SECONDE PARTIE DU REGLEMENT DES ENFANTS
Après VOUS avoir rendu compte comme nous réglons les heures de la journée des enfants, il me reste de passer à la seconde chose que vous m'avez ordonné de vous marquer : qui est la manière dont je me conduis envers elles dans tous leurs hesoins spirituels et corporels.
Quand je représenterai ce que je dois faire, ce n'est pas que j'y manque Irès-souvent; mais cela vous obligera de prier Dieu qu'il me rende telle que je dois être pour le bien de ces âmes qu'il a commises à une personne si incapable de les servir. Il y a beaucoup de choses que je ne pouiTai pas dire comme par reddition de compte, ne trouvant pas de termes pour m' exprimer : mais l'obéisséance me fera passer par-dessus la peine que j'en avais, puisque vous m'avez obligée non-seulement de vous marquer ce que je fais, mais aussi ce que je crois qu'il faut faire pour leur éducation.
Dans quel esprit nous devons rendre service aux enfants. Union des maîtresses. Quelques avis généraux pour leur conduite, et principalement envers les petits enfants.
1. Je crois donc que pour servir utilement les enfants, nous ne devons jamais leur parler, ni agir pour leur bien sans regarder Dieu, et lui demander sa sainte grâce, désirant prendre en lui tout ce qui leur est nécessaire pour les instruire en sa crainte.
2. Nous devons avoir beaucoup de charité et de tendresse pour elles, ne les négligeant en quoi que ce soit pour l'intérieur et l'extérieur, leur faisant paraître en toutes sortes d'occasions, que nous n'avons aucune borne pour leur service, et que nous le faisons avec affection, et de tout notre cœur, parce qu'elles sont
enfants de Dieu, et que nous nous sentons obligées de ne rien épargner, pour les rendre dignes de cette sainte dignilé.
5. Il est très-nécessaire que nous nous donnions toutes à elles sans aucune réserve, et que sans une nécessité inévitable nous ne sortions point de leur quartier, pour être toujours présentes dans la cbambre où elles travaillent; si ce n'est que nous soyons occupées à leur parler, ou à les visiter quand elles sont malades, ou employées à d'autres besoins qui les regardent.
4. On ne doit point avoir de peine d'y perdre Toffice, si ce n'est quand les plus grandes y assistent; et il est de telle importance de garder toujours les enfants, que nous devons préférer cette obligation à toutes les autres, quand l'obéissance nous en charge, et bien plus à nos satisfactions particulières, quand elles regarderaient même les choses spirituelles. La charité avec laquelle on leur rendra tous les services qui leur seront utiles, couvrira non-seulement beaucoup de nos défauts, mais nous tiendra lieu de beaucoup de choses que nous croirions nous devoir être utiles pour notre perfection.
5. On aura une sœur sur qui on se reposera, sans nullement se décharger de son obligation. Il faut, s'il se peut, que cette sœur qui nous sera donnée, soit attachée le plus qu'elle pourra à la chambre. C'est pourquoi il serait à souhaiter d'en avoir deux qui fussent portées d'un même zèle et d'un même esprit pour les enfants, et qui le plus souvent fussent ensemble dans la chambre, en présence même de la première maîtresse,
afin que voyant le respect avec lequel les enfants se tiennent devant elles , elles aient droit l'une et l'autre de leur demander en son absence le même respect que celui qu'elles ont en sa présence.
6. Nous devons faire en sorte que les enfants remarquent un grand rapport et une parfaite union et confiance avec la sœur qui nous est donnée pour compagne. C'est pourquoi il ne la faut point dédire de ce qu'elle aura fait ou ordonné, quand ce qu'elle aurait ordonné ne serait pas bien, afin que les enfants ne remarquent jamais aucune contrariété; mais le réserver à l'en avertir dans le particulier. Car il est important et presque nécessaire, pour bien conduire les enfants , que la sœur qui est donnée pour aide, soit en disposition de trouver bon tout ce qu'on lui dit. Que si cela n'était pas, il en faudrait avertir la supérieure. Que si ce qu*elle aurait de contraire à nous, cboquait seulement notre bumeur, et ne faisait point de tort aux enfants, il faudrait demander à Dieu la grâce de nous réjouir de ce que nous aurions une occasion d'être contrariées.
7. Il faut prier beaucoup Dieu qu'il donne aux enfants un grand respect pour les sœurs qui sont avec nous. Nous devons aussi leur donner une grande autorité, mais particulièrement à celle qui y est après nous. C'est pourquoi il est bon de témoigner aux enfants, et même leur dire dans les occasions, qu'elle a grande cbarité pour elles, qu'elle les aime, et que c'est nous qui l'obligeons de nous rendre compte de tout ce qui se passe à la cbambre. Lui dire à elle-même devant les enfants, qu'elle est obligée, par devoir et par cbarité, de
nous dire non-seulement toutes leurs fautes de conséquence, mais même leurs plus légers défauts, afin de les aidera s'en corriger.
8. Nous prenons quelque sorte de confiance aux sœurs qui nous aident, pour leur dire les inclinations des enfants, surtout celles des petites, et celles aussi des grandes qui pourraient causer quelque dérèglement, afin qu'elles puissent mieux les veiller. Il ne faut pas pourtant être si facile à leur dire les choses que les enfants nous disent dans le particulier, si nous n'y reconnaissons quelque nécessité pour leur bien, de crainte que sans y penser elles leur en fassent connaître quelque chose. Je vois qu'il est d'une très-grande importance que les enfants nous croient secrètes, encore que ce qu'elles nous disent ne fussent pas des choses de grande importance pour lors, parce qu'il peut arriver qu'elles en auront d'importance dans un autre temps, surtout quand elles avancent en âge, lesquelles elles auraient peine à nous dire, si elles avaient reconnu que nous ne leur eussions pas été fidèles dans les petites choses.
9. Comme il est fort important que nous ayons une grande union et parfaite intelligence avec les sœurs qui nous sont données pour aides, il l'estencore plus que ces sœurs n'agissent que par l'ordre qu'elles trouveront et verront établi, et qu'elles soient tellement conformes à tous les sentiments de la première, qu'elles ne parlent que par sa bouche, et ne voient que par ses yeux ; afin que les enfants ne puissent rien remarquer qui ne soit parfaitement conforme entre elles. Que si
les sœurs trouvaient à redire à la conduite de la première maîtresse, elles devraient lui dire, si elles avaient assez de confiance en elle, et qu'elles en eussent permission des supérieures. Si Dieu ne leur donne pas cette confiance, elles doivent en avertir la mère, de crainte que sans le vouloir elles n'en témoignent quelque chose devant les enfants.
10. Quand on est deux religieuses dans la chambre aux heures que l'office sonne, on le peut dire l'une après l'autre, afin qu'il y en ait une qui jette la vue sur les enfants ; mais elle ne dira rien des fautes qu'elle leur verra faire, si elles n'étaient importantes, jusqu'à ce que sa compagne ait fini son office, afin de leur donner un très-grand respect quand elles voient que l'on prie Dieu. Mais aussi-tôt que l'office est dit (qui est assez court quand on le dit bas), il les faut punir selon la grandeur de la faute, et avec plus de sévérité que quand on ne prie pas Dieu.
11. Quand on est seule, il ne faut point faire de difficulté de jeter la vue sur elles^ mais il ne leur faut rien dire que Ton n'ait entièrement achevé son office. Nous avons vu par expérience le profit que cela leur fait, et quand on est exacte à ne leur point parler, ni à les reprendre pendant la prière, cela les rend elles-mêmes bien plus respectueuses lorsqu'elles prient, et bien plus craintives de nous interrompre. Nous ne saurions trop inspirer à la jeunesse le respect pour Dieu , tant par notre exemple que par nos paroles. C'est pourquoi nous serons très-exactes à dire notre office aux heures que l'on le dit au chœur, en quittant tout ce que nous fai-
sons au second coup de l'office, et ne nous laissant jamais emporter à achever quelque chose par attache. Ce n'est pas que s'il se présentait un besoin nécessaire de rendre quelque service aux enfants, nous ne le dussions préférer à notre office ; mais il est bon que les enfants et notre propre conscience soient convaincues que nous n'agissons que pour Dieu : notre exemple étant la plus grande instruction que nous leur puissions donner. Car le diable leur donne de la mémoire pour les faire ressouvenir de nos moindres défauts, et il la leur ôte pour empêcher qu'elles ne se souviennent du peu de bien que nous faisons.
12. C'est pourquoi nous ne saurions trop prier Dieu, trop nous humilier, et trop veiller sur nous-mêmes, pour nous acquitter de ce que nous devons aux enfants, puisque l'obéissance nous y engage ; et je vois que c'est l'une des plus importantes obéissances de la maison, et nous ne saurions trop trembler en nous en acquittant, quoiqu'il ne faille pas être trop pusillanimes, mais mettre toute notre confiance en Dieu, et le forcer par nos gémissements à nous accorder ce que nous ne méritons pas par nous-mêmes, mais ce que nous lui demandons par le sang de son Fils, répandu pour ces âmes innocentes qu'il nous a mises entre les mains. Car nous devons toujours regarder ces petites âmes comme de sacrés dépôts qu'il nous a confiés, et dont il nous fera rendre compte. C'est pourquoi il faut moins parler à elles qu'à Dieu pour elles.
13. El comme nous sommes obligées d'être toujours parmi elles, il se faut comporter en sorte qu'elles ne
puissent pas remarquer d'inégalité dans notre humeur, en les traitant quelquefois avec trop de mollesse, et d'autres fois trop sévèrement. Ce sont deux défauts qui se suivent d'ordinaire : car quand on se laisse emporter à leur faire tant de petites caresses et flatteries, leur laissant la liberté de s'épandre autant que leur humeur et inclination les y porte, il faut infailliblement que la répréhension suive, et c'est ce qui fait l'inégalité, qui est beaucoup plus pénible aux enfants que de les maintenir toujours dans leur devoir.
14. Il ne nous faut jamais trop familiariser avec elles, ni leur témoigner une trop grande confiance, encore qu'elles fussent grandes ; mais il faut leur témoigner une vraie charité, et une très-grande douceur dans tout ce qu'elles auront besoin et même les prévenir.
15. Il les faut traiter fort civilement, et ne leur parler qu'avec respect, et leur céder en tout ce que l'on peut. Cela les gagne beaucoup. Il est bon d'user quelquefois de condescendance dans des choses qui de soi seraient indifférentes, afin de leur gagner le cœur.
16. Quand il est nécessaire de les reprendre de leurs légèretés et mauvaise grâce, il ne faut jamais les contrefaire ni les pousser en les rudoyant, quoiqu'elles fussent de mauvaise humeur; au contraire il leur faut parler avec très-grande douceur, et leur dire de l)onnes raisons pour les convaincre. Ce qui empêchera qu'elles ne s'aigrissent, et fera qu'elles recevront bien ce qu'on leur dit.
17. 11 faut beaucoup prier Dieu qu'il rende les enfants simples, et y travailler de son côté, en les éloi-
giiant de tons détours et finesses ; mais il faut faire eela même si simplement, qu'on ne les rende pas fines en les exhortant à être simples. C'est pourquoi je crois qu'il ne faut pas leur faire paraître qu'elles ont tant de finesse. Car quelquefois, à force de leur dire qu'il ne faut pas qu'elles soient fines, on fait qu'elles le deviennent, et qu'elles se servent de tout ce qui leur a été dit dans le temps qu'elles ne l'étaient pas, dans un autre temps où elles ont besoin d'user de finesse pour cacher quelques fautes qu'elles ne veulent pas que l'on sache
18. C'est pourquoi il faut veiller parfaitement les enfants, ne les laissant jamais seules en quelque lieu que ce soit, saines ni malades, sans leur montrer qu'on le fait si exactement afin de ne les pas nourrir dans un esprit défiant et qui soit continuellement sur ses gardes; car cela les accoutume à faire de petites malices en cachette, particulièrement les petites. Ainsi je crois qu'il faut que notre garde continuelle soit faite avec douceur et une certaine confiance qui leur fasse plutôt croire qu'on les aime, et que ce n'est que pour les accompagner que l'on est avec elles. Cela fait qu'elles aiment cette veille plutôt qu'elles ne la craignent.
49. Pour les petits enfants, il faut encore plus que toutes les autres les accoutumer et nourrir, s'il se peut, comme de petites colombes. Il leur faut dire peu de paroles quand elles ont fait une faute notable et qui mérite châtiment ; mais quand on en est parfaitement assuré, il les faut châtier sans leur dire une seule parole, ni pourquoi on les châtie, qu'après l'avoir fait. Encore est-il bon de leur demander, avant que de leur
rien dire, si elles ne savent pas pourquoi elles ont été châtiées ; car d'ordinaire elles ne manquent pas de l'avoir reconnu. Ce châtiment, fait proraptement et sans paroles, les empêche de faire des mensonges pour trouver des excuses sur leurs fautes, à quoi les petits enfants sont fort sujets ; et je trouve qu'elles s'en corrigent bien mieux de leurs défauts, parce qu'elles craignent toujours d'être surprises.
20. Je crois aussi que dans tous les autres défauts plus légers, on les doit peu avertir ; car insensiblement elles s'accoutument à toujours entendre parler. C'est pourquoi de trois ou quatre fautes l'une, il ne faut pas faire semblant de les voir ; mais après les avoir considérées quelque temps, il faut les surprendre et leur en faire faire satisfaction tout sur l'heure. Cela les corrige bien plus que beaucoup de paroles.
21. Quand il y en a de petites entièrement obstinées et rebelles, il faut trois ou quatre fois les obliger aux mêmes petites satisfactions. Cela les dompte entièrement quand elles voient que l'on ne se lasse pas. Mais quand on le fait un jour, et qu'on leur pardonne l'autre ou qu'on les néglige, cela ne fait aucune impression sur leur esprit, et il se trouve qu'il faut en venir à des moyens plus forts qu€ ceux que l'on aurait employés avec quelque sorte de continuation.
22. Le mensonge est fort ordinaire aux petits enfants. C'est pourquoi il faut faire tout ce que l'on peut pour les accoutumer à ne prendre pas cette mauvaise habitude ; et pour cela, il me semble qu'il faut les prévenir avec une grande douceur pour leur faire confes-
ser leurs fautes, disant que l'on voit bien tout ce qu'elles ont fait ; et quand elles confessent d'elles-mêmes, il leur faut pardonner ou leur amoindrir la pénitence.
23. Encore que les enfants soient fort jeunes, comme de quatre ou cinq ans, il ne faut pas les laisser sans rien faire tout le jour ; mais partager leur petit temps, les faisant lire un quart d'heure, et puis jouer un autre, et puis travailler un autre petit temps. Ces changements les divertissent et les empêchent de prendre une mauvaise habitude, à quoi les enfants sont fort sujets, qui est de tenir leur livre et jouer avec, ou avec leur ouvrage, se tenir de travers et toujours tourner la tête. Mais quand on leur demande de bien employer un quart d'heure ou une demi-heure, et qu'on leur promet que si elles sont fidèles à leur leçon ou à leur travail on les laissera jouer, elles font vite et bien ce petit temps, pour être récompensées après. Et quand on leur a fait cette promesse avant leur travail, quoiqu'elles jouent cependant, il ne leur faut rien dire ; mais à la fin, quand le temps est passé et qu'elles pensent aller jouer, il leur faut faire reprendre un autre temps pour le travail, leur remontrant que l'on ne désire pas toujours parler, mais que puisqu'elles n'ont fait que badiner, il faut qu'elles recommencent. Cela les surprend et fait qu'elles se tiennent une autre fois sur leurs gardes.
A quoi nous les portons dans les entretiens généraux et dans les rencontres où elles donnent sujet qu'on leur parle et les avertisse.
1. On leur fait comprendre que la perfection ne consiste pas à faire beaucoup de choses qui soient particulières, mais à bien faire ce qu'elles font en commun ; c*est-à-dire de bon cœur et pour l'amour de Dieu, avec un grand désir de lui plaire et de faire toujours sa sainte volonté avec joie.
2. On leur donne estime des petites occasions que Dieu leur envoie de souffrir quelque chose pourTamour de lui, comme quelques petits mépris de leurs sœurs, quelque accusation que l'on fera contre elles sans raison, quelques privations de leurs désirs et inclinations, quelque sujet de renoncer à leur propre volonté, qui leur sera donné par leurs maîtresses ou par quelque autre rencontre. On les prie de recevoir cela comme des dons de Dieu et un témoignage de son plus grand amour, et du soin qu'il a de leur envoyer des occasions de se perfectionner tous les jours.
5. On leur doit parler souvent du plaisir et de la satisfaction qu'il y a d'être tout à Dieu, et de le servir en vérité et sinqolicité, sans vouloir avoir aucune réserve pour lui ; que rien n'est pénible quand nous faisons tout
par amour ; que la fidèle correspondance aux mouvements de Dieu attire continuellement sur nous de nouvelles grâces ; que les uns gagneront le ciel, et les autres ne mériteront que châtiment par une même action, selon le mouvement de leur cœur et la pureté ou l'impureté de leur intention. Il est bon de leur faire comprendre cela par quelques petites comparaisons, comme par exemple qu'une bonne action qui serait faite avec amour de Dieu, désir de lui plaire et d'accomplir sa sainte volonté, nous conduit au ciel; et que tout au contraire si l'on faisait la même action par esprit d'hypocrisie, de vanité, et seulement avec désir d'être estimée des créatures, cela ne mériterait que punition : car n'ayant rien fait pour Dieu, nous n'en devons point attendre de récompense, mais seulement des châtiments pour payement de notre hypocrisie.
4. On doit fort exhorter les enfants à se connaître elles-mêmes, leurs inclinations, leurs vices et leurs passions, et sonder jusques à la racine de leurs défauts. Il est bon aussi qu'elles connaissent à quoi leur naturel les porte, afin de retrancher en elles ce qui peut déplaire à Dieu, et changer leurs inclinations naturelles en spirituelles. Leur dire, par exemple, que si elles sont d'une humeur affective, elles doivent changer l'amour qu'elles ont pour elles-mêmes et pour les créatures à aimer Dieu de tout leur cœur, et ainsi des autres inclinations.
5. On leur peut faire voir quelquefois qu'un des plus grands défauts de la jeunesse est l'indocilité, et que cela leur est comme naturel ; que si elles n'y prennent garde,
ce vice les perdra, les rendant incapables de toute sorte d'avertissement, et que ce défaut n'est jamais que dans un esprit superbe. C'est pourquoi on leur dira souvent qu'il faut qu'elles aiment à être traitées fortement, et qu'elles témoignent, par la douceur avec laquelle elles recevront les avertissemenls qui leur seront donnés, qu'elles agréent que l'on détruise en elles tout ce qui peut déplaire à Dieu.
6. Nous les exhortons à n'avoir point de honte à faire le bien ; car quelquefois celles qui ont été déréglées ont honte de faire le bien devant celles qui les ont vues dans leurs dérèglements. Il leur faut dire qu'elles prient Dieu qu'il les fortifie à faire le bien librement, et que quand, dans le commencement, elles retomberaient souvent, il faut qu'elles se relèvent encore plus souvent et
• plus généreusement. Il faut donner ces instructions dans le général, et même dans le temps où il n'y en a point de déréglées, afin que cela serve pour un autre temps, et que celles qui seraient mieux réglées puissent se l'appliquer dans leurs besoins.
7. Nous leur disons que leurs difficultés dans la vertu viennent de ce que tout aussitôt qu'il se présente quelque vice à combattre ou quelque vcrlu à acquérir, elles se retournent vers elles-mêmes pour consulter leur humeur, leur inclination, leur amour-propre, leur faiblesse et la peine qu'elles ont à se vaincre ; mais qu'au lieu de s'affaiblir par toutes ces vues humaines, il faut qu'elles se retournent vers Dieu, en qui elles trouveront toutes leurs forces dans leur faiblesse même ; que c'est manquer de confiance en sa bonté, que de ne pas espérer
(iu'il les délivrera par la puissance de sa sainte grâce, et que si on leur disait de sortir par elles-mêmes de leurs misères et de leurs faiblesses, elles auraient grand sujet de se décourager ; mais que puisqu'on leur dit que Dieu lèvera lui-même toutes leurs difficultés, elles n'ont qu'à prier, espérer et se réjouir en Dieu de qui elles doivent attendre tout leur secours.
8. Il les faut porter à aimer et vouloir bien qu'on les aide à surmonter les faiblesses de leur nature corrompue, en n'y adhérant point, mais les portant doucement à vouloir bien souffrir quelques petites confusions et répréhensions publiques, afin de s'accoutumer peu à peu à n'être pas si délicates, et dire quelquefois leurs petits défauts publiquement, pour s'accoutumer à la pénitence et à rbumiliation.
9. Nous lâchons de leur imprimer dans l'esprit que la vertu par acte qui se forme simplement dans l'esprit, n'est rien devant Dieu si la pratique ne suit lorsque les occasions s'en présentent; et que peu nous servira, à l'heure de la mort, d'avoir passé notre vie dans beaucoup de désirs si nous ne les avons mis en exécution, et que bien loin d'en être récompensées, nous en serons justement punies de Dieu.
10. Nous ne devons pas les prévenir loucbant la religion *, surtout dans le général, ni leur témoigner tout ce que nous croyons du peu de personnes qui se sauvent dans le monde ; c'est assez de leur témoigner qu'il y a beaucoup de difficulté à s'y sauver, et leur faire voir à
» Religion signifie ici : Vie religieuse ou monastique.
quoi elles sont obligées comme cliréliennes, et quelles sont les promesses qu'elles ont faites dans le baptême. Il leur faut aussi montrer tout ce qu'elles doivent éviter, si elles retournent au monde. On peut bien quelquefois leur dire quelque chose des sentiments que l'on a pour soi-même, et il est bon de ne leur pas cacher notre joie, notre contentement et notre repos.
il . Si elles entrent d'elles-mêmes en discours sur le sujet de la religion pour en dire leurs sentiments, on peut bien se servir de l'occasion pour leur dire quelque chose du bonheur d'une bonne religieuse qui vit vraiment selon sa vocation, sa consolation continuelle de penser aux grands moyens que Dieu lui donne de l'aimer et de se rendre éternellement bien heureuse par l'obéissance et l'humilité, n'y ayant point d'autre chemin du ciel que celui-là pour tous les chrétiens, mais en particulier pour les religieuses ; leur faire entendre que la vie religieuse n'est point une charge, mais un des plus grands dons de Dieu et un soulagement pour ceux qui veulent vivre en observant les vœux du baptême ; que Dieu ne fait pas cette grâce de la religion à tout le monde, ni même à tous ceux qui le désirent ; et que d'autant plus qu'elle est excellente, nous la devons demander à Dieu avec humilité et nous préparer à la recevoir par de bonnes actions.
12. Il est bon de leur témoigner quelquefois qu'on les aime pour Dieu, et que c'est celte tendresse qui fait que leurs défauts nous sont si sensibles et si pénibles à supporter, et que c'est l'ardeur de cet amour qui fait que les paroles dont nous nous servons pour les repren-
cire sont quelquefois fortes. Nous les assurerons en même temps que, de quelque manière que nous agissions, nous ne sommes poussées que par l'affection que nous leur portons et par le désir de les rendre telles que Dieu les veut ; que notre cœur demeure toujours dans la douceur pour elles ; que notre force n'agit que sur leurs défauts, et que nous nous faisons pour cela une extrême violence, ayant bien plus d'inclination à les traiter doucement que fortement.
Comme on doit parler aux enfants dans le particulier.
i. Ce qui facilite le plus la conduite des enfants est la coutume que l'on a de leur parler dans le particulier. C'est dans ces entretiens qu'on les soulage dans leurs peines, qu'on entre dans leur esprit pour leur faire entreprendre la guerre à leurs défauts, qu'on leur fait voir leurs vices et leurs passions jusques dans la racine. Et je puis dire que quand Dieu leur donne une parfaite confiance en leur maîtresse, on doit beaucoup espérer ; car je n'en ai point vu qui l'ait eue parfaite qui n'ait réussi.
2. Il faut que les entretiens qu'on a avec elles soient fort sérieux, et qu'on leur témoigne grande cbarité, mais nulle familiarité ; et s'il y en avait quelqu'une en qui on reconnût qu'elle recbercbât de parler par amusement, il la faudrait traiter (moins) doucement que les autres. C'est pourquoi on a besoin d'user de beaucoup de discrétion, non-seulement dans l'entretien
même, mais aussi dans les temps qu'on prend pour le faire. Je crois que c'est assez d'environ tous les quinze jours, à moins de quelques besoins particuliers, à quoi on ne peut donner de règles.
5. Il faut beaucoup prendre garde de ne se pas laisser tromper ; et c'est un grand bien quand elles sont prévenues qu^on connaît toutes les finesses des enfants. Cela fait qu'elles s'en départent, et entrent insensiblement dans la simplicité et sincérité, sans laquelle il est impossible de les servir utilement.
4. Il est donc extrêmement nécessaire de ne se pas laisser surprendre, et c'est ce que nous ne pouvons éviter sans une continuelle assistance de Dieu. C'est pourquoi nous ne leur parlerons jamais sans avoir prié Dieu, et prévu, même en sa présence, ce que nous croyons qu'elles nous doivent dire et ce que nous croyons qu'il veut que nous leur répondions. Nous conjurerons avec larmes et gémissements sa divine majesté qu'elle illumine nos ténèbres, et que la lumière de sa grâce nous fasse découvrir ce que les enfants nous voudraient caclier ; et si en leur parlant elles nous disent quelque cbose, et que nous ne soyons pas parfaitement instruites de la vérité, nous leur dirons que nous prendrons du temps pour prier Dieu avant que leur répondre, et que, de leur côté, elles prieront Dieu, afin qu'il les dispose à recevoir, avec un cœur entièrement dégagé de tout intérêt bumain, tout ce que nous leur dirons de sa part pour leur bien. Nous userons encore de ce retardement aussitôt que nous reconnaîtrons qu'elles auront l'esprit aigri de ce que nous leur pourrions dire, ou qu'elles ne
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recevraient pas bien quelque averlissement que nous leur donnerions. Nous leur pourrons dire que nous voyons bien qu'elles ne sont pas bien disposées pour nous écouter, ou que peut-être nous ne sommes pas bien éclairées, et qu'en priant Dieu l'une et l'autre, si nous le faisons avec bumilité, il aura sans doute pitié de nous. Cette petite condescendance et toutes ces cboses ne doivent pas être dites à toutes, mais cela sert beaucoup aux plus grandes et à celles qui ont de l'esprit. Il est besoin d'une grande discrétion pour leur parler en temps et lieu. C'est pourquoi je répète ici ce que je ne puis trop dire, et que je ne fais pas assez, qui est de plus prier que parler ; et je crois qu'il faut avoir continuellement le cœur et l'esprit élevé au ciel pour recevoir de Dieu toutes les paroles que nous leur devons dire.
5. Il faut une continuelle vigilance pour les considérer et reconnaître leur bumcur et leur inclination, afin d'apprendre en les considérant ce qu'elles n'auraient pas la force de nous découvrir. 11 est bon de les prévenir quand on voit qu'elles sont lionteuscs de dire leurs dérèglements, et pour leur donner plus de liberté de les découvrir, il est bon de leur cacber à elles-mêmes dans le commencement beaucoup de vérités que nous croirions être trop fortes pour leur état imparfait.
6. A mesure que Dieu leur ouvre le cœur pour nous parler avec quelque sorte de sincérité, nous leur pourrons parler plus fortement et leur montrer l'engagement qu*elles ont de faire pénitence, au cas que nous vissions qu'elles en eussent besoin. Il leur faut aussi représenter combien la voie qui mène au ciel est étroite,
et leur dire qu'il n'y a que les généreux et les violents qui ravissent le ciel.
7. Si elles demandaient beaucoup de choses à faire qui fussent particulières, on ne leur en accordera que très-peu ou point du tout, leur remontrant que ce n'est point par là qu'elles plairont à Dieu, si cela ne sort d'un cœur véritablement touché de son amour, et d'un désir sincère de lui plaire et de faire pénitence ; que pour nous, nous ne les jugerons pas par ces actions, mais par la fidélité qu'elles apporteront dans les moindres règlements de la chambre, par le support qu'elles auront pour leurs sœurs, par la charité avec laquelle elles les serviront en leurs besoins, par le soin qu'elles auront de mortifier leurs défauts ; que ce seront ces choseslà qui nous feront croire qu'elles veulent servir Dieu, mais non pas une mulliplicité de choses particulières ; et qu'ainsi elles ne doivent pas trouver mauvais si nous ne les leur permettons pas, parce que nous voulons leur bien et non pas les aider à se tromper elles-mêmes.
8. Nous leur dirons ces choses, quoique quelquefois nous ne laissions pas de leur accorder en quelques rencontres ce qu'elles nous demandent, sans faire semblant de rien et sans en tenir aucun compte ; au contraire, pendant ce temps qu'elles demandent quelque chose d'extraordinaire, nous ferons semblant de ne nous pas appliquer à elles, ne laissant pas de remarquer, bien plus qu'en un autre temps, toutes leurs actions, pour les leur faire voir après dans les occasions. En se conduisant ainsi envers elles, on découvrira bientôt si elles ne demandent ces choses que par hypocrisie; car alors,
ne Tayaut fait que pour être considérées, si elles voient qu'on ne s'applique pas à elles, elles les laisseront là petit à polit et n'en demanderont plus. Il faut aussi, pour la même raison, être fort exacte à leur faire accomplir ce qu'elles ont demandé, dissimulant entièrement ce que nous reconnaissons de leurs dispositions jusques à un autre temps où nous les trouverions mieux disposées ; et alors nous leur ferions voir leur état et le danger qu'il y a de vouloir faire des choses extraordinaires par un esprit tout humain.
9. S'il y en avait quelques-unes qui fussent déréglées, et que pour de honnes raisons les supérieures jugeassent qu'on les devrait garder, dans leur meilleur temps nous les prierions d'agréer que l'on ne souffre point leurs imperfections, leur remontrant, avec le plus de charité et de douceur que l'on pourra, les obligations qu'elles ont de vivre chrétiennement ; mais si on voit que ces avertissements ne leur prolitent point, on leur fera entendre qu'on ne souffrira point ces défauts en elles, et qu'encore que nous reconnaissions bien que tout ce qu'on leur fait et leur dit ne leur serve de rien, nous ne laisserons pas pour la décharge de notre conscience de les avertir et les obliger de satisfaire à leurs fautes par quelque pénitence, pour ne les pas laisser s'accoutumer à prendre de mauvaises habitudes, outre que Dieu veut que nous leur fassions réparer devant leurs sœurs les mauvais exemples qu'elles leur ont donnés, afin que leurs imperfections ne nuisent pas aux autres. ïl est bon de leur montrer que nous sommes obligées en conscience d'agir de la sorte.
Des pénitences qu'on leur peut imposer dans le général et dans le particulier.
1. Il leur faut faire demander pardon à celles des sœurs ou de leurs compagnes à qui elles auraient parlé mal gracieusement ou donné quelque mécontentement ou mauvais exemple.
2. Ce pardon se peut demander en plusieurs manières, selon la grandeur de la faute, ou dans le général ou dans le particulier, au réfectoire ou pendant les instructions. On peut aussi leur ordonner de baiser les pieds à celles de leurs compagnes qu'elles auraient offensées. Sur toutes choses, il faut prendre garde que si la faute n'a été vue que de deux, ou trois, ou quatre personnes, on ne leur en fasse faire satisfaction que dans le particulier, à moins que la faute fût de peu de conséquence, étant très-dangereux de mal édifier celles qui n'auraient point vu les fautes des aulres. Je dis le même des fautes de quelques particulières qui seraient un peu notables; quand il y en aurait une bonne partie qui y seraient tombées, il faudrait attendre de les reprendre cbacune en particulier, ou toutes les coupables ensemble, pour ne point mal édifier les faibles.