SA SOEUR
Ma sœur naquit à Clermont le 4 octobre de Tannée 162au Comme j'avais six ans de plus qu'elle, je me souviens que dès qu'elle commença à parler elle donna de grandes marques d'esprit. Elle était outre cela parfaitement belle, et d'une bumeur douce et belle la plus agréable du monde ; de sorte qu'elle était autant aimée €t caressée qu'un enfant le peut être. Mon père se relira à Paris en 1631, et nous y mena tous. Ma sœur avait alors six ans, toujours fort belle et tout à fait agréable par la gentillesse de son esprit et de son bumeur. Ces qualités la faisaient souhaiter partout ; de sorte qu'elle ne demeurait presque point cbez nous.
On commença à lui apprendre à lire à l'âge de sept ans; et comme mon père m'avait cbargée de ce soin, je m'y trouvais fort empécbée, car elle y avait une grande aversion; et quoique je pusse faire, je ne pouvais obtenir d'elle qu'elle vînt dire sa leçon. Enfin un jour par basard je lisais des vers tout haut : cette cadence lui plut si fort, qu'elle me dit : « Quand vous
■ Ile Recueil MS du P. Gueirier, p. iS'i.
u voudrez me faire lire, l'aites-nioi lire dans un livre (( (le vers ; je dirai ma leçon tant qu'il vous plaira. » Je lus surprise de cela, parce que je ne croyais pas qu'un enfanl de cet âge pût discerner les vers d'avec la prose, et je fis ce qu'elle souhaitait. Depuis ce temps elle parlait toujours de vers ; elle en apprenait beaucoup par cœur, car elle avait la mémoire excellente. Elle voulut en savoir les règles ; et enfin à huit ans, avant que de savoir lire, elle commença à en faire qui n'étaient point mauvais : cela fait voir que cette inclination lui était bien naturelle.
Elle avait en ce temps-là deux compagnes qui ne contribuaient pas peu à la lui entretenir : c'étaient les filles de madame Saintot, qui en faisaient aussi quoiqu'elles n'eussent pas beaucoup plus d'âge qu'elle. De sorte qu'en l'année 1656, mon père étant allé faire un voyage en Auvergne où il me mena, madame de Saintot lui demanda ma sœur pendant son absence, et ces trois petites filles s'avisèrent de faire une comédie dont elles composèrent le sujet et tous les vers, sans que personne leur aidât en rien. Cependant c'était une pièce suivie, de cinq actes divisés par scènes , et où tout était observé. Elles la jouèrent elles-mêmes deux fois avec d'autres acteurs qu'elles prirent , et il y eut grande compagnie. Tout le monde admira que ces enfants eussent eu la force de faire un ouvrage entier, et on y trouva quantité de jolies choses ; de sorte que ce fut l'entretien de tout Paris durant un long temps.
Ma sœur continua toujours à faire des vers surtout ce qui lui venait dans l'esprit, et sur tous les événe-
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nients extraordinaires. Au commencement de l'année 1638, comme on fut assuré de la grossesse de la reine, ce lui fut une belle matière; elle ne manqua pas d'en faire ; et ceux-là furent les meilleurs qu'elle eût faits jusqu'alors. Nous étions en ce temps-là logés assez près de M. et de madame de Morangis, qui prenaient tant de plaisir aux gentillesses de celte enfant qu'il ne se passait guère de jours qu'elle ne fût chez eux. Madame de Morangis fut ravie de voir qu'elle avait fait des vers sur la grossesse de la reine, et dit qu'elle voulait la mener à Saint-Germain pour la lui présenter. Elle l'y mena en effet; et comme elles y furent arrivées, la reine se trouvant alors occupée dans son cabinet, tout le monde se mit autour de cette petite fille pour l'interroger et voir ses vers. Mademoiselle , qui était alors fort jeune, lui dit : « Puisque vous faites si bien « des vers, faites-en pour moi. » Elle tout froidement se retira en un coin, et fit une épigramme pour Mademoiselle, où il y avait des choses qui faisaient bien voir qu'elle ne l'avait pas apportée toute faite, car elle parlait du commandement que Mademoiselle venait de lui en faire. Mademoiselle, voyant que cela avait été sitôt fait, lui dit : Faites-en aussi pour madame de Hautefort. Elle fit à l'heure même une autre épigramme, pour madame de Hautefort, qu'on voyait bien aussi qui était faite sur-le-champ, quoiqu'elle fût fort jolie. Peu de temps après comme on eut permission d'entrer dans le cabinet de la reine, madame de Morangis prit ma sœur et l'y mena. La reine fut toute surprise de ses vers : mais elle s'imagina d'abord qu'ils n'étaient pas
d'elle, ou du moins qu'on lui avait beaucoup aidé. Tous ceux qui étaient là présents curent la même pensée ; mais Mademoiselle leur ôta ce doute, en leur montrant les deux épigrammes qu'elle venait de faire en sa présence et par son commandement. Cette;J circonstance augmenta l'admiration de tout le monde; et depuis ce jour-là elle fut souvent à la cour, et toujours caressée du roi, de la reine, de Mademoiselle et de tous ceux qui la voyaient. Elle eut même l'honneur de servir la reine quand elle mangeait en particulier. Mademoiselle tenant la place de premier maître-d'Iiôtel.
Elle faisait cent autres jolies choses comme des billets qu'elle écrivait à ses compagnes les plus jolis du monde. Elle avait des réparties les plus justes qu'on eût pu souhaiter. Cependant tout cela ne diminuait rien de la gaieté de son humeur, et elle se divertissait avec les autres de tout son cœur à tous les jeux des pelils enfants ; et quand elle était en particulier elle s'amusait avec ses poupées.
Au mois de mars 1638, mon père s'étant rencontré chez M. le chancelier ' avec beaucoup d'autres personnes qui avaient intérêt comme lui aux rentes de l'hôtel de ville, il se dit ce jour-là des paroles et même on fit quelques actions un peu violentes et séditieuses : ce qui
' Ici le P. Guerrier interrompt sa copie et renvoie au mémoire de Marguerite Parier. Nous suppléons à celte lacune d'environ une page au moyen du texte qui se trouve dans la première partie du MS. Supplément français, n° 1,485. Il paraît quecetle première partie, ou addition, d'environ quarante pages, avait été copiée sur d'autres MSS que ceux du P. Guerrier, taudis que les sept cents pages dont se compose la deuxième partie du même MS onlété copiées sur les Recueils de cet oratorien.
étant rapporté à M. le cardinal, il donna ordre démettre les principaux dans la Bastille. On s'imagina que mon père était de ce nombre; de sorte qu'on le vint chercher pour cela; mais il se garantit et on en prit trois autres. Mon père pendant ce temps-là demeura caché chez ses amis, tantôt chez l'un, tantôt chez l'autre, sans oser venir chez lui du tout. Dans cette affliction il recevait beaucoup de consolation de toutes les gentillesses de cette enfant ; car il l'aimait d'une tendresse toute extraordinaire. Mais cette douceur ne dura guère, car au mois de septembre de cette année 1658, la pe-^ tite vérole lui vint dont elle fut malade à l'extrémité. Mon père oublia lors toutes ses craintes, et dit que quelque danger qu'il y eût pour lui, il voulait être dans sa maison pour voir de ses yeux tout le cours de sa maladie. Et en effet il ne la quitta jamais un moment, couchant même dans sa chambre. Elle guérit de son mal, mais elle eu fut toute gâtée. Elle avait alors treize ans, et elle avait l'esprit assez avancé pour aimer la beauté et être fâchée de l'avoir perdue. Cependant elle ne fut point dn tout touchée de cet accident : au contraire elle le considéra comme une faveur, et fit des vers pour en remercier Dieu, où elle disait entre autres choses qu'elle regardait ses creux comme les gardiens de son innocence, et comme des marques indubitables que Dieu la lui voulait conserver ; et tout cela venait de son propre mouvement. Elle passa tout riiiver sans sortir de la maison, n'étant pas eu état d'aller parmi le monde. Elle ne s'ennuya point du tout, s'occupant fort de ses poupées et de ses bijoux.
Au mois de février de l'année 1659, M. le cardinal de Richelieu ' eut envie de faire jouer une comédie par des enfants. Madame la duchesse d'Eguillon prit le soin de chercher des filles, et proposa à madame Sainlot si elle pourrait donner mademoiselle sa fille la jeune, et s'il y aurait moyen d'avoir ma sœur, et lui dit qu'elle avai t pensé que possible cela pourrait servir pour le retour de mon père, si celte petite le demandait à M. le cardinal. Cet avis donné de celle part parut si important à tous nos amis, qu'ils crurent qu'il ne fallait pas perdre cette occasion. Ainsi elle apprit le rôle qu'on lui donna, et fit son personnage avec tant d'agrément qu'elle ravissait tout le monde, d'autant plus qu'étant de fort petite taille et ayant le visage fort jeune, elle ne paraissait pas avoir plus de huit ans, quoiqu'elle en eût treize. Après la comédie, elle descendit du théâtre, afin que madame Sainlot la menât à madame d'Eguillon qui la voulait présenter à M. le cardinal *. mais comme elle vit que madame Sainlot tardait et que M. le cardinal se levait pour se retirer, elle s'en alla à lui toute seule. Quand il la vit approcher, il se rassit, la tint sur ses genoux et en la caressant il vit qu'elle pleurait; il lui demanda ce qu'elle avait. Elle lui fit son compliment que madame d'Eguillon accompagna de quantité de paroles obligeantes : sur quoi M. le cardinal dit qu'il lui accordait le retour de son père, et qu'il pouvait revenir quand il voudrait. Alors cette petite, d'elle-même, sans
* Même observation que dans la note qui se trouve au bas de la page 57.— La copie du P. Guerrier reprend au paragraphe : Sur la fin de Vannée 1659, etc., et continue jusqu'à la fin sans interruption.
que cela eût été prévu, lui dit : « Monseigneur, j'ai en- « core une grâce à demander à Votre Eminence.» M. le cardinal était si ravi de sa gentillesse et de cette petite liberté, qu'il lui dit : « Demandez-moi ce que vous vou- « drez ; je vous l'accorderai. » Elle lui dit : « C'est c( que je supplie Votre Eminence de trouver bon que « mon père ait l'honneur de lui faire la révérence quand « il sera de retour, afin qu'il la puisse remercier lui- « même de la grâce qu'elle nous fait aujourd'hui. » 31. le cardinal lui dit : « Non-seulement je vous l'ac- « corde, mais je le souhaite. Mandez-lui qu'il vienne en « toute assurance, et qu'il vienne me voir et m'amène « sa famille. » Les choses s'étant passées ainsi comme nous le souhaitions, mon père eut une entière liberté. Il fut en remercier M. le cardinal, et nous y mena tous. Sur la fin de l'année 1659, mon père ayant été fait collègue de M. de Paris dans la commission de l'intendance de Normandie, dans la généralité de Rouen, fut obligé d'y aller demeurer et nous y mena tous. M. Corneille ne manqua pas de venir nous voir. Il pria ma sœur de faire des vers sur la conception de la Vierge, qui est le jour qu'on donne des prix. Elle fît des stances, et on lui en porta le prix avec des trompettes et des tambours en grande cérémonie. Elle reçut cela avec une indifférence admirable. Quoiqu'elle eût alors quinze ans, elle badinait comme un petit enfant et s'amusait avec des poupées. Nous lui en faisions des reproches, et ce ne fut pas sans peine que nous rengageâmes à quitter ces puérilités qu'elle préférait aux plus grandes compagnies de la ville, quoiqu'elle y eût un applaudisse»-
ment général. Elle n'avait nul attachement pour la gloire ni pour Testime, et je n'ai jamais vu personne en être moins touchée. Cette réputation, qu'elle avait acquise dès son enfance, ne diminua point dans les autres temps : au contraire, elle alla toujours en augmentant parce qu'elle avait toutes les grandes qualités de chaque âge ; de sorte qu'on la souhaitait partout, et ceux qui n'avaient point d'hahitude particulière avec elle recherchaient avec grand soin sa connaissance. Lorsqu'elle entrait en quelque compagnie où on ne l'attendait pas, on y voyait tout le monde se réjouir de sa venue ; mais ce qui est plus admirable, c'est que tout cela ne l'élevait point et qu'elle le recevait dans une indifférence si grande que tout le monde l'en aimait davantage, et ses compagnes avec qui elle était tous les jours n'en ont jamais eu la moindre jalousie; au contraire, elles contrihuaient de tout leur cœur à augmenter l'estime qu'on en avait, en publiant les bonnes qualités qu'elles reconnaissaient en elle, comme sa douceur, sa bonté, l'agrément et l'égalité de son humeur.
Durant ce temps-là il se présenta plusieurs occasions de la marier ; mais Dieu permit qu'il y eût toujours quelque raison qui en empêchât la conclusion. Elle ne témoigna jamais dans ces rencontres ni attache ni aversion, étant fort soumise à la volonté de mon père, sans qu'elle eût jamais eu aucune pensée pour la religion , au contraire en ayant un grand éloignement et même un peu de mépris, parce qu'elle croyait qu'on pratiquait des choses qui n'étaient pas capables de satisfaire un esprit raisonnable.
Au mois de janvier 1646, mon père s'élant démis une cuisse en tombant sur la glace, il ne put prendre confiance en cet accident qu'à MM. de la Bouteillerie et Deslandes, gentilshommes du pays, qui eurent la bonté de demeurer chez lui trois mois de suite pour travailler à sa guérison. Toute la maison profita du séjour de ces messieurs. Leurs discours édifiants et leur bonne vie firent désirer à mon père, à mon frère et à ma sœur de voir les livres qui leur avaient servi pour parvenir à cet état. Ce fut donc alors qu'ils commencèrent à prendre connaissance des ouvrages de M. Jansénius, de M. de Saint-Cyran, de M. Arnauld et des autres écrits dont ils furent très-édifiés '.
Sur la fin de l'année 1646, M. du Bellay ^ faisant l'ordination à Rouen, ma sœur qui n'avait pas encore été confirmée voulut recevoir ce sacrement. Elle s'y prépara selon ce qu'elle en apprenait dans les traités de M. de Saint-Cyran. L'on peut croire qu'elle y reçut véritablement le Saint-Esprit ; car depuis cette heure-là elle fut toute changée. Toutes les lectures qu'elle fit et tous les discours de piété auxquels elle assista firent une si forte impression dans son cœur, que peu à peu elle se trouva à la fin de l'année 1647 dans une résolution parfaite de renoncer au monde ; et comme elle se rencontra lors à Paris, y étant allée accompagner mon frère qui avait besoin d'y être pour ses indispositions, ils allaient souvent entendre M. Singlin ; et voyant qu'il parlait de la vie chrétienne d'une manière qui remplis-
' Il manque ici sept ou huit lignes. ( Note du P. Guerrier. ) ' C'était l'évoque de Belley.
VIE DE JACQUEMNIS. 05
sail tout à fait l'itlée qu'elle en avait conçue depuis que Dieu l'avait touchée, et considéranl que c'était lui qui conduisait la maison de Port-Hoyal, elle crut dès lors, comme elle me Ta dit en propres termes, qu'on pouvait être dans ce monastère religieuse raisonnablement. Elle communiqua cette pensée à mon frère qui, bien loin de l'en détourner, l'y confirma ; car il était dans les mêmes sentiments. Cette approbation la fortifia de telle sorte, que depuis ce temps-là elle n'a jîuuais hésité un instant dans le dessein de se consacrer à Dieu.
Mon frère, qui l'aimait avec une tendresse toute particulière, était ravi de la voir dans cette résolution , de sorte qu'il ne pensait à autre chose qu'à la servir pour faire réussir ce dessein ; et comme ils n'avaient ni l'un ni l'autre aucune habitude à Port-Royal, il s'avisa de M. Guillebert, qui était une connaissance commune. Il le fut voir et y mena ma sœur, et M. Guillebert l'ayant entretenue en fut si satisfait qu'il la mena lui-même à la mère Angélique qui la reçut aussi avec beaucoup de bonté. Depuis cela, ma sœur y allait le plus souvent qu'elle pouvait, étant fort éloignée. Les mères lui dirent qu'il fallait s'adresser à M. de Singlin, et se mettre sous sa conduite, afin qu'il pût juger si elle était appelée à cet état : elle ne manqua pas de faire ce qu'on lui ordonnait. Dès la première fois que M. Singlin la vit, il dit à mon frère qu'il n'avait jamais vu en personne de si grandes marques de vocation. Ce témoignage consola beaucoup mon frère, et l'obligea de redoubler ses soins pour le succès d'un dessein qu'on avait tout sujet de croire qui venait de Dieu. Toutes ces choses se passaient
dans les premiers mois de Tannée 1648. Mon frère et ma sœur étant à Paris, et mon père à Rouen.
Au mois de mai de celle année, mon père étant venu à Paris, M. Singlin trouva à propos qu'on lui déclarât le dessein de ma sœur, parce qu'alors elle était entièrement résolue. Mon frère se chargea de cette commission, parce qu'il n'y avait que lui qui le pût faire. Mon père fut fort surpris de cette proposition et il fut étrangement partagé ; car, d'un côté, comme il était entré dans les maximes de la pureté du christianisme, il était bien aise de voir ses enfants dans le même sentiment : mais, de l'autre, l'affection si tendre qu'il avait pour ma sœur l'attachait si fort à elle qu'il ne pouvait se résoudre de s'en séparer pour toujours. Cette diversité de pensées l'obligea de répondre d'abord à mon père qu'il verrait, et qu'il y penserait. Mais enfin, après avoir balancé quelque temps, il lui dit nettement qu'il ne pouvait y donner son consentement. Il se plaignit même de mon frère, de ce qu'il avait fomenté ce dessein sans savoir s'il lui serait agréable ; et cette considération l'aigrit de telle sorte contre mon frère et contre ma sœur qu'il n'eut plus de confiance en eux ; de sorte qu*il commanda à une fille, qui était une ancienne domestique et qui les avait élevés tous deux, de prendre garde à leurs actions. Cet ordre de mon père jeta ma sœur dans une grande contrainte ; si bien que depuis ce temps-là elle ne put aller à Port-Royal qu'en cachette, ni voir M. Singlin que par adresse et par inventions.
Cette peine ne diminua rien de sa ferveur; et comme elle avait renoncé au monde dans son cœur, elle ne
pouvait plus prendre plaisir aux divertissements comme elle faisait auparavant. De sorle que, quoiqu'elle cacliât avec grand soin le dessein qu'elle avait de se donner à Dieu, on ne laissa pas de s'en apercevoir ; de sorte que voyant qu'elle ne pouvait plus le cacher, elle ne fit plus difliculté de se retirer peu à peu des compagnies et elle rompit absolument toutes ses habitudes. Elle eut pour cela une occasion favorable , car mon père changea de maison en ce temps-là ; elle ne fit aucune connaissance dans ce nouveau quartier, et elle se défit de celles des autres en ne les visitant point; ainsi elle se trouva dans une liberté tout entière de vivre dans la solitude, et elle trouva cette vie si agréable qu'elle s'accoutuma insensiblement à se retirer même de la conversation domestique, de sorte qu'elle demeurait toute la journée seule dans son cabinet.
On ne saurait rapporter quels étaient ses exercices dans celte exacte solitude, et tout ce qu'on en peut dire, c'est qu'on s'apercevait de jour en jour qu'elle faisait un progrès admirable dans la vertu. Cependant, quoiqu'elle fût fort gênée, elle ne cessait pas d'aller quelquefois à Port-ïloyaî, d'y écrire souvent et d'en recevoir des lettres ; car elle avait une adresse merveilleuse pour cela. Cependant mon père, qui était très-persuadé qu'elle avait choisi la meilleure part et qui ne résistait à son dessein que par affection et par tendresse, voyant qu'elle s'affermissait tous les jours dans sa résolution, lui dit qu'il voyait bien qu'elle ne voulait point penser au monde, qu'il approuvait de tout son cœur ce dessein, et qu'il lui promettait de ne lui faire jamais aucune pro-
position d'engagement aussi avantageux qu'il parût, mais qu'il la priait de ne le point quitter ; que sa vie ne serait possible pas encore bien longue, et qu'il la priait d'avoir cette patience ; et cependant qu'il lui donnait la liberté de vivre comme elle voudrait dans sa maison. Elle le remercia, et ne lui fit point de réponse positive sur la prière qu'il lui faisait de ne le point quitter, se contentant seulement de lui promettre qu'elle ne lui donnerait jamais sujet de se plaindre de sa désobéissance. Ceci se passa vers le mois de mai 1649, et mon père prit résolution en ce temps-là de venir en Auvergne, et d'y mener mon frère et ma sœur. Elle appréhenda beaucoup ce voyage, à cause de la multitude des parents et des compagnies où l'on est exposé dans les petites villes. Elle m'écrivit sa peine, et me manda que pour éviter cet embarras où elle se voyait exposée elle croyait qu'il était à propos, pour prévenir le monde, que je disse publiquement sarésoluliond'êtrereligieuse, et qu'il n'y avait que la considération de mon père qui la retenait. Je ne manquai pas de le faire, et cela réussit si bien que lorsqu'elle fut arrivée on ne fut point surpris de la voir habillée, comme ime femme âgée, dans une grande modestie ; et on ne s'étonna point aussi de ce qu'après avoir rendu les premières visites de civilité, elle se retira non-seulement dans la maison, mais dans sa chambre d'où elle ne sortait point du tout que pour aller à l'église et pour prendre ses repas, et sans que personne de la maison y entrât. De sorte que moimême, quand j'avais quelque chose à lui dire, il fallait que je ûsse un petit agenda ou quelque marque pour
nie souvenir de le lui dire, ou quand elle viendrait man ger, ou quand nous irions à Téglise où nous allions toujours ensemble ; et c'était le temps où j'avais le plus d'occasion de lui parler, qui élait bien court, car nous n'avions pas grand cbemin à faire. Ce n'est pas qu'elle refusât l'entrée de sa chambre ni à moi ni à personne, ni qu'elle refusât son entretien ; mais c'est que quand on la détournait pour lui parler de choses qui n'étaient pas tout à fait nécessaires, on s'apercevait que cela la contraignait et l'ennuyait si fort qu'on évitait autant que l'on pouvait de lui faire cette peine.
Il y avait à Clermont un Père de l'Oratoire dont la vie était exemplaire : ce bon homme venait voir ma sœur assez souvent, et elle y prenait plaisir parce qu'il lui faisait des discours d'édification. Ce bon Père lui dit un jour qu'il était bien raisonnable que puisque son esprit avait autrefois travaillé pour le monde, il s'exerçât maintenant à faire quelque chose pour Dieu : qu'il avait ouï dire qu'elle faisait des vers, et qu'il avait pensé de lui donner occasion d'en faire pour la gloire de Dieu, en lui traduisant en prose les hymnes de l'Eglise qu'elle mettrait après en vers. Elle lui dit simplement qu'elle le voulait bien. Il lui apporta donc d'abord l'hymne de l'Ascension : Jesu nostra redemptio, que l'on chante tous les jours à l'Oratoire. Elle la mit en vers * ; il trouva cela si beau qu'il l'exhorta à continuer : mais elle fit réflexion qu'elle avait entrepris ce travail sans prendre avis , et cela la jeta dans
' Cette pièce se trouve dans la suite de ce volume.
le scrupule. Elle écrivit à la mère Agnès qui lui lit une belle réponse et lui manda entre autres choses : « C'est un talent dont Dieu ne vous demandera point « compte ; il faut l'ensevelir '. » Dès qu'elle eut reçu cette lettre elle me la montra, et pria ce bon père de la dispenser d'en faire davantage sans lui en dire la raison, mais seulement qu'elle ne pouvait pas continuer; et ainsi elle se remit à ses exercices ordinaires, gardant toujours exactement sa solitude, sans en sortir que par nécessité. Mais celte retraite n'était point oisive, car outre son office qu'elle disait régulièrement et la lecture qui l'appliquait beaucoup parce qu'elle faisait des recueils, elle occupait le reste de son temps à travailler pour les pauvres. Elle leur faisait des bas de grosse
' Le II« Recueil MS. du P. Guerrier contient des extraits assez nombreux des lettres que la mère Agnès écrivit à Jacqueline Pascal, durant le séjour de celle-ci à Clermont, pour la conseiller et la soutenir dans sa vocation. Voici les passages relatifs à cetle partie du récit de M"'e Perler :
« J'ai demandé a *** (M. Singlin ) son senlimenl sur ce que vous « me demandez. Pour la première, il dit qu'il ne faut point que des « religieuses travaillent pour la vanité; qu'il vaut mieux que vous y « travailliez peu-à-peu pour vous occuper. Pour la seconde, il vaut « mieux que celle personne (a) cache le talent qu'elle a pour cela « que de le faire valoir, car Dieu ne lui en demandera poini compte, « puisque c'e>tle partage de notre sexe que l'humilité et le silence. » (LeUredu 22 juillet IG50.)
« Je suis bien aise que vous ayez prévenu le sentiment de M. Sin- « glin. Vous devez haïr ce génie et les autres qui sont peut-être cause « que le monde vous relient, car il veut recueillir ce qu'il a semé. « N. S. fera de même quand il lui plaira : il demandera le fruil de « la divine semence qu'il a jetée dans votre cœur, qui se sera beau- « coup mullipliée par la patience. C'est loul ce qu'il nous demande K pour le présent. » ( Lettre du 5 août 1650.)
(«) C'est niadcmoisellf PAscal ello-niénic. (.V«'/e du P. Guerrier.)
laine, des camisoles, et d'autres petits accommodements qu elle portait elle-même, quand elle les avait faits, à riiôpital. On élait encore merveilleusement édifié de ce que ce grand éloignement de tout le monde ne la rendait point chagrine et qu'elle élait toujours affable admirablement, et aussi de ce qu'elle était toujours toute prête à en sortir pour des occasions de charité, comme nous l'avons éprouvé bien des fois. J'eus pendant ce temps quelques indispositions, et elle s'attachait à me tenir compagnie tout le jour sans en témoigner aucune inquiétude. Il y eut plusieurs de mes enfants qui eurent de grandes maladies, elle les servit avec une charité admirable ; et même il y eut une de mes petites filles qui mourut d'une petite vérole pourprée ; ma sœur l'assista toujours jusqu'à la mort, et pendant quatorze jours que dura cette maladie elle n'alla point dans sa chambre que pour dire son office ; encore prenait-elle son temps lorsque l'enfant n'était pas dans les grands accidents de son mal. Ainsi elle la servait avec tout le soin imaginable, demeurant près d'elle jour et nuit et passant plusieurs nuits sans se coucher. Après que cette occasion de charité fut passée, elle retourna à son ordinaire dans sa chambre. Elle prenait plaisir d'aller quelquefois visiter les pauvres malades de la ville, avec une demoiselle fort vertueuse qui s'emploie tout entière à cet exercice. Ma sœur ajoutait à tout cela des mortifications du corps fort grandes. Comme nous avons peu de logement, on avait été contraint de faire un retranchement pour la loger, ans un lieu où il n'y avait point de cheminée et qui
est même assez loin de toutes les chambres. Elle y passa tout im hiver sans vouloir permettre qu'on lui donnât le moindre soulagement. On ne pouvait pas même obtenir d'elle de s'approcher du feu lorsqu'elle venait pour prendre ses repas. Cela nous donnait à tous beaucoup d'inquiétude. Son abstinence nous faisait aussi bien de la peine , car quoiqu'elle mangeât des mêmes viandes que nous , c'était néanmoins en si petite quantité que, comme elle était d'un tempérament fort délicat, elle diminua parla ses forces et ruina son estomac; de sorte que quand on voulait l'obliger à prendre plus de nourriture, elle ne pouvait. Ses veilles étaient aussi extraordinaires : nous n'en avions pas une connaissance entière, mais nous nous en apercevions bien par la quantité de chandelles qu'elle brûlait et par d'autres choses semblables. Elle avait une prévoyance admirable ; car considérant que l'habit de religion , dans les différences/iu'il a de celui du monde , donne quelques diflicultés qui faisant de la peine au corps enjpêchent l'esprit de se perfectionner, pour se munir contre cela, elle s'avisa de s'accoutumer en ce qu'elle pourrait aux choses qui sont les plus pénibles. Pour cet effet elle se lit faire des souliers fort bas, elle s'habilla sans corps do jupe , elle coupa ses cbeveux, et prit plusieurs coiffes même trop grandes et plus embarrassantes que n'aurait pas été un voile ; enfin elle fit si bien que, quand elle fut entrée, elle n'eut pas la moindre peine pour l'iiabit. Voilà comment se passèrent dix-sept mois qu'elle demeura dans notre maison de Clermont.
Au bout de ce temps-là mon père s'en étant retourné à Paris voulut que ma sœur y allât aussi. Ce retour fut au mois de novembre de l'année 1650. Elle était logée assez commodément à Paris, ayant en son particulier une chambre et un cabinet. Mon père lui donnait aussi toute la liberté qu'elle pouvait souhaiter pour ses exercices de piété , de sorte qu elle les pratiquait exactement; mais elle était toujours gênée pour sa communication avec Port-Royal qu'elle ne pouvait avoir qu'en secret. Cela ne l'empêchait pas pourtant de les voir quelquefois et d'en avoir souvent des nouvelles, de sorte qu'on lui envoyait régulièrement ses billets tous les mois, et ceux des mystères dans le sens qu'on les tire. La mère Agnès lui envoya à la fête de l'Ascension de l'année 4651, son billet qui était le mystère de la mort de Notre-Seigneur; elle médita ce mystère avec tant de soin que Dieu lui donna des pensées admirables sur ce sujet qu'elle mit par écrit \ Je les ai eues par la faveur de M. de Rebours qui me les donna, mais avec tant de secret que ma sœur n'a jamais su que je les eusse seulement vues. Je ne saurais rien dire de particulier de ses actions de cette année, parce que je n'étais pas à Paris; mais j'ai su par mon frère que c'était la même sorte de vie que lorsqu'elle était à Clermont.
Au mois de septembre de Tannée 1651, mon père étant tombé malade de la maladie dont il mourut, elle s'appliqua à lui rendre service avec tout le soin imagi-
' On les trouvera dans la suite de ce volunje.
nable jour et nuit. On peut dire qu'elle ne faisait autre chose ; car lorsqu'elle voyait qu'elle n'était pas si nécessaire auprès de lui, elle se retirait dans son cabinet où elle était prosternée en larmes priant sans cesse pour lui, comme elle me l'a dit elle-même. Enfin nonobstant tout cela, Dieu en disposa selon sa volonté, et mon père mourut le 24 septembre. On nous le Ot savoir à l'heure même ; mais comme j'étais en couches, nous ne pûmes être à Paris qu'à la fin du mois de novembre. Dans cet intervalle, mon frère, qui était sensiblement affligé et qui recevait beaucoup de consolations de ma sœur, s'imagina que sa charité la porterait à demeurer avec lui au moins un an pour lui aider à se résoudre dans ce malheur. Il lui en parla, mais d'une manière qui faisait tellement voir qu'il s'en tenait assuré qu'elle n'osa le contredire de peur de redoubler sa douleur, de sorte que cela l'obligea de dissimuler jusqu'à notre arrivée. Alors elle me dit que son intention était d'entrer en religion aussitôt que nos partages seraient faits ; mais qu'elle épargnerait mon frère en lui faisant accroire qu'elle y allait faire seulement une retraite. Elle disposa toutes choses pour cela en ma présence. Nos partages furent signés le dernier jour de décembre, et elle prit jour pour entrer le 4 janvier.
La veille de ce jour-là, elle me pria d'en dire quelque chose à mon frère le soir, afin qu'il ne fût pas si surpris. Je le fis avec le plus de précaution que je pus; mais quoique je lui disse que ce n'était qu'une retraite pour connaître un peu c^tte sorte de vie, il ne laissa
pas d'en être fort touché. Il se relira donc fort triste dans sa chambre, sans voir ma sœur qui était alors dans un pelit cabinet où elle avait accoutumé de faire sa prière. Elle n'en sortit qu'après que mon frère fut hors de la chambre, parce qu'elle craignait que sa vue ne lui donnât au cœur. Je lui dis de sa part les paroles de tendresse qu'il m'avait dites, après quoi nous nous allâmes tous coucher. Mais quoique je consentisse de tout mon cœur à ce qu'elle faisait, à cause que je croyais que c'était le plus grand bien qui lui pût arriver, néanmoins la grandeur de cette résolution m'étonnai t de telle sorte et m'occupait si fort l'esprit, que je n'en dormis point de k)ute la nuit. Sur les sept heures, comme je voyais que ma sœur ne se levait point, je crus qu'elle n'avait pas dormi non plus, et j'eus peur qu'elle ne fût incommodée, de sorte que j'allai à son lit où je la trouvai fort endormie. Le bruit que je fis l'ayant réveillée, elle me demanda quelle heure il était; je le lui dis, et lui ayant demandé comment elle se portait et si elle avait bien dormi, elle me dit qu'elle se portait bien et qu'elle avait fort bien dormi. Ainsi elle se leva, s'habilla et s'en alla, faisant celte action comme toutes les autres dans une tranquillité et une égalité d'esprit inconcevables. Nous ne nous dîmes point adieu, de crainte de nous attendrir ; et je me détournai de son passage lorsque je la vis prête à sortir. Voilà de quelle manière elle quitta le monde. Ce fut le 4 janvier de l'année 1652, étant alors âgée de vingt-six ans et trois mois.
IKote du P. Guerrier. « J'ai copié ce mémoire sur roriginal écrit de
la main demadamePerier, sœurdeM. Pascal. J'ai omis plusieurs choses dans les endroits ponctués •, parce qu'elles se trouvaient dans les mémoires de mademoiselle Perier que j'avais déjà copiés. Ces pièces se trouvent en orii^inal dans la bibliothèque des PP. de l'Oratoire de Clermont, aussi bien que les poésies de mademoiselle Pascal qui fut depuis la sœur de sainte Euphémie, religieuse de Port-Royal. La plupart de ces poésies n'ont jamais été imprimées. Il y en a pourtant quelquesunes imprimées en (638 , sous ce titre : Vers de la petite Pascal^ et dédies à la reine.
Dans les Vies édifiantes des religieuses de Port- Royal, tome II, p. 356, on trouve Y Addition suivante au mémoire de madame Perier.
3îademoiselle Pascal, étant entrée à Port-Royal, comme l'a rapporté madame Perier, sa sœur, écrivit quelque temps après à M. son frère, pour lui faire agréer le dessein qu'elle avait de se faire religieuse. Il eut beaucoup de peine à y consentir, mais enfin il le fit ; et elle prit l'habit le 20 mai 1652. Lorsque l'année de son noviciat fut achevée, et qu'elle eut été reçue à la profession, elle eut encore à supporter, avant de la faire une assez rude épreuve de la part de ses parents ; ce qui lui donna occasion de reconnaître davantage quel était l'esprit de Port-Royal et son désintéressement. Elle a écrit elle-même l'histoire détaillée de toute cette affaire.
La sœur Euphémie (ce fut le nom qu'elle prit), depuis sa consécration ne fit plus d'autre usage des perfections dont Dieu l'avait ornée, que pour lui plaire. Aussi parut-elle dès le commencement un modèle parfait des vertus religieuses.
' Voy. les notes au bas des pages 59 et 62.
Surtout il n'y a jamais eu, au jugement de ses supérieures, rien de plus édifiant que sa douceur, son humilité, sa soumission, son obéissance, sa modestie et son amour pour la pauvreté ; tous ses talents étant tellement couverts de l'éclat de ses vertus, qu'on avait peine à les apercevoir. Sa vie fut toujours si sainte, que ce fut un continuel sujet d'édification pour la communauté. Comme on la jugea capable de remplir les emplois les plus difficiles, on l'employa de bonne heure, surtout à former les postulantes et les enfants à la piété, et ensuite les novices. Elle aurait été certainement élevée aux plus grandes charges, si elle ne fût pas morte jeune. Mais, quoi qu'il en soit, pendant le peu d'années qu'elle a passées dans le cloître, on doit dire qu'elle a rempli une longue course.
L'année qui suivit sa profession, elle eut la consolation de voir rentrer dans la piété M. Pascal, son frère, qui depuis quelque temps s'était remis dans le monde et y prenait du goût, ne pensant plus guère à son salut. Les médecins lui avaient défendu toute étude et toute application d'esprit, à cause de ses maladies continuelles : il se rendit tellement à ce conseil que pour recouvrer la santé du corps il négligea celle de l'ame et s'abandonna bientôt à une vie assez mondaine. Cependant comme il venait assez souvent voir sa sœur, Dieu, qui s'était servi autrefois du frère pour gagner la sœur, se servit alors du ministère de celle-ci pour le faire rentrer lui-même dans une voie agréable à ses yeux. Elle lui persuada par ses discours de se retirer absolument du commerce du monde, de renoncer aux inutilités de la vie, et de ne vivre plus désormais que pour Dieu. La grâce se joignant à ses exhortations, M. Pascal embrassa la vie que tout le monde sait, et dans laquelle il persévéra jusqu'à la mort, employant tous ses talents au service de Dieu et à la défense de la vérité.
76 MADAME PKRIER.
La sœur Jacqueline de sainte Euphémie était alors chargée du soin des postulantes; et il ne sera pas inutile^ pour faire connaître ses dispositions, de mettre ici un extrait de la lettre qu'elle écrivit à ce sujet à madame Perier, sa sœur, le 23 juin 1655. « Il y a grand avantage (lui dit-elle) dans « l'emploi dont je suis chargée, en ce que sa principale obli- « gation consiste à faire connaître Dieu aux autres et à leur « inspirer sa crainte et son amour. Mais vous avouerez qu'il « y a aussi un grand danger, parce qu'il est bien difficile de « parler de Dieu comme de Dieu, et qu'il est bien dange- « reux de donner aux autres de sa disette au lieu de son « abondance. Priez Dieu qu'il regarde mes deux deniers « comme les grandes aumônes des riches, et qu'il me fasse « la grâce de m'instruire moi-même en instruisant les au- « très. » La sœur Euphémie fut ensuite chargée de Téducation des enfants ; et comme on reconnut qu'elle avait pour cela un talent tout particulier, on l'engagea, en 1657, à dresser à ce sujet le règlement qui se trouve dans les constitutions imprimées de Port-Royal, et qui est une des plus belles pièces que l'on puisse voir en ce genre. Quelque temps après elle fut sous-prieure de Port-Royal des champs et rtiaîtresse des novices.
Elle occupait encore cette charge, lorsqu'on commença, en ^ 66 1 , à exiger la signature du formulaire. Comme elle avait lu dans le monde, et avant que d'entrer en religion, une partie des livres français qu'on avait faits sur les conte^tations, et qu'elle avait d'ailleurs un amour extraordinaire pour la vérité, elle fit paraître une très-grande fermeté en cette occasion. Lors donc qu'on proposa aux religieuses de Port-Royal le premier mandement des grands vicaires de Paris, qui avait été dressé par un désir très-louable de donner la paix à l'Eglise et de façon que la signature n'engageait point la conscience au dire des théologiens les plus
attachés à la vérité, quoiqu'il fut tourné avec quelque adresse, la sœur Euphcmie qui craignait jusqu'à l'ombre même du mal fut une de celles qui témoignèrent le plus d'opposition à le signer. Elle écrivit môme à M. Arnauld une grande lettre où elle lui exposait de la manière la plus forte combien elle craignait de faire quelque démarche qui parut démentir la sincérité chrétienne, et la résolution où elle était de tout souffrir plutôt que de manquer à rendre témoignage à la vérité en prenant part à l'iniquité du formulaire.
Cependant les peines que la sœur Euphémie avait sur le mandement ayant été levées, elle signa mais ce fut avec une extrême répugnance, étant combattue de deux côtés : savoir, par l'inclination qu'elle avait de se soumettre, et par la crainte qu'elle ne dût pas le faire en cette occasion. Sa santé fut tellement ébranlée par la violence que toute cette affaire lui causa, qu'elle tomba dangereusement malade et mourut bientôt après ; étant ( ainsi qu'elle l'avait prédit dans sa lettre à M. Arnauld ) la première victime de la signature ; car elle eut une douleur extrême de voir l'Église agitée par les nouvelles contestations auxquelles on voulait que les religieuses de Port-Royal prissent part; et comme elle en ressentait vivement les maux, son corps ne put supporter l'accablement de son esprit. Elle mourut le 4 octobre -IC6I , âgée de trente-six ans, laissant un grand vide dans la maison, au jugement de tous ceux qui connaissaient son éminente vertu. M. Singlin, qui en était mieux informé que personne, écrivit alors qu'il croyait qu'elle avait moins besoin de ses prières que lui des siennes.