‹ Lettres obstétricalesChapitre 6 sur 29 · TROISIÈME LETTRE · texte numérisé non relu

TROISIÈME LETTRE

Sommaire : Gœttingue de 1823 à 1S2S. — Baisons pour lesquelles cette Université fut choisie. — Voyage à pied de Berlin au Harz, et voyage d’automne à Francfort-sur-le-Mein, Darmstadt et Batisbonne. — Betour à Gœttingue. — Appréciation des professeurs et des institutions de cette Université. — Langenbeck ; la Bibliothèque royale. — Leur influence sur mes études à venir. — Cours à Gœttingue. — La vie qu’on y menait. — Célébration du cinquantième anniversaire du doctorat de Blume.nbach, en automne 1823. — Départ de Gœttingue. — Vœu de m’y fixer un jour.

Gœttingue, 29 juillet 1861.

Cher ami,

D’après votre dernière lettre, vous me semblez prendre un si vif intérêt aux récits de mes dernières années d’nnirersité, que je me permets de continuer et de vous raconter dans cette épître-ci mon séjour à Gœttingue.

Mon père choisit celte école supérieure en partie par souvenir, — lui-même y avait étudié pendant quelque temps, — et en partie aussi pour me perfectionner dans la chirurgie, sous la direction de son ancien condisciple Làngenbeck, lequel s’allia plus tard à notre famille.

Mai.s il y avait encore un autre motif, plus sérieux, pour m’éloi mer de Berlin : mon père vou-

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lait se remarier, et comme sa future était plus jeune que l’aîué de ses fils, la présence de celui-ci était complètement inutile dans ce moment solennel. En effet, peu de temps après mon départ je reçus une lettre de faire part du mariage en question.

Je quittai Berlin le 11 août 1823. A Magdebourg, je fis la rencontre de plusieurs étudiants berlinois avec lesquels je voyageai à pied par le Harz,et je n’arrivai ainsi que le 21 août à Gœttingue. On s'y trouvait encore ep plein semestre d’été, t ndisqu’à Berlin tous les cours étaient déjà terminés. Je pris mes arrangements pour Thiver suivant. Je louai une chambre, etc., et.-.; je flânai en attendant dans les cliniques et les salles de malades pour apprendre ‘J connaître les professeurs et leurs méthodes d’enseignement; enfin, je partis avec mon cousin Charles, fils aîné de mon oncle Damian, qui venait de terminer ses études à Gœttingue, pour nous rendre par Cassel, Marbourg, Giessen et Francfort à Darmstadt, dans le but de visiter des parents que je ne connaissais pas encore. C’est avec un certain plaisir et un vif intérêt que je me rapprochai de cette partie de ma famille, surtout à cause de ma tante et de ma cousine, toutes deux accoucheuses, comme je vous le marquai dans ma première lettre. Le médecin en herbe dut entendre bien des sages paroles prononcées à son intention par ces dignes femmes. Je quittai Darmstadt pour aller voir encore une fois mon bon grand-père Schæffer, à Ratisbonne, en passant par ma ville natale sans m’y arrêter. Je séjournai quelques semaines dans la maison de mon grand-père; je l’accompagnai assidûment

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dans ses visites de malades, j'assistai à des autopsies, je fouillai sa bibliothèque, qui était riche eu œuvres des anciens médecins ; enfin je pris douloureusement congé de cet excellent homme, que je voyais pour la dernière fois, carje ne retournai plus à Ratishonne avant sa mort, arrivée en 1826. Je me rendis à Darmstadt, et de là à Gœttingue, pour y continuer mes études.

L’Université de Gœttingue hrülait à cette époque de tout son éclat. Les étudiants y affluaient de tous les pays. Leur nombre, de 182.3 à 1824, s’élevait au chiffre de 1632. On comptait 222 étudiants en médecine et 862 étudiants en droit. Toutes les chaires étaient occupées par des professeurs célèbres. Parmi ceux de la Faculté de médecine, on remarquait particulièrement Blumenbach, Langenbeck, Eimly, Stromeyer (le chimiste); Conrad, le thérapeutiste, venait de quitter Heidelbei’g pour Gœttingue, tlMende avait été appelé de Greifswald pour la chaire d’accouchement et de médecine légale, en remplacement d’Osiander. Parmi la jeune génération de quelque avenir se trouvait ilfaræ, qui débutait alors comme professeur particulier {Privat-Docent). Il exerçait une grande attraction sur ceux qu’il instruisait, tant par son érudition que par sou talent d’élocution. Les établissements de Gœttingue ne pouvaient naturellement soutenir aucune comparaison avec Ceux de Berlin. Le service médical, dirigé par Himly, était surtout très-médiocre; seulement eu 1830 Gœttingue obtint un hôpital digue de son Université et tout à fait approprié à son but. L’hôpital chirurgical était la propriété de’Langenbeck et ne renfermait que peu de chambres. La maison

d’accouchement attirait l’œil comme extérieur, mais ce ne fut que quelques années plus tard que l’intérieur reçut une disposition convenable. Les salles de dissection étaient très-restreinte^. Ce ne futqn’en i825 qu’on les transféra dans un bâtiment nouvellement construit. Malgré toutes ces exiguïtés, quels résultats n’a-t-on pas obtenus dans ces établissements! A quelle perfection Langenbeck n’amena-t-il pas l’anatomie à Gœttingue! Quel zèle, quelle émulation n’a-t-11 pas éveillés parmi ses élèves ! ! !... Quelle activité régnait dans le service chirurgical! Les éléments d’études ne manquèrent jamais aux étudiants: la gloire, la renommée du maître attiraient les malades de tous les côtés; les opérations les plus importantes ont pu être pratiquées, les résultats les plus inespérés ont pu être obtenus ainsi sous les yeux des élèves. Et l’on sait avec quel talent Langenbeck opérait! Le service médical, trop restreint pour recevoir un nombre suffisant de malades, était renforcé par deux polycliniques qui remédiaient à ce défaut d’espace; on avait même fait entrer dans lecende de ces polycliniques les villages des environs.C’est ainsi que Gœttingue fournit la preuve que les bons résultats ne dépendent point de l’aspect monumental des établissements, mais que le génie actif qui les dirige, le zèle pour l’étude d’une part, l’avidité de s’instruire de l’autre, remplacent ce qui manque dans leur organisation extérieure.

Par contre, Gœttingue possède une bibliothèque qui, par ses richesses et surtout par la perfection de ses catalogues, dépas.se tout ce qui peut exister de semblable, même dans les plus grandes villes. L’usage des livres, si obligeamment accordé à

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Chacun, fait de cette bibliothèque publique le modèle le plus parfait qui puisse se rencontrer dans ce genre. Je vous raconterai plus tard quelle heureuse influence les ressources sans nombre que j’y trouvai à chaque instant exercèrent sur la direction de mes études. Tout ce que je veux vous dire, c’est que j’en usai largement, et c’est de cette époque que date le plan des travaux historiques dont je m’occupai plus tard. J’ai encore dans mes cartons une interprétation de l’école de Falerne écrite en latin et qui émane de ce temps. Dans l’été de 1824, je publiai un programme intitulé : An ars obstetrida sit pars chirurgiæ. Cet opuscule parut pour fêter la cinquantième année de doctorat de mon grand-père Schæffer. Dans ce traité je me suis efforcé de faire un résumé succinct de l’histoire de l’art des accouchements et de répondre négativement à la question posée dans le titre de l’ouvrage. Si dans mes écrits ultérieurs j’ai toujours soigné le côté littéraire et historique, c’est à la fréquentation de la riche bibliothèque de Gœttingue que je le dois. Comme fait curieux, je vous dirai qu’à mon départ de cette ville, en septembre 1825, me trouvant dans la salie des philologues, je traçai au crayon sur une des tablettes l’inscription suivante ; « Yalete deliciæ meæ ; 8 septembre 1825. » Cette phrase est encore lisible aujourd’hui. Je demande pardon aux gardiens de la b;bliolhèf]ue de cette souillure d’enfant : je ne pus m’empêcher d’en rire quand le hasard me la fit retrouver quelques années plus tard.

Pendant les deux années que je passai à cette Université je n’ai cessé de fréquenter assidûment les cliniques et de bien m’exercer au traitement

des malades. Durant le premier semestre, après avoir fréquenté les hôpitaux en qualité de simple auditeur, je les visitai, pendant les trois semestres suivants, comme praticien. C’est ainsi que je fus élève de Himly pour la médecine, de Langenbeck pour la chirurgie. Conradi m’admit à la polyclinique pour soigner les malades de la ville. Les cours théoriques ne furent pas oubliés. Je continuai l’histoire naturelle et l’anatomie comparée sous Bluraenbach, que mon père avait déjà suivi lorsqu’il était lui-même étudiant à Gœttingue. Je fis de la chimie et de la pharmacie avec Stromeyer, de l’ophthalmologie et de la thérapie avec Himly, de ia chirurgie avec Langenbeck. Je m’exerçai à l’anatomie et aux préparations angéiologiques, ce que je n’avais pas pu faire à Berlin. Je suivis les leçons de médecine légale de Mende, et celles de toxicologie de Marx. Quant aux études obstétricales, j’en fis peu à Gœttingue, sachant qu’après mon retour à Berlin les occasions ne me manqueraient pas. Mon père était d’ailleurs du même avis que moi. Je ne fréquentai donc que pendant un semestre la clinique d’accouchements de Mende, afin de connaître sa méthode d’enseignement.

Vous voyez, mon cher ami, que j’employai bien mon temps à Gœttingue. J’étais animé du zèle qui, dans cette école supérieure, enflammait aussi bien les professeurs que les élèves. Pour celui qui ne vivait pas de la vie d’étudiant ou de la vie en commun, il n’y avait guère de distractions à notre Université, ou du moins les distractions n’étaient pas de nature à troubler nos études. Les jeunes gens animés des mêmes sentiments se rénnissaient entre eux. On se promenait

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ensemble; on visitait pendant les soirées d’été les jardins publics des environs de la ville, on s’excitait mutuellement à prendre le thé ou le café chez l’un ou chez l’autre. Quelques professeurs nous recevaient aussi chez eux.

Il me fut très-agréable de passer les deux semestres à l’Université avec mon frère Charles, actuellement professeur à Munich. Ce qui avait surtout attiré mon frère à Gœttingue, c’étaient tes leçons de Blumenbach et celles de Hausmann, professeur de minéralogie. Ce fut à cette époque qu’il jeta les bases de ses études sur l’histoire naturelle, études auxquelles il finit par se vouer complètement.

Le temps arriva enfin où il fallut quitter Gœttingue, dont le séjour m’était devenu plus cher que je ne puis l’exprimer. Les deux années que mon père m’avait accordées étaient écoulées, et je dus penser à terminer mes études. Je comptais cinq années et demie d’Université. Peu avant mon départ j’eus le plaisir d’assister à une belle fête. Tous les étudiants organisèrent une marche aux flanibeaux pour célébrer le 50' anniversaire du docto.at de Blumenbach. Cette fête eut lieu le 17 septembre 1825. A cette occasion, mes collègues me votèrent une charge d’honneur qui m’octroyait d’adresser un discours et de remettre une couronne de laurier à l’illustre vieillard....

Je quittai Gœttingue le 22 septembre 1825. Mon cœur était oppressé; je comprenais bien que le temps de ma pleine liberté et de ma joyeuse jeunesse était passé, et que j’allais entrer dans la période sérieuse delà vie. Des eç^aniens de tout genre m’attendaient. J’avais à passer mes examens de

docteur, lesquels devaient être suivis de VExamen d’Etat, qui, en Prusse, est un composé d’épreuves partielles résumant toutes les études universitaires. Je devais en même temps remplir auprès de mon père les fonctions de deuxième assistant (aide). Son vœu le plus cher était de voir suivre à l’ainé de ses fils la carrière professionnelle des accouchements, afin de pouvoir le remplacer un jour. Pour le moment, il désirait que je le secondasse. En outre, comme je vous l’ai écrit, l’intérieur de la maison paternelle était entièrement changé depuis que mon père avait convolé eu secondes noces. Ma belle-mère était [dus jeune que moi. L’incertitude de savoir comment je me trouverais dans cet intérieur contribuait me rendre mon retour peu agréable. 11 n’y a rien d’étonnant non plus que j’entreprisse mou voyage sérieusement préoccupé. En quittant Gœtlingue, qui était devenu pour moi l’idéal des Universités, je nourrissais l’espoir d’y retourner un jour. Je ne renonçai jamais à cotte idée, que je caressais et qui, finalement, se réalisa.

j’arrivai à Berlin le 2o sejdembre 1825, ne m’étant arrêté nulle part. Je m’installai de suite dans mon ancienne chambrette, quoique ma famille fût encore absente. Mon père et sa femme rentrèrent d’un voyage aux eaux quelques jours plus tard. Je m’arrête à la description de mes années d’études à Gœtlingue. Dans ma prochaine, je vous entretiendrai de mes faits et gestes à Berlin.

Tout à vous.

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