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DEUXIÈME LETTRE

Sommaire : Commencement des études médicales, interrompues par le service militaire. — Leçons particulières. — Médecine ancienne, médecine moderne. — Départ pour Gœttingue.

Gœttingue, 26 juillet 1861.

Très-cher ami.

Dans ma première lettre, je vous ai fait connaître l’enfant et l’élève du Gymnase; je passe, dans celle-ci, à mes années universitaires. Elles se divisent ainsi : trois ans et demi à B“rlin, deux ans à Gœttingue, et les derniers dix-huit mois, de nouveau à Berlin. Au total, sept années d’université. Quelle éternité!!! vous écrierez-vous peut-être. Qui sait si dans votre for intérieur vous ne me chargerez pas de quelque accusation désavantageuse pour mon zèle ! Pour vous éclairer sur ce point, je vous dirai que ma première année d’université fut employée au service militaire. Dans l’armée sans pareille du roi, ce service est obligatoire pour tout sujet prussien qui veut jouir de son titre deuoZontore. Pendant ce temps, il ne peut natureliement pas être question d’études sérieuses. Néanmoins, chaque fois que les volontaires étaient passés en revue par Frédéric-Guillaume III, il leur disait brièvement : « Voici de braves militaires, qui, tout en apprenant à remplir noblement leur

service, ne négligent èn aucune façon leurs études!! »

Or on ne pouvait suivre aucun cours, tout le temps étant absorbé par le recrutement, les exercices, les services de garde, les heures de faction, les postes de nuit, les parades, les grandes manœuvres, le tir à la cible, etc., etc., etc. Ma première année fut donc ainsi tout à fait perdue. Toutefois, j’appris deux choses dans ce métier : l’obéissance passive appelée subordination, et l’exactitude. Les années ont effacé cette passivité de l’obéissance; mais quant à l’exactitude, je l’ai conservée jusqu’à ce jour. Qu’il fût question plus tard de se trouver à heure fixe à une conférence ou à une consultation avec un confrère, jamais je ne me suis fait attendre; j’étais, au contraire, toujours le premier au rendez-vous. Ce sont les punitions qu’on imposait au soldat retardataire qui ont fait de moi un homme ponctuel. Je me souviens aussi qu’à cette époque militante j’étais assez souvent de faction devant le palais du duc de Cumberland, résidant alors à Berlin, sans avoir le moindre pressentiment qu’un jour il me serait accordé d’être sous cet Ernest-Auguste, depuis roi de Hanovre, prçfesseur d’accouchement à Gœttingue. Feu mon père avait accouché, l’année précédente (1819), l’épouse du duc, d’un prince qui, actuellement, est mon roi. George V.

L’entrée dans la vie de ce futur monarque s’était faite dans de très-mauvaises conditions. Il s’était présenté par l’épaule, avec procidence du bras et du cordon, et mon père eut ainsi à opérer une version très-laborieuse et très-difficile. A cette époque, les relations de mon père avec la fa-

mille du graad-duc étaient fréquentes, aussi franchissait-il souvent le seuil du palais à la porte duquel son flis était en faction. Enfla le printemps de 1821 mit fln à mon épopée guerrière, et le nourrisson de Mars put retourner a de plus tranquilles travaux. Pendant mon service militaire, je m’occupai de botanique sous Link, d’anatomie sous Eudolphi et Knape, d’histoire du moyen âge sous Wilken, et de logique sous Hégel. J’avoue que je ne compris nullement ce célèbre philosophe.

Pour rattraper ce que j’avais perdu pour mes études philosophiques, je suivis pendant le semestre suivant, avec le plus grand plaisir, les lectures sur la dialectique de Schleiermacher, et, l’histoire de la philosophie ancienne de H. Ritter. Ce dernier est devenu mon très-honoréami et collègue. Mon ancien penchant pour la philologie se réveilla à Berlin pendant la première moitié de mon séjour; j’allais écouter les explications sur Théocrite, par Fr.-A. Wolf, les éléments de numismatique par Tœlken, et les leçons sur l’histoire ancienne par Raumer.

Malgré toutes ces études, je m’appliquai sérieusement à approfondir les différentes branches de la médecine. Je suivis les cours d’osiéo/ogî'e, de syndesmologie et de splanchnologie, professés par Knape; ceux d’anatomie humaine et comparée, par Rudolphi; Link nous démontrait la botanique, l’histoire naturelle, la géographie physique, la chimie et la pharmacologie; Berends, Horn et Hufeland la pathologie et la thérapeutique; Osann, la matière médicale; Rust, la chirurgie, et mon père, enfln, les accouchements.

J’eus le rare bonheur, pendant Thiver 1821 à 1822, d’avoir des rapports plus intimes avec mon professeur d’anatomie, Knape. II me choisit pour son aide (amanuensis). En cette qualité, je dus le seconder dans le travail de l’amphithéâtre d’anatomie et préparer ses leçons. Que de fois nous sommes restés pendant les soirées d’hiver, jusqu’à 9 heures à l’amphithéâtre, pour faire les préparations de la leçon du lendemain. La lumière artificielle ne gênait aucunement le vieux professeur. Ses lectures sur la splanchnologie se faisaient à la lumière des bougies. Aussi, seuls les auditeurs du premier rang pouvaient suivre les démonstrations sur la pièce. La nature de ces travaux anatomiques fit naître en moi l’idée de faire, les dimanches, dans l’amphithéâtre démon père, des répétitions sur l’ostéologie. J’eus la joie, après avoir réuni un nombre suffisant de pièces, de pouvoir démontrer cette partie de l’anatomie à une vingtaine de mes condisciples (comrailitones) et de me fortifier dans l’idée que * docendo discimus. »

Les substantielles leçons de physiologie de Rudolphi,quenousappréciionsàleurjustevaleur,nou3 électrisèrent bien souvent. Le professeur venait en aide à chacun, soit par ses conseils, soit par ses lumineux éclaircissements, et surtout par les trésors de sa bibliothèque. Chaque élève y avait ses entrées à n’importe quelle heure du jour. Avec quel bonheur on se rendait auprès de cet aimable professeur, qui, les mains derrière le dos (il ne vous offrait jamais un siège), parcourait avec son visiteur son immense galerie de travail I Jamais on ne le quittait sans avoir recueilli un utile enseignement.

Parmi mes trois professeurs de pathologie et de thérapeutique spéciales, un surtout m’attirait par sa vaste et classique érudition. C’était Bérends. Il me fournit l’occasion de voir dans la médecine un côté compatible avec une éducation classique. Je suivis avec le plus vif intérêt les leçons données en latin par ce professeur sur les aphorismes d’Hippocrate et les maladies nerveuses. Je n’ai regretté qu’une chose, c’est que ses lectures fussent tellement étendues, qu’il était impossible aux étudiants de le suivre. Ce fut une des causes qui fit que les cahiers des cours de Bérends, étaient fréquemment copiés.

Les cours du célèbre praticien Horn étaient bien différents. En une année, il parcourait la pathologie et la thérapeutique spéciales. La première en été, la seconde en hiver. Quoique cette séparation présentât des inconvénients, Horn savait si bien rattacher les deux parties ensemble, qu’à la fin de l’année son enseignement était parfait. Pour atteindre ce but, il lui fallait cet esprit si pratique qu’il déployait, soit à l’hôpital, soit dans sa clientèle privée. Que de fois nous répétait-il: l'École dit, etc., etc... mais reæpénence parle autrement, etc., etc. Ou bien encore: Z’ÉcoZe recommande tels et tels médicaments, et après les avoir expérimentés tous... « tout cela ne sert à rien... tout cela ne remédie pas! ! ! » Aussi pouvait-on adopter aveuglément ce que Horn recommandait. Sa médication était des plus simples; il estimait au plus haut point la diététique. Tous ses conseils étaient appuyés d’exemples, de preuves convaincantes tirées de sa longue expérience. Il les émaillait de^ remarques spirituelles, voire même satiriques.

snrtpat à l’endroit du bon publie berlinois... C’était tantôt au gros conseiller privé qu’il s’adressait; ou bien à la coquette et élégante femme du ministre des finances !... Combien nous regrettions qu’un homme d’une telle valeur ne dirigeât plus une clinique !

L’opposé de Horn, le type du formalisme de l’Ecole, c’était Hufeland. Il portait toujours avec lui, dans ses cours, un vieux cahier dont la tranche était jadis dorée!... La renommée malicieuse prétendait même qu’il s’en servait déjà alors qu’il professait encore à léna. Je retrouvai un semblable bouquin parmi les manuscrits de mon père; il était de 1795. Et Hufeland le commentait encore en 1822! Néanmoins, on respectait profondément cet homme célèbre, on ne négligeait aucun de ses cours ; nous nous plaisions, au contraire, à prendre sous sa dictée des formules toutes faites. Il avait l’habitude de les lier par les mots suivants ; Si eela ne fait pas l’effet désiré : Redpe .

Ah ! que de fois plus tard toutes ces belles prescriptions ne remédièrent à rien; que de fois il nous fallut recourir à la thérapeutique simple, naturelle, aux conseils de Horn, et abandonner à son malheureux sort le volume si ventru de l’excellent Hufeland !

Je me suis longuement étendu, mon cher ami, sur la marche de mes études de médecine pratique. C’est qu’à cette époque la médecine pratique était enseignée par Bérends, qui ne jurait que par les anciens... « Les anciens connaissaient ce fait, » nous répétait-il à satiété; tout en attachant une grande importance à la constante et soigneuse observation du malade. Il tenait beaucoup à ce que

les observations fussent rédigées avec le plus grand soin, et par-dessus le marché, en latin. Quant à sa clinique on les lui relisait, il en critiquait non-seulement le fond, mais encore la forme. Il excellait dans le traitement de certaines maladies chroniques; et quand un clinicien lui proposait quelques moyens thérapeutiques à employer : « Vous n’avez, à beaucoup près, pas assez étudié le malade, » lui répondait-il souvent. Ces paroles résonnent encore aujourd’hui à mes oreilles. Horn nous recommandait une thérapeutique des plus simples; il représentait l’expérience, arrivée à son plus haut degré. Aussi pouvait-on suivre aveuglément ses conseils. Hufeland, au contraire, personnifiait le dogmatisme médical en prescrivant à ses malades une thérapeutique réglementée par l’Ecole.

Quelles réformes la médecine n’avait-elle pas subies vingt ans après 1! Quels progrès le diagnostic n’a-t-il pas fait par l’application de l’auscultation et de l’analyse des urines, ne voulant citer que ces deux découvertes ! Tous ces brillants diagnostics ont été conflrmés à la table de dissection! Quels pas de géants l’anatomie pathologique n’a-t-elle pas fait faire à la connaissance du siège et de la nature des maladies !

Mais en sommes-nous aussi loin pour la thérapeutique ! Oui, nous avons découvert quantité de nouveaux médicaments; nous avons même reconnu le côté nuisible des anciens traitements, grâce aux travaux de l’anatomie pathologique, qui ont permis de mieux préciser le siège des lésions morbides; mais combien de fois encore ne nous voit-on pas au chevet du ma-

lade, cherchant vainement le remède à ses maux ! Ne louons pas trop la médecine actuelle; ne déprécions pas trop l’ancienne pratique, les anciens médecins, comme si nous n’avions rien à apprendre d’eux; ils ont loyalement fait leur devoir, ils ont vaillamment contribué au développement de la science, et ils ont droit à la reconnaissance de la postérité. Rappelonsnous les paroles de van Swieten, lorsqu’il comparait la médecine de son temps à celle des temps antérieurs : s Sed certe magnus Eippoarates, si novisset reeentionim inventa, major fuisset. » (Comment. in Boerhar. aphor.j t. I, p. 6, Lugd.

Bat., 1766.)

Pour ce qui concerne la suite de mes études a Berlin, je passai quelques semestres à étudier la chirurgie et les accouchements. Mon père me dirigeait. Avant mon départ pour Gœttingue, où je comptais me livrer aux études cliniques, je devais connaître, au moins théoriquement, toutes les branches de la médecine.

Plus loin je vous apprendrai comme quoi je ■ choisis les accouchements pour ma spécialité ; je vous ferai seulement remarquer ici que ce fut soûs mon père que je pris les premières leçons sur cet art, et que je suivis la clinique d’accouchement pendant un semestre.

Pendant ce temps (1823), je me fis un devoir de pratiquer très-assidûinent l’auscultation que Lejumeaude Kergaradec venait d’appliquer d’une façon si brillante à l’art des accouchements. Cette étude se fit à l’insu de mon père, qui était tout à fait o^ posé à ce nouvel élément de diagnostic, et cela pour des raisons impossibles à soutenir, et qu il a

développées dans sa biographie (V. Bernstein) Histoire de la chirargie. Leipz., 1822, p. 30). J’acqnis ainsi par moi-même une certaine habileté dans l’auscultation, talent que j’ai su très-bien faire valoir plus tard. Je suis persuadé que si mon père avait vécu plus longtemps, il eût fini par renoncer à tout ce qu’il avait dit contre l’auscultation, et reconnu tous les bénéfices qu’on peut en retirer. Mais mon bon père n’en connut que le début; il émit son partial jugement, et son opinion préconçue ayant passé à l’état de conviction, il n’en revint plus jamais.

Ce fut le 8 juillet 1823 que je dirigeai pour la première fois un accouchement spontané, et le 1“ août, je fis ma première application de forceps. Comme je n’arrivai pas du premier coup à placer la deuxième branche, mon père s’impatienta, et, après m’avoir repoussé, termina lui-même l’opération. Combien de fois, dans ma longue carrière, je me suis rappelé cette scène, quand je laissais opérer pour la première fois sous mes yeux l’un ou l’autre de mes élèves 1 A ce souvenir, je m’efforçais de rester calme et patient quand le jeune adepte ne réussissait pas immédiatement, me rappelant quelle impression pénible de honte et de découragement il résulterait pour lui de se voir ainsi mis de côté.

Le moment approchait où j’allais quitter Berlin pour continuer mes études à Gœttingue. Je vous parlerai de cette époque dans ma prochaine lettre, et je terminerai celle-ci en vous racontant quelques traits de ma vie d’étudiant dans la capitale de la Prusse.

Dès mon premier semestre, je fis partie du

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chœur des Lausitzer, une des branches de la Lusatia qui florissait alors à Leipsick.

Les salles d’armes, les assemblées, les tavernes, les banquets étaient assidûment fréquentés. J’étais chargé de soigner, de cacher et de procurer les armes pour les duels, fonction qui était dévolue au plus jeune de la Société, nommé pour cela le renard remorqueur (Sehleppfuchs). Cette entreprise n’était pas sans péril à Berlin.

Mais ce plaisir ne dura que six-mois. Mon père, qui était très-opposé à ces manifestations des écoles, s’aperçut de mon enrôlement, et il fallut, à mon grand chagrin, quitter l’association. Cependant, je continuai mes relations amicales avec mes anciens sociétaires, tant de Berlin que de Leipsick. Jusque dans un âge avancé, les tavernes lusatiennes de Leipsick reçurent ma visite chaque fois que je me trouvai dans cette dernière ville. En 1857, je fus nommé membre honoraire de la Société à l’occasion du cinquantième anniversaire de sa fondation. J’assistai les 6, 7 et 8 août à cette belle fête.

Je me liai avec le célèbre accoucheur berlinois Cari Mayer, qui vil encore, et sous tous les rapports je dos beaucoup à sa fréquentation. Quoiqu’il fût mon aîné, il s’intéressa à moi. Notre liaison date du premier jour de mon arrivée à Berlin, le 18 octobre 1816. Il seconda fidèlement mon père en qualité d’amanuensis, et plus tard d’assistant, quand mon père créa la clinique d’accouchement. Comme nons habitions la même maison, nous mîmes en commun nos plaisirs et nos peines ; il fut ■ mon guide et mon conseiller dans la première période de ma vie universitaire. Plus tard, quand il se

fut établi, en 1821, médecin à Berlin, je passai chez lui les heures les plus agréables et les plus instructives de ma vie, et quand le sort nous sépara, nous n’en restâmes pas moins en relations trèsintimes et très-suivies, quoique parcourant la même carrière.

Puisse ce collègue si cher vivre heureux encore longtemps, puisse-t-il trouver dans l’attachement de ses amis, dans la conviction de n’avoir pas vécu en vain, et dans la reconnaissance de ses nombreux obligés, puisse-t-il trouver, dis-je, la force consolante, vivifiante qui le soutienne contre les orages qui sont Tenus éclater sur lui dans ces dernières années !

Enfin, je mentionnerai encore que, pendant la première partie de mes études à Berlin, une chance heureuse me conduisit deux fois à Ratisbonne dans la maison de mon aïeul bien-aimé. Des affaires de famille rendirent ces voyages nécessaires, ils eurent une très-heureus^ influence sur mon avenir. J’étais à l’âge où l’on est accessible aux bonnes impressions, et je trouvai en mon grandpère Schæffer un homme au-dessus de tout éloge dans sa vie de praticien comme dans sa vie privée. Je me le proposai comme modèle à imiter. Je pris de lui l’fiabiiude de tenir un journal de mes faits et gestes. Dans les commencements Ü’avais entrepris ce journal en 1817) les pages en furent remplies par des histoires d’écoliers de gais événements, etc. Plus tard, j’v inscrivis chaque jour des remarques scientifiques, des extraits concis, rapides de mes lectures, des observations de malades, etc., sans préjudice de ce que la vie ordinaire pouvait offrir de gai ou de sérieux. Cette

tenuede livres, je la continue encore anjourd’lmi... Les grands voyages qne je fis pins lard sont consignes dans plusieurs volumes; tout ce que j’ai recueilli depuis mon professorat, mon décanat, je l’ai scrupuleusement enregistré, et coordonné de telle façon que je suis prêt, à tout moment, à rendre un compte statistique sur tout ce qui peut intéresser l’homme. l’observateur et le médecin. Je n’ai certes pas besoin, mon honoré ami, d’insisier davantage sur l’utilité de pareilles notes; elle est incontestable pour nous autres médecins, parce qu’elles mettent un certain ordre dans nos occupations si diverses, si multiples, et semblent avoir une influence décisive sur nos travaux mêmes. C’est chez mon grand père Schæffer qne j’ai semé les premières semences de cette riche moisson.

Mais je m’aperçois qu’il est grand temps de terminer cette lettre.

A vous.

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