‹ Lettres, opuscules et mémoires de Madame Périer et de Jacqueline, soeurs de Pascal, et de Marguerite Perier, sa nièceChapitre 14 sur 97 · XVIII AVANT-PROPOS · texte numérisé non relu

XVIII AVANT-PROPOS

et les plus utiles, et dans l'amour idéal qui la consumait pour la vérité et la perfection, elle succomba sous un chagrin de conscience, comme d'autres mourraient pour la perte d'une fortune ou d'une bataille.

Quel contraste, du reste, entre ces dernières années de Jacqueline et le commencement de sa vie! Enfant, elle composait des vers, un peu quintessenciés parfois, suivant la mode du temps, mais qui ne manquent ni de facilité ni de grâce. Elle comptait déjà parmi les beaux esprits, comme son frère parmi les savants. Elle était recherchée dans la société, et faisait des impromptus à la ville et à la cour où l'avait introduite sa précoce renommée de poêle.

Mi^e. de Scudéry et M. de Bensserade môme, ce grand faiseur de sonnets et de madrigaux plus que frivoles, lui adressaient des vers et en recevaient d'elle. Au milieu des œuvres, aujourd'hui bien justement oubliées de Bensserade, on est surpris de rencontrer des stances de Jacquehne ', qui certainement ne se trouvent pas là en très-bonne compagnie, et valent mieux que cequi les entoure. Ces vers ne sont qu'un jeu d'esprit sur l'amour; mais le tour en est vif et ingénieux, et il y a une délicatesse et une pureté de goût qui ne se trouvent

^ Voy. page 136 de ce volume.

AVANT- PROPOS. Xll

point dans la réponse que le poëte adresse à la jeune fille.

Lorsque Jacqueline, à Tâge de quinze ans accompagna son père à Rouen, elle y rencontra un autre poëte; mais celui-là était de la famille des grands hommes; il avait fait le Cid; venait d'achever Cinna, et composait Polyeucte. Corneille fut un des amis de la famille Pascal, et madame Perier nous apprend que ce fut lui qui conseilla à sa sœur de concourir pour le prix que l'on décernait chaque année à Rouen, aux meilleures stances sur la conception de la Vierge ^ En donnant ce conseil à Jacqueline, Corneille, à ce qu'il paraît, lui avait communiqué, sans doute pour lui servir de modèle ou de canevas, des stances que lui-même avait composées sept ans auparavant sur le même sujet. Nous avons rencontré cette pièce dans les recueils du P. Guerrier, parmi les poésies de Jacqueline ^.

1 Voy. Appendice, n*^ VI.

^ Peut-être sei a-t-on curieux de lire ces stances qui, à notre connaissance du moins, n'ont jamais été imprimées :

Stances sur la conception de la Vierge, pour les Palinods , par M. de Corneille, en 1653 (a).

Homme, qui que tu sois, regarde Eve et Marie : Et comparant ta mère a celle du sauveur, Vois laquelle des deux en est la plus chérie Et du père éternel gagne mieux la faveur.

L'une à peine respire et la voilà rebelle : L'autre en l'obéissance est sans comparaison.

(c) r^ Recueil MS. du P. Guerrier, p. ccclxii.

XX AVAKT-PROPOS.

Ce commerce qu'elle eût avec le génie mâle et sévère de Corneille , fut pour Jacqueline une sorte de préparation à l'étude et à la pratique des austères doctrines de Port-Royal. Plus d'une fois il dut arriver que le grand Corneille, assis au foyer d'Etienne Pascal, essaya l'effet d'une scène nouvelle sur ce petit auditoire oii siégeait l'auteur futur des Provinciales, A côté de ce jeune savant, dont la tète puissante se fatiguait alors à créer une merveille inutile, la machine arithmétique, on aime à se représenter le poêle avec sa physionomie mélancolique, récitant les belles scènes de Polyeude, et l'on se figure aisément quelle impression il devait produire sur ces âmes si naturellement disposées aux plus géné-

L'une nous fait bannir; par Tautre on nous rappelle ; L'une apporte le mal, l'autre la guérison.

L'une attire sur nous la nuit et la tempête, Et l'aulre rend le calme et le jour aux mortels. L'une cède au serpent, l'autre en brise la tête, Met à bas son empire et détruit ses autels.

L'une a toute sa race au démon asservie : L'autre rompt l'esclavage où furent ses aïeux. Par l'une vient la mort, et par l'autre la vie; L'une ouvre les enfers, et l'autre ouvre les cieux.

Celte Eve cependant, qui nous engage aux flammes. Au point qu'elle est formée est sans corruption ; Et la Vierge bénite entre toutes les femmes Serait-elle moins pure en sa conception?

Non, non, n'en croyons rien; et tous tant que nous sommes Publiant le contraire à toute heure, en tout lieu, Ce que Dieu donne bien à la mère des hommes, Ne le refusons pas à la mère de Dieu.

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