, nous visitâmes la vieille université de Landshut, qui, douze ans plus tard, fut transférée à Munich. Je me rappelle parfaitement encore la visite que nous fîmes à l’illustre chirurgien Walther, et l’attrait puissant qu’eut pour moi celle que nous fîmes au géographe Mannert.
On atteignit ainsi l’année 1816, pendant laquelle toute notre existence intérieure changea. Dans l’automne de cette année, mon père fut désigné comme professeur d’accouchement à Rerlin, où toute la famille arriva le 18 octobre 1816. Ce changernent, qui me transportait dans un tout autre milieu, me convint parfaitement. Arraché à mes études et au gymnase de Wurzbourg, je fus placé, a Berlin, parmi les élèves du Couvent gris, excellente institution, dirigée par d’éminents professeurs, auxquels je dois beaucoup. Ce qui peut donner une idée de la supériorité de mes nouvelles
classes, c’est qu’au lieu de terminer mes études dans le courant de l’année scolaire suivante, comme je l’eusse fait à Wurzbourg, je dus les continuer jusqu’au printemps de 1820.
Pour les langues anciennes, j’étais de beaumup supérieur à mes condisciples, mais dans toutes les autres branches d’études, style, bistoire et mathématiques, ils étaient bien plus avancés que moi; j’eus donc toutes les peines du monde à les suivre; surtout en mathématiques j’étais toujours un des derniers. Jamais je ne goûtai cette science. Peut-être est-ce là qu’il faut chercher la raison qui fit que je ne sentis pas en moi plus tard le désir d’inventer de nouveaux instruments pour les accouchements. J’ai peu enrichi l’Armamentarium Obstetricium, ce que je ne considère toutefois pas comme un mal.
La persévérance et l’application me firent arriver bientôt au même degré d’instruction que mes condisciples avaient atteint, excepté toujours les mathématiques! Ce fut à un tel point que mes professeurs renoncèrent à me les apprendre. A mon examen de sortie je pus m’en apercevoir aux questions anodines qui me furent posées.
Hélas, dès les premières semaines de mon séjour à Berlin, nous eûmes le malheur de perdre ma mère chérie ! Elle succomba,le8 décembre 1816, à une fièvre nerveuse. Mon père et ma mère supportaient bien moins facilement que moi le changement du climat du Sud contre celui du Nord. Mon père se repentait amèrement d’avoir, en quittant Wurzbourg, abandonné une position à laquelle il s’était pour ainsi dire identiflé. Là-bas il possédait la pleine et entière confiance du pu-
blie; il professait dans un établissement très-bien approprié, qu’il avait organisé lui-même; il était en outre propriétaire d’une maison et d’un jardin qu’il a fallu abandonner. A Berlin, il dut tout recommencer à nouveau. Il fut d’abord gêné dans l’exercice de son professorat par le manque d’un établissement d’accouchement, qu’il dut créer ; il était, de plus, encore inconnu au publie, dont ses collègues possédaient depuis longtemps la confiance. Ajoutez à tout cela un logement tout à fait insuffisant et incommode. Toutes ces causes de plaintes, toutes ces difficultés se déver-, saient naturellement dans le sein de la compatissante mère de famille, qui se chagrina à tel point qu’elle en tomba malade et ne se releva plus.
Cinq enfants, deux fils et trois filles, dont la plus jeune n’avait pas trois ans, pleurèrent la perte de cette excellente femme. Ce fut surtout le père de famille qui se vit privé de son plus ferme soutien; il lui fallut bien du temps pour se remettre de ce coup affreux. Peu à peu cependant il finit par s’arranger de sa vie nouvelle. La création d’une maison d’accouchement lui offrit de suffisantes oecpions de travail et de préoccupations. De tous côtés affluèrent à Berlin des élèves qui voulaient se perfectionner comme accoucheurs, ou qui cherchaient à obtenir la dernière consécration diplômée de cet art.
Les malades à secourir ne firent pas défaut non plus, et c’est ainsi, qu’extérieurement du moins, toutes choses s’arrangèrent de façon à ce que mon père pût se trouver satisfait. Quant à moi, il y avait longtemps que je me trouvais heureux de
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me mouvoir dans on cercle plus étendu. A Würzbourg, une surveillance sévère était établie dans et hors la maison, et les règlements scolaires accordaient à peine la pins petite liberté à l’étudiant. Une récitation pédantesque et faite mot à mot dégoûtait complètement l’élève des études scientifiques. A Berlin, tout le contraire. Pas de règlements sévères, partant point de « nitimur in vetitum. » Le plus grand zèle régnait parmi les étudiants; ce zèle se continuait à la maison; là, entre les auteurs traduits et commentés dans les cours, on en lisait d’autres. Ces lectures étaient faites en commun avec plusieurs amis. Nos professeurs nous aidaient volontiers; ils secondaient notre ardeur, quand ils le pouvaient, par leurs avis et leurs conseils. Parmi ces professeurs, je citerai, entra autres, le directeur Bellermann, les professeurs Fischer, Giesebrecht, Heinsius, Kœpke, Stein, Walch ; tous noms connus et honorés dans le monde scientiQque.
Les expositions philologiques de Walch m’attirèrent surtout; le professeur joignait aux principes les plus sûrs de la connaissance des langues une exacte exégèse des auteurs.
Il me donna, ainsi qu’à plusieurs de mes amis, des leçons particulières de grec. Nous lûmes Hérodote sous sa direction. Délicieuses heures! 1 J’étais très-lié avec Kœpke, le traducteur de Plaute, lime confia complètement la correcliondu deuxième volume de sa traduction. Plongé dans ces études attrayantes, je songeai à me vouera la philologie. Pendant ma dernière année de fréquentation du gymnase, je lus plus assidûment que jamais les anciens auteurs. Je donnai même des leçons
particulières à de jeunes élèves, ce qui me fit un assez joli revenu. Que de fois n’ai-je pas rêvé que j’étais attaché à un gymnase, et que je professais du haut d’une chaire la philologie dans une école supérieure! J’étais loin de songer alors que je me préparais à une rude lutte avec mon père, qui me destinait à la médecine. Elle ne se fit pas longtemps attendre cette lutte, et le résultat en fut que je renonçai à mon projet chéri, et à mes plus vaporeuses espérances !
En suivant les vœux de mon père, mon cœur saigna; je me consacrai à la médecine, sans toutefois renoncer à des études qui m’étaient devenues si chères. J'ai continué jusqu’à ce jour à cultiver les lettres, elles m’ont soutenu et consolé dans bien des épreuves pénibles, elles ont même allégé mes études médicales, et m’ont toujours rappelé ces paroles de Cicérou: « Hæc studia ado- « lescentiam alunt, senectutem oblectant, secundas « res ornant, adversis perfugium ac solatium præ- « bent; delectanl domi, non irapediunt foris, per- « noctant nobiscum, peregrinantur, rusticantur. »
Au printemps de 1820, après avoir subi mes examens préliminaires, je fus immatriculé comme studiosus medicinœ à TUniversité de Berlin.
Voilà donc une grande partie de ma jeunesse écoulée à me préparer à mes futurs travaux académiques. Je puis considérer ces années avec satisfaction, car je les ai employées sérieusement. Toutefois, cher ami, ne croyez pas que nous ne faisions que travailler; à Berlin, les distractions et d’autres agréments ne nous manquaient pas. Entre autres, je me suis livré beaucoup à la gymnastique ; ut sit mens sana in cotpoTe scmo.
J’entrepris même, en été 1817, un grand voyage pédestre avec le père Jahn. Nous visitâmes ensemble rîle de Rügen. Le plaisir que j’ai éprouvé durant ce voyage est encore présent à mon esprit. En 1819 je fis, avec mon frère, une plus longue tournée. Nous allâmes à Rostok visiter d’excellents parents, une sœur de ma mère, mariée au professeur de médecine Brandenburg : ils nous reçurent à bras ouverts.
A Berlin, je fréquentai le plus souvent le théâtre. On y donnait, à cette époque, les délicieux opéras de Gluck, les pièces classiques de Schiller et de Shakespeare; ces dernières, avec le fameux Dévrient. C’est'ainsi que nous faisions connaissance avec les grands poètes de notre pays. On était engoué de Jean Paul; on divinisait Schiller, toutes ses œuvres étaient apprises par cœur. Quant â la prose de Gœthe, elle ne nous attirait guère, et toujours, dans les discussions sur le mérite respectif de ces auteurs, la jeunesse ardente était du côté de Schiller. Vous pouvez conclure de là que jamais les choses sérieuses ne furent négligées; on ne sacrifiait pas uniquement au plaisir, car nous avions pris pour maxime : Sit tnixtum utile dulci.
Je m’arrête pour aujourd’hui ; ma lettre, d’ailleurs, a pris bien plus d’extension que je ne voulais lui en donner. Pardonnez la loquacité d’un vieillard qui se complaît aux souvenirs de sa jeunesse. Ces souvenirs sont de ceux dont la mémoire garde l’empreinte la plus profonde !
A vous, etc.
SIEBOLB.