LETTRE DE JACQUELINE PASCAL A MADAME PERIER SA SŒUR
Gloire à Jésus et au très-saint sacrement.
A Porl-Royal, ce 29 mars 1656.
Ma très-chère sœur.
Le carême ne peut m'empêcher de vous faire ce petit mot, quoique je vous aie déjà écrit vendredi dernier, parce que je n'ai rien que de bon à vous mander. Je crois que vous savez que nous avons le jubilé qui commença hier pour durer quinze jours, pendant lesquels, entre autres bonnes œuvres, il est ordonné qu'on communiera le dimanche 2 avril. Je vous fais ce préambule pour augmenter la joie que vous aurez d'apprendre
np Recueil MS. du p. Guerrier . page 47.
que votre fille aînée doit être confirmée et faire sa première communion ce jour. Elle me l'a dit ce matin, en se recommandant à mes prières avec tant de sentiment qu'elle en pleurait.
Voilà une bonne nouvelle. Mais j'en ai encore une autre qui n'est pas en effet meilleure ; mais elle est plus étonnante. Pour vous la dire telle quelle est, et sans rien accroître ni diminuer, il faut vous raconter simplenient comme ^ la chose s'est passée. Vendredi, 24 mars 1656, M. de La Potterie, l'ecclésiastique, envoya céans un fort beau reliquaire (où est enchâssé, dans un petit soleil de vermeil doré, un cclat d'une épine de la sainte couronne) à nos mères, afin que toute la communauté eût la consolation de le voir. Avant que de le rendre -, on le mit sur un petit autel dans le chœur, avec beaucoup de respect, et toutes les sœurs l'allèrent baiser à genoux après avoir chanté une antienne en l'honneur de la sainte couronne. Après quoi tous les enfants y allèrent l'une après l'autre. Ma sœur Flavie, leur maîtresse, qui en était tout proche, voyant approcher Margot ^ lui fit signe d'y faire * toucher son œil, et elle-même prit la sainte relique et l'y appliqua sans réflexion néanmoins. Chacun étant retiré, on la rendit ^ à M. de La Potterie. Sur le soir, ma sœur Flavie, qui ne pensait plus à ce qu'elle avait fait, entendit Margot
* Edit. V. C. : « ... comment la chose... »
' Èdit. V. C. : « ... de le voir avant que de le rendre"; on le mit... » ' Mademoiselle Marguerite Ver\eT.{Notedu P. Guerrier.)
* Edit. F. C. ; « ... signe de faire toucher... » « Idem : K ... on le rendit... »
qui disait à une de ses petites sœurs : Mon œil est guéri ; il ne me fait plus de mal. Ce ne fut pas une petite surprise pour elle. Elle s'approche et trouve cfue cette enflure du coin de l'œil, qui était le malin grosse comme le bout du doigt, fort longue et fort dure, n'y était plus du tout, et que son œil qui faisait peine à voir avant rattouchement de la relique, parce qu'il était tout pleureux, paraissait aussi sain que l'autre, sans qu'il fût possible d'y remarquer ^ aucune différence. Elle le presse, et au lieu qu'auparavant il en sortait toujours de la boue ou au moins de l'eau bien épaisse, il n'en sortit rien non plus que du sien propre.
Je vous laisse à penser dans quel étonnement cela la mit. Elle ne s'en promit rien néanmoins, et se contenta de dire à la mère Agnès ce qui en était, attendant que le temps fît connaître si la guérison est aussi véritable qu'elle le paraît. La mère Agnès eut la bonté de me le dire le lendemain; et comme on n'osait espérer qu'une si grande merveille se fût faite en si peu de temps, elle me dit que si la petite continuait à se bien porter et qu'il y eût apparence que Dieu la voudrait guérir ^ par cette voie, elle prierait bien volontiers M. de La Potterie de nous refaire la même faveur pour achever le miracle ; mais jusqu'ici il n'a pas été nécessaire. Car encore, qu'il y ait huit jours que cela s'est passé, parce que je ne pus achever cette lettre mardi dernier, il n'y a pas en elle la moindre trace de son mal, et il faut à présent, sans comparaison, plus de foi à ceux qui ne
' Edit. V. C. : « ... rJ'y marquer... » ^ Jdem ; «... la voulut guérir... »
l'ont pas vu pour croire qu'elle ne l'a pas eu, qu'il n'en faut à ceux qui l'ont vu pour croire qu'elle n'en peut avoir été guérie en un moment que par un miracle ^ aussi grand et aussi visible que de rendre la vue à un aveugle. Elle avait outre son œil plusieurs autres incommodités qui en procédaient : elle ne pouvait plus presque dormir de la douleur qu'il lui faisait; elle avait deux endroits dans la tête où Ton ne l'osait peigner ^ parce que cela répondait là; et moi-même, il n'y avait que deux jours, en regardant ^ son mal, il me fît venir la larme à l'œil, et je trouvais qu'elle recommençait à sentir mauvais. Présentement il n'y a rien de tout cela, non plus que s'il n'y avait jamais rien eu. Néanmoins, pour ne nous promettre point des grâces si particulières trop légèrement, on a trouvé à propos de la faire voir à M. Dalançay, qui l'a vue il n'y a pas longtemps et beaucoup depuis qu'on a quitté l'eau de M. de Cbatillon, et qui la trouva si mal qu'il l'a condamna au feu sans hésiter, et nous fit voir clairement la raison qu'il en avait. Il doit venir aujourd'hui sans faute. Dieu aidant, s'il vient assez tôt, je vous manderai le jugement qu'il aura porté et en même temps les raisons qu'il avait * de croire qu'il n'y avait que le feu qui la pût guérir; sinon, ce sera pour mardi. Dieu aidant.
C'est une double joie d'être favorisé de Dieu lorsqu'on est haï des hommes. Priez Dieu pour nous, afin qu'il
* Edit V. C. omet que et dit : « ... en un moment par un miracle... » — Ce qui est un contre-sens.
2 Idem, : « ... où on ne la pouvait presque plus peigner... »
3 Idem : « ... qu'en regardant... »
* Idem omet : qu'il avait.
nous empêche de nous élever en l'un et de nous abattre en l'autre, et qu'il nous fasse la grâce de les regarder tous deux également comme des effets de sa miséricorde. J'ai une joie particulière de n'avoir nulle part ^ à ce miracle : cela fait que ma joie et ma reconnaissance ne sont traversées d'aucune crainte. J'ai cru prévenir votre désir en vous envoyant l'antienne et l'oraison que l'on chanta ^ devant la sainte relique. Je m'en vas de ce pas demander permission de la dire tous les jours en mémoire de ce bienfait, tant que je serai en état de dire mon office ^ Je prétends la dire après matines, mais pour vous, si vous avez cette dévotion, vous le pouvez faire à trois heures après midi, qui est l'heure où il a plu à Dieu de l'opérer, comme c'est celle où il a donné par sa mort une si merveilleuse puissance aux instruments de sa passion. Adieu.
Depuis, M. Dalançay a vu Margot et a jugé la guérison pleine et miraculeuse. Il a remis à huit jours pour en assurer; on n'en dit mot jusque-là.