‹ Lettres, opuscules et mémoires de Madame Périer et de Jacqueline, soeurs de Pascal, et de Marguerite Perier, sa nièceChapitre 81 sur 97 · LETTRE DE JACQUELINE PASCAL A SON PERE · texte numérisé non relu

LETTRE DE JACQUELINE PASCAL A SON PERE

Monsieur mon père,

Il y a longtemps que je vous ai' promis de ne vous point écrire si je ne vous envoyais des vers ; et n'ayant pas eu le loisir d'en faire (à cause de cette comédie dont je vous ai parlé), je ne vous ai point écrit il y a longtemps. A présent que j'en ai fait, je vous écris pour vous les envoyer, et pour vous faire le récit de l'affaire qui se passa hier à l'hôtel de Richelieu, où nous représentâmes l'Amour tyrannique ^ devant M. le cardinal. Je m'en vais vous raconter de point en point tout ce qui s'est passé.

Premièrement, M. de Montdory ^ entretint M. le car-

» ler Recueil MS. du P. Guerrier, pag. cccxxxvii.

' C'était une mauvaise pièce de Scudéry que le cardinal trouvait divine et préférait aux chefs-d'œuvre de Corneille. (Voy. la Vie de Corneille, par Fonteiielle. )

"Célèbre acteur de ce lemps-là. — Marguerite Perier, dans un Mémoire que Ton trouvera ci-après, dit qu'il était de Clerniont, et qu'il avait pris le nom d'un homme de condition de cette ville qui était son parrain.

dinal depuis trois heures jusqu'à sept heures, et lui parla presque toujours de vous, de sa part et non pas de la vôtre ; c'est-à-dire qu'il lui dit qu'il vous connaissait, lui parla fort avantageusement de votre vertu, de votre science et de vos autres honnes qualités. Il parla aussi de cette affaire des rentes, et lui dit que les choses ne s'étaient pas passées comme on avait fait croire, et que vous vous étiez seulement trouvé une fois chez M. le chancelier, et encore que c'était pour apaiser le tumulte ; et pour preuve de cela, il lui conta que vous aviez prié M. Fayet d'avertir M... ; il lui dit aussi que je lui parlerais après la comédie. Enûn il lui dit tant de choses, qu'il obligea M. le cardinal à lui dire : « Je « vous promets de lui accorder tout ce qu'elle me de- « mandera. » M. de Montdory dit la même chose à madame d'Aiguillon, laquelle lui disait que cela lui faisait grande pitié, et qu'elle y apporterait tout ce qu'elle pourrait de son côté. Voilà tout ce qui se passa devant la comédie. Quant à la représentation, M. le cardinal parut y prendre grand plaisir ; mais principalement lorsque je parlais, il se mettait à rire, comme aussi tout le monde de la salle.

Dès que la comédie fut jouée, je descendis du théâtre avec le dessein de parler à madame d'Aiguillon ; mais M. le cardinal s'en allait, ce qui fut cause que je m'avançai droit à lui, de peur de perdre celte occasion-là en allant faire la révérence à madame d'Aiguillon ; outre cela, M. de Montdory me pressait extrêmement d'aller parler à M. le cardinal. J'y allai donc, et lui récitai les vers que je vous envoie, qu'il reçut avec une extrême

affeclion et des caresses si extraordinaires, que cela n'était pas imaginable; car, premièrement, dès qu'il me vit venir à lui, il s'écria : Voilà la petite Pascal ; puis il m'embrassait et me baisait, et pendant que je disais mes vers, il me tenait toujours entre ses bras et me baisait à tous moments avec une grande satisfaction ; et puis quand je les eus dits, il me dit : « Allez, je vous « accorde tout ce que vous demandez ; écrivez à votre « père qu'il revienne en toute sûreté. » Là-dessus madame d'Aiguillon s'approcba, qui dit à M. le cardinal : « Vraiment, monsieur, il faut que vous fassiez quelque « cbose pour cet bomme-là ; j'en ai ouï parler ; c'est un « fort bonne te bomme et fort savant ; c'est dommage (( qu'il demeure inutile. Il a son fils^ qui est fort savant « en matbématiques, et qui n'a pourtant que quinze « ans. » Là-dessus M. le cardinal dit encore une fois que je vous mandasse que vous revinssiez en loule sûreté. Comme je le vis en si bonne bumeur, je lui demandai s'il trouverait bon que vous lui fissiez la révérence; il me dit que vous seriez le bienvenu; et puis, parmi d'autres discours, il me dit : « Dites à votre père, « quand il sera revenu, qu'il me vienne voir. » Et me répéta cela trois ou quatre fois. Après cela, comme madame d'Aiguillon s'en allait, ma sœur l'alla saluer, à qui elle fit beaucoup de caresses, et lui demanda où était mon frère, et dit qu'elle eût bien voulu le voir. Cela fut cause que ma sœur le lui mena ; elle lui flt encore grands compliments et lui donna beaucoup de

* Edtf. 7. C. ;« ... Il auM fils. »

louanges sur sa science. On nous mena ensuite dans une salle où il y eut une collation magnifique de confitures sèches, de fruits, limonade et choses semhlahles. Eu cet endroit-là elle me fit des caresses qui ne sont pas croyal)les. Enfin je ne puis pas vous dire comhicn j'y ai reçu d'honneur, car je ne vous écris que le plus succinctement qu'il m'est possihle de ^.. Je m'en ressens extrêmement obligée à M. de 3Iontdory, qui a pris un soin étrange. Je vous prie de prendre la peine de lui écrire par le premier ordinaire pour le remercier, car il le mérite bien. Pour moi, je m'estime extrêmement heureuse d'avoir aidé en quelque façon à une affaire qui peut vous donner du contentement. C'est ce qu'a toujours souhaité avec une extrême passion, monsieur mon père, votre très-humble et très-obéissante fille et servante,

Pascal.

De Paris, ce 4 avril 1 G39.

Ne vous étonnez point, incomparable Armand, Si j'ai mal contenté vos yeux et vos oreilles : Mon esprit agité de frayeurs sans pareilles Interdit à mon corps et voix et mouvement. Mais pour me rendre ici capable de vous plaire, Rappelez de l'exil mon misérable père.

C'est le bien quej'aUcnds d'une insi-jine bonté; Sauvez cet innocent d'un péril manifeste : Ainsi vous me rendrez l'entière liberté De l'esprit et du corps, de la voix et du geste.

' Quelques mots sont effacés. [Note du P Guerrier.

LETTRE DE JACQUELINE PASCAL A MADAME PERIER *. A Paris, ce mercredi 25 septembre 1647.

Ma Irès-chère sœur,

J'ai différé à l'écrire, parce que je voulais te mander loul au long l'entrevue de M. Descartes et de mon frère, et je n'eus pas le loisir hier ^ de te dire que dimanche au soir, M. Ilabert vint ici accompagné de M. de Montigny de Bretagne, qui me venait dire (au défaut de mon frère, qui était à l'église) que M. Descartes, son compatriote et intime ami, lui '"^ avait fort témoigné avoir envie de voir mon frère, à cause de la grande estime qu'il avait toujours ^ oui faire de M. mon père et de lui, et que pour cet effet il l'avait prié de venir voir s'il n'incommoderait point mon frère (parce qu'il savait qu'il était malade) en venant céans le lendemain à neuf heures du malin. Quand M. de Montigny me proposa cela, je fus assez empêchée de répondre, à cause que je savais qu'il a peine à se contraindre et à parler particulièrement le matin ; néanmoins, je ne crus pas à propos de le refuser, si hicn que nous arrêtâmes qu'il viendrait à dix heures et demie le lendemain : ce qu'il fît avec M. Ilabert, M. de Montigny, un jeune homme de soutane que je ne connais pas, le fils de M. de Montigny et deux ou trois autres petits garçons. M. de Roberval,

' ir Recueil MS. du P. Guerrier, pag. 153.

» Edit. V. C omet : hier. — ' Idem, omet : lui. — ' Idem, omet : toujours.

que mon frère en avait averti, s'y trouva; et là, après quelques civilités, il fut parlé de l'instrument, qui fut fort admiré tandis que M. de Ro])erval le montrait. Ensuite on se mit sur le vide, et M. Descaries avec un grand sérieux, comme on lui contait une expérience et qu'on lui demanda ce qu'il croyait qui fût entré dans la seringue, dit que c'était de sa matière subtile; sur quoi mon frère lui répondit ce qu'il put, et M. de Robcrval, croyant que mon frère avait peine à parler, entreprit avec un peu de chaleur M. Descartes [avec civilité pourtant), qui lui répondit avec un peu d'aigreur qu'il parlerait à mon frère tant que l'on voudrait, parce qu'il parlait avec raison, mais non pas à lui, qui parlait avec préoccupation ; et là-dessus, voyant à sa montre qu'il était midi, il se leva \ parce qu'il était prié de dîner au faubourg Saint-Germain, et M. de Roberval aussi, si bien que M. Descartes l'emmena ^ dans un carrosse où ils étaient tous deux seuls, et là ils se chantèrent goguettes, mais un peu plus fort que jeu, à ce que nous dit M. de Roberval, qui revint ici l'après-dînée, où il trouva M. d'Alibray. J'avais oublié à te dire que M. Descartes, fâché d'avoir si peu été céans, promit à mon frère de le venir revoir le lendemain à huit heures. M. d'Alibray, à qui on l'avait dit le soir, s'y voulut trouver, et fit ce qu'il put pour y mener 31. Lepailleur, que mon frère avait prié d'avertir de sa part ; mais il fut trop paresseux pour y venir ; ils devaient diner, M. d'Alibray et lui, assez

* Edit. V. C. : « ... il se îèvc... » ' Idem. : « .,, l'ij mena... »

proche d'ici. M. Descartes venait ici en partie pour consulter le mal de mon frère, sur quoi il ne lui dit pas pourtant grand' chose ; seulement il lui conseilla de se tenir tous les jours au lit jusques à ce qu'il fût las d'y être, et de prendre force houillons. Ils parlèrent de bien d'autres choses, car il y fut jusques à onze heures ; mais je ne saurais qu'en dire, car pour hier je n'y étais pas, et je ne le pus savoir, car nous fûmes embarrassés toute la journée à lui faire prendre son premier bain. Il trouva que cela lui faisait un peu mal à la tête, mais c'est qu'il le prit trop chaud. Je crois que sa saignée au pied de dimanche au soir lui fit du bien, car lundi il parla fort toute la journée, le matin à M. Descartes, et l'aprèsdînée à M. Roberval, contre qui il disputa longtemps touchant ^ beaucoup de choses qui appartiennent autant à la théologie qu'à la physique ; et cependant il n'en eut point d'autre mal que de suer assez la nuit et de fort peu dormir ; mais il n'en eut point les ms^ux de tête que j'attendais après cet effort... Dis àM. Ausoult ^ que, selon sa lettre, mon frère écrivit au Père Mersenne l'autre jour pour savoir de lui quelles raisons M. Descartes apportait contre la colonne d'air, lequel fit réponse assez mal écrite (à cause qu'il a eu l'artère du bras droit coupé en le saignant, dont il sera peut-être estropié). Je lus pourtant que ce n'était pas M. Descartes (car au contraire il la croit fort, mais par une raison que mon frère n'approuve pas), mais M. de Roberval qui était

' Edit. V. C. : « ... sur beaucoup... »

' Ce M. Auzoult était un des deux jeunes gens avec lesquels Pascal

contre. Et là aussi il lui témoignait l'envie * que M. Descaries avait de le voir et l'instrument aussi; mais nous prenions tout cela pour civilité... Dis à M. Dumesnil, si tu le vois, qu'une personne qui n'est plus mathématicien et d'autres qui ne l'ont jamais été baisent les mains à un qui l'est tout de nouveau. M. Ausoult t'expliquera tout cela ; je n'ai pas le temps ni la patience. Adieu, je suis, ma chère sœur, ta très-humble et obéissante sœur et servante,

J. Pascal.

Suscription : A mademoiselle Perler, au logis de M. Pascal, conseiller du roi en ses conseils, derrière les murs Sl.-Ouen, à Rouen. Copié sur l'original. {Note du P. Guerrier.)

LETTRE DE PASCAL ET DE SA SŒUR JACQUELINE A MADAME PERIER , LEUR SŒUR \

Ce l^r avril 1648.

Nous ne savons si celle-ci sera sans fin aussi bien que les autres, mais nous savons bien que nous voudrions

' Edit. F. C. .• « ... et aussi il lui témoignait assez l'envie... »

' I" Recueil MS. du P. Guerrier, page cix.

CeUe lettre et celle du 5 novembre (page 32o de ce volume) se trouvent déjà publiées dans noire édition des Pensézs, fragments et lettres de Pascal, tom. 1er, pag. 7. si nous les reproduisons ici, c'est parce que d'après l'intitulé qu'elles porte»; t. dans les MSS. du P. Guerrier, elles sont attribuées à la fois à Jncqueliue et a Pascal, et qu'ainsi elles doivent rigoureusement figurer parmi les lettres de la sœur aussi biei que parmi celles du frère.

Cependant, comme nous l'avons déjà fait remarquer dans notre précédente publication, il est démontré pour nous que dans l'une et dans l'autre de ces lettres, Jacqueline n'a fait que tenir la plume.

bien l'écrire sans fin ^ Nous avons ici la lellre de M. de Saint-Cyran, de la Vocation, imprimée depuis peu sans approbation ni privibigc, et qui a cboqué' beaucoup de monde. Nous la lisons ; nous te l'enverrons après. Nous serons bien aise d'en savoir ton sentiment et celui de M. mon père. Elle est fort relevée.

Nous avons plusieurs fois commencé à t'écrire, mais j'en ai été retenu"' par l'exemple et parles discours, ou, si tu veux, par les rebufades que lu sais; mais après nous en être éclaircis tant que nous avons pu, je crois que s'il faut * y apporter quelque circonspection iet s'il y a des occasions où l'on ne doit pas parler de ces cboses, nous en sommes dispensés ; car comme nous ne douions point l'un de l'autre, et que nous sommes comme assurés mutuellement que nous n'avons dans tous ces dis- Nous voyons dans sa lettre du 19 juin 1648, qu'une de ses principales occupations, pendant qu'elle était avec son frère à Paris, était d'écrire pour lui. Mais pour le fond comme pour le style, ces deux lettres sont bien de Pascal, et on ne peut s'y tromper quand on a l'habitude de sa manière d'écrire : il y a un mélange de dignité et de grandeur, de simplicité etde grâce pIatoni(|ue, une amjileur et une pureté de langage que l'on chercherait en vain dans les lettres de Jacqueline. Enfin on y trouve plus d'une pensée reproduite par Pascal, soit dans son Apologie de la religion, soit ailleurs.

C'est donc à tort, selon nous, que VEdit. V. C. attribue ces deux lettres h Jacqueline et dit qu'elle les écrivit en son nom et au nom de son frère; môme en ne tenant compte que du litre de ces lettres etde leur forme, il faudrait admettre au moins la collaboration de Pascal; et on ne voit pas comment M. Cousin (page 100) a pu dire qu'elles sont évidemment de Jacqueline.

' Edit. V. C. : « ... bien ecrrre sans fin. »

^ Idem. ; «... ce qui a choqué... »

' Edit. V. C. dit retenue tandis qu'il y a dans le MS. retenu qui se rapporte a Pascal.

* Idem. : « ... je crois qu'il faut... »

cours que la gloire de Dieu pour objet et presque point de communication hors de nous-mêmes, je ne vois point que nous puissions avoir de scrupule, tant qu'il nous donnera ces sentiments. Si nous ajoutons à ces considérations celle de Talliance que la nature a faite entre nous, et à cette dernière celle que la grâce y a faite, je crois que bien loin d'y trouver une défense nous y trouverons une obligation; car je trouve que notre bonheur a été si grand d'être unis de la dernière sorte, que nous nous devons unir pour le reconnaître et pour nous en réjouira Car il faut avouer que c'est proprement depuis ce temps (que M. de Saint-Cyran veut qu'on appelle le commencement de la vie) que nous devons nous considérer comme véritablement parents, et qu'il a plu à Dieu de nous joindre aussi dans son nouveau monde par l'esprit, comme il avait fait dans le terrestre par la chair.

Nous te prions^ qu'il n'y ait point de jour où tu ne le repasses en ta mémoire, et de reconnaître souvent la conduite dont Dieu s'est servi en cette rencontre, où il ne nous a pas seulement fait frères les uns des autres, mais encore enfants d'un môme père, car tu sais que mon père nous a tous prévenus et comme conçus dans ce dessein ^ C'est en quoi nous devons admirer que Dieu nous ait donné et la figure et la réalité de celle alliance ; car, comme nous avons souvent dit entre nous, les choses corporelles ne sont qu'une image des spirituel-

' Edit V. C. omet ce membre de plirase : cai' je trouve que notre bonheur, etc.

» Idem : « ... Nous le prions... « — ' Idem : a ... dans h dessein. «

les S et Dieu a représenté les choses invisibles dans les visibles. Celte pensée est si générale et si utile, qu'on ne doit point laisser passer un espace notable de temps sans y songer avec attention. Nous avons discouru assez particulièrement du rapport de ces deux sortes de choses ; c'est pourquoi nous n'en parlerons pas ici ; car cela est trop long pour l'écrire et trop beau pour ne t'être pas resté dans la mémoire, et qui plus est nécessaire absolument suivant mon avis. Cnr comme nos péchés nous retiennent enveloppés parmi les choses corporelles et terrestres, et qu'elles ne sont pas seulement la peine de nos péchés, mais encore l'occasion d'en faire de nouveaux et la cause des premiers, il faut que nous nous servions du lieu même où nous sommes tombés pour nous relever de notre chute. C'est pourquoi nous devons bien ménager l'avantage que la bonté de Dieu nous donne de nous laisser toujours devant les yeux une image des biens que nous avons perdus, et de nous environner, dans la captivité même où sa justice nous a réduils, de tant d'olrjels qui nous servent d'une leçon continuellement présente.

De sorte que nous devons nous considérer comme des criminels dans une prison toute remplie des images de leur libérateur et des instructions nécessaires pour sortir de la servitude ; mais il faut avouer qu'on ne peut apercevoir ces saints caractères sans une lumière surnaturelle ; car comme toutes choses parlent de Dieu à ceux qui le connaissent, et qu'elles le découvrent à tous

• Idem omet : des spirituelles.

ceux qui l'aiment, ces mêmes choses le cachent à tous ceux qui ne le connaissent pas K Aussi l'on voit que clans les ténèbres du monde on les suit par un aveuglement brûlai, que l'on s'y attache et qu'on en fait la dernière tin de ses désirs, ce qu'on ne peut faire sans sacrilège, car il n'y a que Dieu qui doive être la dernière fin, comme lui seul est le principe. Car quelque ressemblance que la nature créée ait avec son créateur, et encore que les moindres choses, et les plus petites et les plus viles parlies du monde représentent au moins par leur unité la parfaite unité qui ne se trouve qu'en Dieu, on ne peut pas légitimement leur porter le souverain respect, parce qu'il n'y a rien de si abominable aux yeux de Dieu et des hommes que l'idolâtrie, à cause qu'on y rend à la créature l'honneur qui n'est dû qu'au créateur. L'Ecriture est pleine des vengeances que Dieu a exercées sur ceux qui en ont été coupables, et le premier commandement du Décalogue, qui enferme tous les autres, défend sur toutes choses d'adorer ses images^. Mais comme il est beaucoup plus jaloux de nos affections que de nos respects, il est visible qu'il n'y a point de crime qui lui soit plus injurieux ni plus détestable que d'aimer souverainement les créatures, quoiqu'elles le représentent ^.

C'est pourquoi ceux h qui Dieu fait connaître ces

> Plus lard Pascal a reproduit celle considération dans les malériaux de son i;rand ouvi"aj:;e sur la religion. Vuy. Pensées^ fragments et lettres de Pascal, loin. 11, png. 115 et suivantes.

'- Edit. V C. : « ... les images, v

' lderr\ : « quoi qu'eWes représenlonf... »

LETTRES. Sn

grandes vérités doivent user de ces images pour jouir de celui qu'elles représentent, et ne demeurer pas éternellement dans cet aveuglement charnel et judaïque qui fait prendre la figure pour la réalité. Et ceux que Dieu, par la régénération, a retirés * gratuitement du péché (qui est le véritable néant parce qu'il est contraire à Dieu, qui est \h véritable Etre) pour leur donner une place dans son Église, qui est son véritable temple, après les avoir retirés gratuitementdu néantau point ^ de leur création, pour leur donner une place dans l'univers, ont une double obligation de le servir et de Thonorer, puisque en tant que créatures ils doivent se tenir dans l'ordre des créatures et ne pas profaner le lieu qu'ils remplissent, et qu'en tant que chrétiens ils doivent sans cesse aspirer à se rendre dignes de faire partie du corps de J.-C. Mais qu'au lieu que les créatures qui composent le monde s'acquittent de leur obligation en se tenant dans une perfection bornée \ parce que la perfection du monde est aussi bornée, les enfants de Dieu ne doivent point mettre de limites à leur pureté et à leur perfection parce qu'ils font partie d'un corps tout divin et infiniment parfait; comme on voit que J.-C. ne limite point le commandement de la perfection et qu'il nous

' Edit F. C. : «... a relevés... »

^ Au point, c'est-à-dire, au premier moment. Le MS. Suppl. franc. et, d'après ce MS., Védit. V. C, remplacent celte belle expression par celle-ci : au jour de leur création.... »

» Pascal a dit ailleurs que « la nature n'a pour objet que de maintenir les animaux dans une perfection bornée, etc. » ( Voy. Préface sur le traité du vide; page 97 du lome I*^ des Pensées, fragments €t l< tires.)

en propose un modèle où elle se trouve infinie quand il dit : « Soyez donc parfaits comme votre père céleste est parfait. » Aussi c'est une erreur bien préjudiciable et bien ordinaire parmi les chréliens et parmi ceux-là même qui font profession de piété de se persuader qu'il y ait un certain degré de perfection dans lequel on soit en assurance et qu'il ne soit pas nécessaire de passer, puisqu'il n'y en a point qui ne soit mauvais si on s'y arrête,' et dont on ne puisse éviter de tomber qu'en montant plus baut.

Ecrite de la main de mademoiselle Pascal. {Note du P. Guerrier.)

LETTRE DE JACQUELINE PASCAL, A M. PASCAL, SON PERE ^ A Paris ce vendredi 19 juin 1G48.

Monsieur mon père,

Comme l'ingratitude est le plus noir de tous les vices, tout ce qui en approclie est si borrible, qu'il ne peut pas seulement tomber dans la pensée d'une personne qui aime tant soit peu la vertu ; et parceque l'oubli des bienfaits qu'on a reçus de quelqu'un (surtout quand ils sont grands et qu'ils ont été presque continuels) en est d'ordinaire un effet et que le manque de confiance en cette même personne ne pont être l'effet que de cet oubli, je croirais faire un crime d'en manquer en cette occasion, encore qu'il soit vrai que je soubaite beau-

* 1er Recueil MS. du P. Guerrier, pag. cxii.

coup ce que je vous prie de m'accorder et que ce soit l'ordinaire de ceux qui souhaitent de craindre aussi. Avant toutes clioses, je vous conjure, mon père, au nom de Dieu (que nous devons seul considérer en toutes matières, mais particulièrement en celle-ci), de ne vous point étonner de la prière que je vous vais faire, puisqu'elle ne choque en rien la volonté que vous m'avez témoigné que vous aviez. Je vous conjure aussi par tout ce qu'il y a de plus saint, de vous ressouvenir de la prompte ohéissance que je vous ai rendue sur la chose du monde qui me touche le plus, et dont je souhaite l'accomplissement avec plus d'ardeur'. Vous n'avez pas oublié sans doute cette soumission si exacte. Vous en parûtes trop satisfait pour qu'elle soit sitôt" sortie de votre esprit. Dieu m'est témoin que je crois avoir fait mon devoir d'en user ainsi, et que ce que je vous en dis n'est que pour vous faire comprendre que toutes mes maximes me portent à ne rien entreprendre d'important que par votre consentement, et que jamais il ne m'arrivera de vous fâcher, s'il m'est possible. Je prie Dieu de vous l'imprimer aussi bien dans la pensée qu'il l'est dans mon cœur. Après cela, mon père, je ne doute plus que vous ne me fassiez l'honneur de me croire et que vous ne m'accordiez ma demande. L'affection avec laquelle je la souhaite fait que je n'ose vous la dire sans des préparations qui vous feront sans doute penser que c'est quelque chose de conséquence. Elle ne l'est

' Ecîit. V. C. : « ... avec autant d'ardeur. » ' Idem omet : sitôt.

pourtant nullement, et si peu que connaissant en moi le dessein que j'ai de vous obéir en quelque lieu que je sois, avec la même exactitude que j'ai fait jusqu'ici, et que d'ailleurs la chose presse, je crois que sans vous offenser en rien (et je serais bien fâchée d'en avoir seulement eu la pensée), j'eusse pu le faire devant que de vous en parler, n'eût été que vous en eussiez été surpris, et que comme c'est l'image d'un plus grand engagement, cela eût pu vous étonner de l'avoir fait sans votre aveu, et vous l'eussiez peut-être pris pour une image de désobéissance.

Vous saurez donc, mon père, s'il vous plaît, et je crois bien que vous en êtes déjà instruit, que c'est une chose ordinaire parmi les personnes de toutes sortes de conditions engagées dans le monde ou non, lesquelles ont quelque soin d'elles-mêmes, de faire presque à toutes les bonnes fêtes et souvent aussi en d'autres temps (c'est le directeur qui en juge), quinze jours ou trois semaines de retraite dans une maison religieuse où l'on s'enferme par la permission de la supérieure pour ne s'entretenir qu'avec Dieu seul, parmi des personnes qui ne soient qu'à lui ; c'est pourquoi ceux qui sont le plus soigneux de leur salut se mettent, quand ils le peuvent, dans les maisons les mieux réglées. Je crois que vous voyez bien mon dessein et que vous pensez avec moi que je ne puis faire un meilleur choix que de jeter les yeux pour cela sur le Port-Uoyal de Paris, ni prendre un temps plus propre que celui de votre absence, où je ne puis vous rendre aucun service non plus qu'au reste de la maison, à qui je suis entièrement

inutile à cette heure; car depuis que vous êtes parti, je n'ai pas écrit un seul mot pour mon frère, qui est la chose pour laquelle il aurait plus besoin de moi ; mais il peut s'en passer par le moyen d'une autre personne. Enfin je ne vois rien où je puisse seulement être utile, jusques à votre départ pour Rouen, principalement si l'on compare celte utilité avec la nécessité qu'il y a pour moi de faire cette retraite, surtout en ce lieu-là ; car, puisque Dieu me fait la grâce d'augmenter de jour en jour l'effet de la vocation qu'il lui a plu me donner ^ (et que vous m'avez permis de conserver), qui est le désir de l'accomplir aussitôt qu'il m'aura fait connaître sa volonté par la vôtre; puis, dis-je, que ce désir m'augmente de jour en jour, et que je ne vois rien sur la terre qui me pût empêcher de l'accomplir si vous me l'aviez permis', cette retraite me servira d'épreuve pour savoir si c'est en ce lieu-là que Dieu me veut. Je pourrai là l'écouter seul à seule, et peut-être par là je trouverai quefe ne suis pas ^ née pour ces sortes de lieux; et, s'il est ainsi, je vous prierai franchement de ne plus songer ni vous préparer à ce que je vous avais dit; ou bien, si Dieu me fait entendre que j'y suis propre, je vous promets que je mettrai tout mon soin à attendre sans inquiétude l'heure que vous voudrez choisir pour sa gloire; car je crois que vous ne cherchez que cela; au lieu que je vis à présent dans un désir continuel d'une chose que je ne sais si elle pourrait réussir,

' Edit. V. C. : « ... plu de me donner... »

' Idem : a ... [si vous le vouliez et que vous me Veusnez permis ..«

• Idem oraet : pas,

quand même vous la souhaiteriez ^ Si bien que je suis dans un embarras d'esprit qui ne se peut dire. 3Iais après cette épreuve, je pourrai presque avec certitude vous assurer de l'un ou de l'autre, et attendre avec patience le temps que vous m'ordonnerez.

Ma pensée était de demeurer dans ce lieu-là, au cas que vous le trouvassiez bon, jusques à ce que vous fussiez prêt de retourner à Rouen. Néanmoins, si vous voulez absolument que je retourne devant ce temps-là, je n'ai pas affaire de vous assurer que je le ferai ^ ; car je sais bien que vous n'en doutez pas. Aussi ne manquerai-je pas à vous obéir promptement.

Voilà, monsieur mon père, la très-humble prière que j'avais à vous faire; je ne doute pas que vous ne me l'accordiez, mais je vous prie de prendre la peine de m'y faire faire réponse le plus tôt que vous le pourrez par ma sœur ou par quelque autre ; car je crains que les remèdes vous empêchent de vous donner la peine de la faire par vous-même. Considérez, s'il vous plaît, que je n'ai que ce seul temps-là pour faire cette retraite, si utile et même si nécessaire pour moi principalement à cause des circonstances qui s'y rencontrent. C'est pourquoi je vous conjure, si j'ai jamais été assez heureuse pour vous satisfaire en quelque chose, de m' accorder promptement ce que je vous demande. Ces religieuses ont eu assez de bonté pour me l'accorder de leur pari ; M. Perier, mon frère et ma fidèle l'approuvent et en

'£dtf> V. C. : « ... si elle pourrait vous satisfaire quand vous la souhaiteriez...»

« Idem : « ... que je le ferai bien... »

sont contents, pourvu que vous y consentiez , si bien qu'il ne dépend que de vous seul. J'ai pris la hardiesse de vous prier de peu de chose en ma vie; je vous supplie, autant que je le puis et avec tout le respect possible, de ne me point refuser celle-ci et surtout de ne me point laisser sans réponse, si ce n'est que ces petites retraites étant, comme j'ai dit, des choses fort ordinaires, vous les jugiez si peu importantes que la mienne puisse être faite sans une marque expresse de votre volonté, et qu'ainsi je n'aie pas sujet de croire que vous trouviez mauvais le dessein que j'en ai, à moins que vous me fassiez mander que vous ne le voulez pas. Car comme la poste part souvent et qu'ainsi vous avez grande commodité de faire écrire, et que d'ailleurs le silence est pris pour un consentement, si je ne reçois point de vos nouvelles tout au plus tard de mardi en huit jours (je puis en recevoir devant), je vous prie de ne point trouver mauvais que je me dispose pour aller faire mon petit voyage de dimanche, qui est le 21% en quinze jours. Auparavant pourtant que de partir, je saurai s'il n'y a point do lettres de vous à la poste; après quoi s'il n'y en a point, je serai entièrement confirmée dans la pensée que vous le souhaitez aussi bien que moi, et ainsi je ne ferai nulle difficulté de passer outre; car je vous assure que si je ne croyais que ce me fût une preuve évidente de votre consentement je n'aurais garde de l'entreprendre.

S'il y avait quelque conjuration plus forte que l'amour de Dieu, pour vous obliger de m'accorder en sa faveur cette petite prière, je l'emploierais en une occa-

sion pour laquelle j'ai tant d'affection et qui nie fait vous conjurer, au nom de ce saint amour que Dieu nous porte et que nous lui devons, d'accorder ma demande ou à ma faiblesse, ou à mes raisons, puisque vous devez être certain, plus par la dernière épreuve que vous en avez faite que par toutes les autres, que vos commandements me sont des lois, et que toutes les fois qu'il s'agira de votre satisfaction, au préjudice même du repos de toute ma vie, vous connaîtrez par la promptitude avec laquelle j'y courrai que c'est par reconnaissance et par affection plutôt que par le devoir, et que quand je vous accordai ce que vous me demandiez, c'était par pure affection à votre service (selon Dieu), lequel vous me dites être la cause pourquoi vous me reteniez auprès de vous. J'espère en Dieu qu'il vous fera connaître quelque jour combien plus je vous pourrai servir auprès de lui qu'auprès de vous. Mais en attendant ce temps, je le prie de me conserver toute ma vie dans Jes sentiments où j'ai toujours été jusqu'ici d'attendre avec patience votre volonté après que j'aurai taché de découvrir la sienne (pour le regard du lieu que j'ai dans l'esprit), dans ma petite retraite, sur 1 sujet de laquelle j'attendrai votre réponse avec l'impatience que vous pouvez vous imaginer, mais avec une soumission d'esprit tout entière, quoique avec un désir très-grand de l'obtenir ; et quelque chose qu'elle contienne ^ elle ne changera en rien la passion qu'elle trouvera en moi et qui ne me quitte point de vous té-

» Edit. V. C. omet ces mots ; et quelque chose qu'elle contienne.

moigncr de combien je suis plus véritablement par l'affection du cœur que par la nécessité de la nature,

Monsieur mon père,

Votre très-humble et très-obéissante fille et servante,

J. Pascal.

M. Perier, mon frère, et ma fidelle vous baisent trèshumblement les mains.

LETTRE DE PASCAL ET DE SA SŒUR JACQUELINE A MADAME PERIER, LEUR SŒUR *.

A Paris, ce 5 novembre, après-midi 1648.

Ma chère sœur,

Ta lettre nous a fait ressouvenir d'une brouillerie dont on avait perdu la mémoire, tant elle est absolument passée. Les éclaircissements un peu trop grands que nous avons procurés ont fait paraître le sujet général et ancien de nos plaintes, et les satisfactions que nous en avons faites ont adouci l'aigreur que mon père en avait conçue. Nous avons dit ce que tu avais déjà dit, sans savoir que tu l'eusses dit, et ensuite nous avons excusé de bouche ce que tu avais depuis excusé par écrit, sans savoir que tu l'eusses excusé * ; et nous n'a-

' I", Recueil MS. du P. Guerrier, paçje cv.

' Ed'ît. V. C. omet : Sans savoir que tu Veusses dit, et ensuite nous avons excusé de bouche ce que tu avais depuis excusé par écrit.

VOUS su ce que tu as fait qu'après que nous l'avons eu fait nous-mêmes ; car comme nous n'avions rien caché à mon père, il nous a aussi tout découvert et guéri ensuite tous nos soupçons. Tu sais combien ces embarras troublent la paix de la maison extérieure et intérieure, et combien dans ces rencontres on a besoin des avertissements que tu nous a donnés trop tard.

Nous avons à t'en donner nous-mêmes sur le sujet des tiens. Le premier est sur ce que tu mandes que nous t'avons appris ce que tu nous écris : 1° Je ne me souviens point de t'en avoir parlé, et si peu que cela m'a été très-nouveau. Et, de plus, quand cela serait vrai, je craindrais que tu ne l'eusses retenu humainement, si tu n'avais oublié la personne dont tu l'avais appris pour ne te ressouvenir que de Dieu, qui peut seul te l'avoir véritablement enseigné. Si tu t'en souviens comme d'une bonne chose, tu ne saurais penser le tenir d'aucun autre, puisque ni toi ni les autres ne le peuvent apprendre que de Dieu seul. Car, encore que dans cette sorte de reconnaissance on ne s'arrête pas aux hommes à qui on s'adresse comme s'ils étaient auteurs du bien qu'on a reçu par leur entremise, néanmoins cela ne laisse point de former une petite opposition à la vue de Dieu, et principalement dans les personnes qui ne sont pas entièrement épurées des impressions charnelles qui font considérer comme source de bien les objets qui le communiquent.

Ce n'est pas que nous ne devions reconnaître et nous ressouvenir des personnes dont nous tenons quelques instructions, quand ces personnes ont droit de les faire, comme les pères, les évéques et les directeurs, parce

qu'ils sont les maîtres dont les autres sonl les disciples. Mais quant à nous, il n'en est pas de même ; car comme l'ange refusa les adorations d'un saint serviteur comme lui, nous te dirons, en te priant de n'user plus de ces termes d'une reconnaissance humaine, que tu te gardes de nous faire de pareils compliments, parce que nous sommes disciples comme toi.

Le second est sur ce que tu dis qu'il n'est pas nécessaire de nous répéter ces choses, puisque nous les sauvons déjà bien ; ce qui nous fait craindre que tu ne mettes pas assez de différence entre les choses dont tu parles et celles dont le siècle parle \ puisqu'il est sans doute qu'il suffit d^avoir appris une fois celles-ci et de les avoir bien retenues pour n'avoir plus besoin d'en être instruit, au lieu qu'il ne suffit pas d'avoir une fois compris celles de l'autre sorte ^, et de les avoir connues de la bonne manière, c'est-à-dire par le mouvement intérieur de Dieu, pour en conserver la connaissance de la même sorte, quoique l'on en conserve bien le souvenir. Ce n'est pas qu'on ne s'en puisse souvenir, et qu'on ne retienne aussi facilement une épître de saint Paul qu'un livre de Virgile ; mais les connaissances que nous acquérons de cette façon, aussi bien que leur continuation, ne sont qu'un effet de mémoire% au lieu que pour y entendre ce langage secret et étranger à ceux qui le sont du ciel, il faut que la même grâce qui peut seule

' L'Edit. V. C. omet ces mots : et celles dont le siècle parle, qui sont cependant indispensables pour le sens. ' La môme édition dit : de toutes sortes, ce qui n'a aucun sens. * Edit. V. C. ; « ... de cette mémoire... »

en donner la première intelligence, la continue et la rende toujours présente, en la retraçant sans cesse dans le cœur des fidèles pour la faire* toujours vivre : comme dans les bienheureux, Dieu renouvelle continuellement leur béatitude, qui est un effet et une suite de la grâce; comme aussi l'Église tient que le père produit continuellement le fils et maintient l'élernilé de son essence par une effusion de sa substance, qui est sans interruption aussi bien que sans fin.

Ainsi, la continuation de la justice des fidèles n'est autre chose que la continuation de l'infusion de la grâce, et non pas une seule grâce qui subsiste toujours; et c'est ce qui nous apprend parfaitement la dépendance perpétuelle où nous sommes de la miséricorde de Dieu, puisque, s'il en interrompt tant soit peu le cours, la sécheresse survient nécessairement. Dans celte nécessité, il est aisé de voir qu'il faut continuellement faire de nouveaux efforts pour acquérir cette nouveauté continuelle d'esprit, puisqu'on ne peut conserver la grâce ancienne que par l'acquisition d'une nouvelle grâce, et qu'autrement on perdra celle qu'on pensera retenir % comme ceux qui, voulant renfermer la lumière, n'enferment que les ténèbres. Ainsi, nous devons veiller à purifier sans cesse l'intérieur, qui se salit toujours de nouvelles taches en retenant aussi les anciennes, puisque, sans le renouvellement assidu, on

» Edit. Y.C: * ...le faire... »

' Idem abrège ainsi : « ... conlinuelle d'espiil, puisqu'aufrcmenr on ne peut conserver la grâce et qu'on perdra celle qu'on prétend retenir... »

n'est pas capable de recevoir ce vin nouveau, qui ne sera point mis en vieux vaisseaux.

C'est pourquoi tu ne dois pas craindre de nous remettre devant les yeux les choses que nous avons dans la mémoire et qu'il faut faire rentrer dans le cœur, puisqu'il est sans doute que ton discours en peut mieux servir d'instrument à la grâce, que non pas l'idée qui nous en reste en la mémoire, puisque la grâce est particulièrement accordée à la prière, et que cette charité que tu as eue pour nous est une prière du nombre de celles qu'on ne doit jamais interrompre. C'est ainsi qu'on ne doit jamais refuser de lire ni d'ouïr les choses saintes, si communes et si connues qu'elles soient; car notre mémoire, aussi bien que les instructions qu'elle retient, n'est qu'un corps inanimé et judaïque sans l'esprit qui doit les vivifier. Et il arrive très-souvent que Dieu se sert de ces moyens extérieurs ^ pour les faire comprendre et pour laisser d'autant moins de matière à la vanité des hommes, lorsqu'ils reçoivent ainsi la grâce en eux-mêmes. C'est ainsi qu'un livre et qu'un sermon, si communs qu'ils soient, apportent bien plus de fruit à celui qui s'y applique avec plus de disposition, que non pas l'excellence des discours plus relevés qui apportent d'ordinaire plus de plaisir que d'instruction; et l'on voit quelquefois que ceux qui les écoulent comme il faut, quoique ignorants et presque stupides, sont touchés au seul nom de Dieu et par les seules paroles qui

' Edit. V. C. : « ... de ces moyens exiérieurs, plutôt que des intérieurs.,.^

les menacent de l'enfer, quoique ce soit tout ce qu'ils y comprennent et qu'ils le sussent aussi bien auparavant.

Le troisième est sur ce que tu dis que tu n'écris ces choses que pour nous faire entendre que tu es dans ce sentiment ; nous avons à te louer et à te remercier également sur ce sujet; nous te louons de ta persévérance et te remercions du témoignage que tu nous en donnes. Nous avions déjà tiré cet aveu de M. Perier, et les choses que nous lui en avions fait dire nous en avaient assurés : nous ne pouvons te dire combien elles nous ont satisfaits qu'en te représentant la joie que tu recevrais si tu entendais dire de nous la même chose.

Nous n'avons rien de particulier à te dire, sinon ^ touchant le dessein de votre maison ^. Nous savons que M. Perier prend trop à cœur ce qu'il entreprend pour songer pleinement à deux choses à la fois, et que ce dessein entier est si long pour l'achever, il faudrait qu'il fût longtemps sans penser à autre chose. Nous savons bien aussi que son projet n'est que pour une partie du bâtiment; mais, outre qu elle n'est que trop longue elle seule, elle engage à rachèvement du resle aussitôt qu'il n'y aura plus d'obstacle, de quelque résolution qu'on se fortifie pour s'en empêcher, principalement s'il emploie à bâtir le temps qu'il faudrait pour se détromper des charmes secrets qui s'y trouvent.

' Edit. V. C siippiime le mot sinon, ce qui donne un sens tout contraire au véritable.

' Il s'agit de la maison de campa?[ne que M. Perier faisait alors bâtir et qui existe encore aujourd'hui à Bienassis, aux portes de Clermont.

Ainsi nous l'avons conseillé de bâtir bien moins qu'il ne prétendait et rien que le simple nécessaire, quoique sur le même dessein, afin qu'il n'ait pas de quoi s'y engager et qu'il ne s'ôte pas aussi le moyen de le faire. Nous te prions d'y penser sérieusement, de l'en résoudre^ et de l'en conseiller, de peur qu'il arrive qu'il ait bien plus de prudence et qu'il donne bien plus de soin et de peine au bâtiment d'une maison qu'il n'est pas obligé de faire qu'à celui de cette tour mystique, dont lu sais que saint Augustin parle dans une de ses lettres, qu'il s'est engagé d'acbever dans ses entretiens. Adieu. B. P.— J. P.

Post-scriptum de Jacqueline : J'espère que je l'écrirai en mon particulier de mon affaire, dont je te manderai le détail; cependant prie Dieu pour son issue ^.

Si lu sais quelque bonne âme, fait la prier Dieu pour moi aussi (a).

Note du P. Guerrier : Cette leUre est écrite de la main de mademoiselle Jacqueline Pascal. — (a) Celte ligne est écrite de la main de M. Pascal. *

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