LETTRE DE MADAME PERIER A BLAISE PERIER SON FILS
Ce 18« mars 1680. ^:
Vous connaissez trop mes sentiments, mon très-cher fils, pour en douter en cette rencontre; et je sais que vous êtes trop instruit pour n'être pas persuadée que vous regarderez la grâce que Dieu vous fait de vous appeler à son service comme une faveur très-singulière et un effet de sa pure miséricorde. On doit regarder le bonheur d'un état et par les avantages qui s'y rencontrent et par les horribles peines de l'état contraire. Je ne m'étends pas là-dessus, cela me mènerait trop loin. Dieu sait, et je crois devoir vous rendre ce témoignage de moi-même, que je n'ai jamais eu d'autre bien dans l'éducation de mes enfants que de les rendre dignes de lui être consacrés ; que je les lui ai offerts au moment de leur naissance; que je n'ai jamais révoqué cette offrande et que je ne saurais avoir une plus grande joie
' 11^ Recueil MS. du P. Guerrier, p. 80.
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que de la voir acceptée. Il sait aussi que ce qui s'est passé au contraire dans ma famille * ne s'est pas fait par mon mouvement ni par mon inclination, mais par la crainte que j'ai eue de manquer à ses ordres; j'aurais possible mieux fait de suivre mes sentiments que de me laisser aller à la timidité de mon naturel. Mais ce n'est pas à nous à raisonner sur la conduite de la Providence ; je reviens à vos affaires, mon très-cher fils. Vous ne devez pas douter que je ne fasse tout ce que je pourrai pour obtenir ce que vous souhaitez , mais nous craignons d'y trouver bien de la difOculté, ou si l'on n'ose pas refuser, j'appréhende qu'on s'avise d'une autre voie pour vous tourmenter, qui sera d'écrire à M. de Paris pour l'avertir de vous faire faire des difflcultés àl'officialité : il sera aisé de vous reconnaître. Je m'appelle d'un nom connu et noté ; votre parrain et votre marraine portent le même nom. Votre attestation sera de M. le curé de Saint-Jacques et du séminaire de Saint-3ïagioire : tout cela pourra bien vous rendre suspect, et je crains même que cela ne fasse penser à vous pour vous faire donner des ordres comme aux autres. Vous ferez là-dessus les rcllexions que vous jugerez à propos avec M. le curé et vos amis. Nous avons ici grande difficulté pourvolrc acte baplistaire. Après la mort de M. Lavigner, ses parents se sont saisis des registres des baptêmes, des morts, des mariages, etc., pensant que le successeur leur donnerait de l'argent pour les
' Le mariage de sou (ils aine. (Note du P Guerrier. ) ^ Biaise Pascal. (Note du P. Guerrier.)
ravoir. Cependant, comme cela ne s'est pas lait, leschoses en sont là. Ces parents ne demeurent pas à Clermont; il faut pour cela envoyer sur les lieux ; et nous ne savons comment il faudra faire, car un extrait de ces gens-là ne fait pas foi. Votre frère s'est chargé de s'informer si cet extrait, étant fait par un notaire des lieux, sera valable. On n'y perdra point de temps ; et c'est à quoi on s'emploiera, en attendant l'attestation du père Cliampflour. On fera pour le mieux. Adieu. Je suis toute à vous; priez pour moi. Personne ne vous écrira aujourd'hui que moi, parce que vos sœurs sont dans une occupation qu'elle ne peuvent pas quitter. Je vous prie de dire à M. de Re- Lergues que j'ai reçu sa lettre, que je le remercie de ses nouvelles, et que s'il revoit madame la duchesse de LafeuilladeS il m'obligera bien s'il veut avoir la bonté de l'assurer de mon respect, que j'ai bien du déplaisir du mal de ses yeux, et qu'aussitôt que j'appris la mort de M. Doublet je pensai à elle. Je serais bien aise de savoir des nouvelles de messieurs ses fils et de mademoiselle sa fille. Adieu, encore une fois, mon très-cher fils. Je vous embrasse de tout mon cœur, et votre frère aussi.
Note du P. Guerrier. J'ai transcrit tout ce qui est de ces trois cahiers sur les pièces originales que M''^ Perier a données aux PP. de l'Oratoire de Clermont.
LETTRE DE MADAME PERIER A M. VALLANT
J'ai cru, monsieur, que je ne devais manquer de vous
■ Autrefois mademoiselle de Roannez.
' Portefeuilles Vallant,
mander une nouvelle qui sans doute vous touchera ; c'est la mort de M. Laporte, médecin, que vous connaissiez et estimiez. Nous l'avons perdu le 22 de ce mois ; et ce qui est d'autant plus sensible, c'est qu'il est mort par un accident qu'il n'y avait pas lieu de craindre qui dût avoir une suite si terrible. C'est un coup de pied de cheval sur l'os de la jambe, qui emporta une pièce du bas de la chaussette et de la peau, sans fracture d'os ni autre chose qui pût donner le moindre sujet d'appréhender. Cependant, peu à peu, les accidents que lui-même prévoyait sont venus l'un après l'autre, le dévoiement, la fièvre, des frissons déréglés qui étaient proprement des trémoussements. La plaie s'est séchée, et enfin il est mort le vingt-sixième de sa blessure, quelque soin qu'il ait pris lui-même de se faire faire les incisions et toutes les choses qu'il croyait nécessaires pour prévenir tout ce qu'il prévoyait; et, contre l'avis souvent de messieurs ses confrères, il a pourvu et donné des ordres pour sa conscience et pour ses affaires où ils croyaient qu'il se pressait trop. Je m'assure, monsieur, que vous jugez bien que nous avons senti cette perte de la manière que nous le devions. Un médecin habile et ami est une perte qu'il est bien malaisé de réparer. Priez Dieu pour lui, s'il vous plaît, et pour nous qui en avons grand besoin. Mes deux fils sont présentement depuis quinze jours à la campagne avec la plus jeune de leurs sœurs. Ils y ont fait nos vendanges, et ils y sont restés pour compter avec les gens qui nous doivent et pour mettre des bornes à nos héritages, parce que tout le monde empiète sur nous de tous côtés. Vous ne sauriez comprendre la
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peine que nous avons à conserver notre bien. Nous avons vendu la charge ; je vous remercie, monsieur, de la part que vous avez voulu y prendre. Nous l'avons donnée pour rien, mais nous ne laissons pas de regarder cela comme une bonne affaire, parce que nous en étions embarrassés, que nous ne jouissions de rien et qu'il fallait donner de l'argent pour la conserver. Nous l'avons vendue à un homme très-riche, et qui nous payera quand nous voudrons et plus tôt que nous ne voudrons. Je voudrais en avoir fait autant de oO ou 60,000 fr. qui nous sont dus, pour lesquels il faut continuellement faire des procédures et discuter des biens; c'est-à-dire que je souhaiterais d'avoir cédé tous mes droits, quoique très-sûrs, à quelqu'un qui voulût s'en charger en lui en quittant une très-grande portion, afin de décharger mes fils des peines et des soins que cela leur cause, et du temps qu'ils y perdent et qu'ils emploieraient mieux, ce me semble. Je vous avoue, monsieur, que j'ai une douleur sensible devoir des jeunes gens,qui ont renoncé à tous les avantages et à tous les honneurs du monde pour se donner à Dieu, être accablés de toutes les peines et de tous les chagrins que donnent les établissements les plus embarrassants, au moins pour les affaires. Mais j'espère que Dieu y pourvoira et qu'il nous fera la grâce de nous en tirer plus tôt que nous ne croyons. Je reçus hier une lettre de M. le curé pour mes fils, que je leur ai envoyée aujourd'hui.
Adieu, monsieur ; je me recommande de tout mon cœur à vos prières . Ma fille vous salue très - humblement. Je suis, de toute l'étendue de mon cœur,
monsieur, votre très-humble et très-obéissante ser vante.
G. Pascal.
A Clerraont, ce 27 octobre 1681.
J'ai été bien surprise, monsieur, d'apprendre qu'un petit mémoire que j'ai fait, il y a vingt ans, de quelques particularités de la vie de mon frère, et qui me fut dérobé dès ce temps-là, vous étant tombé entre les mains, vous avez eu la pensée de le faire imprimer. Je suis persuadée, monsieur, qu'étant amis comme nous sommes depuis si longtemps, vous n'avez pas cru me désobliger en cela. Ainsi je n'ai pas désisté de vous dire à vous-même mes sentiments, sachant bien qu'aussitôt que vous les connaîtrez, vous changerez de pensée. C'est un petit ouvrage que j'ai fait pour ma famille et pour quelques amis particuliers qui m'en avaient prié. Cependant, comme contre mon intention il s'en est publié plusieurs copies, il est arrivé souvent que des personnes qui me connaissaient et d'autres qui ne me connaissaient pas, ayant cru que le public pourrait être édifié de cette lecture, ont pris le même dessein que vous ; mais ni les uns ni les aulrcs n'ayant voulu le faire sans ma participation, je les ai priés de se dispenser de cette peine, parce que si je voulais que cette pièce parût, je
* r«- Recueil MS. du P. Guerrier, pag. liv. La date de celle lellre n'esl pas indiquée, mais il résulte d'une lettre de Domat qu'elle est de janvier ^682.
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le ferais moi-même et je la mettrais en un autre état qu'elle n'est. Ainsi personne ne l'a encore fait. Mais comme j'ai vu que j'étais souvent dans ce danger, j'ai obtenu un privilège fort ample pour m'en servir quand je voudrais pour imprimer cet ouvrage en la manière qu'il doit être, ou pour empêcher par là qu'il ne se fasse ri en contre mon gré et contre mon intention. Je m'assure, monsieur, que je n'en aurai pas besoin contre vous et que vous voudrez bien me laisser la maîtresse d'un bien qui m'appartient par tant de titres. On m*a mandé aussi que vous aviez dessein d'y joindre une préface où vous vouliez parler d'une chose qui est fon^ dée sur un bruit qui est extrêmement contraire à la vérité,et sur quoi je vois bien que vous n'êtes pas informé. Mon frère ne s'est jamais rétracté et n'a jamais eu besoin de le faire, n'ayant eu toute sa vie que des sentiments très-purs et très-catholiques ; et la déclaration sur laquelle on a fondé cette calomnie ne dit pas un mot de rétractation. J'en ai une copie authentique qui m'a été envoyée par feu M. l'archevêque de Paris, et celui qui a donné cette déclaration a eu bien du déplaisir de l'abus qu'on en a fait. Il a reconnu lui-même qu'il s'était trompé, ayant pris les paroles de mon frère dans un sens contraire à celui qu'elles avaient. Ce sont les propres termes qu'il emploie dans les lettres qu'il m'a fait l'honneur de m' écrire sur ce sujet, et qu'il m'a permis de faire voir à tout le monde, et même de les rendre publiques s'il était nécessaire. Mais comme il est encore vivant et qu'il est à Paris, vous pouvez vous en assurer par vous-même. Son témoignage propre sera
UA MADAME PERÏER.
de plus grand poids que le mien ; c'est un homme d'une assez grande considération dans le monde et dans son ordre pour être cru. C'est à lui que je vous renvoie. Je vous supplie encore une fois, monsieur, de vouloir vous en tenir là. J'espère que vous ne me refuserez pas cette grâce, et que vous m'obligerez par là d'être de plus en plus, comme j'ai toujours été, à vous et à toute votre famille, monsieur, votre, etc.
G. Pascal.
S'il arrivait, monsieur, que ma lettre vînt trop tard et qu^il y eût quelque chose de commencé d'imprimer, je vous supplie de me faire la grâce d'arrêter toutes choses ^
Copié sur Toriginal. [Note du P. Guerrier.)
» On trouve dans le 1er Recueil du P. Guerrier, a la suite de la lettre de madame Perier, une lettre de Domat sur le même sujet; nous ne saurions mieux faire que de la reproduire ici :
LETTRE DE M. DOMAT A M. AUDIGIEH(o).
« Monsieur, « Vous serez peut-être surpris de la liberté que je prends de vous écrire sur le même sujet dont madame Perier vous éciit aussi, parce que la considération que je sais que vous avez pour son mérite et pour le grand intérêt qui l'oblige à vous faire la prière qu'elle vous fait, devrait me persuader que rien de ma part ne peut vous loucher à régal de sa prière et de ses raisons. Mais, monsieur, j'ai cru par une autre vue que je manquerais à ce que je dois à la mémoire de M. Pascal, si je négligeais de témoigner dans une occasion de cette conséquence combien je m'attache à tout ce qui peut intéresser l'honneur de son nom. Vous savez, monsieur, les raisons qui me donnent ces sentiments, car vous connaissiez beaucouf) mieux que le commun le mérite extraordinaire de M. Pascal et surtout quelle était sa sincérité et sa fermeté proportionnée à l'élévation de son esprit, et quand je n'aurais pas eu la part singulière qu'il m'a fait l'honneur de
(a) !•' recueil >IS. du P. Guerrier, pag. Lvm,
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