EXTRAIT D UNE LETTRE DE JACQUELINE A SA SŒUR MA- DAME PERIER
Ce vendredi 51 mars après midi 1656.
.... M. Dalançay est venu ce matin. Mais avant que
' Edit. V.C.: « ... aucune part... »
' Idem. : « ... que l'on chante... »
3 Idem. : « ... de ce bienfait. Tant que je serai en état de dire mon office, je prétends la dire... »
* II« Recueil MS. du f. Guerrier, page 19.
VOUS dire en quel état il a trouvé la petite, il faut vous dire celui où il l'avait vue , premièrement seul avec quelques-unes de nos sœurs, et ensuite en présence de M. Renaudot et de M. Desmarels qui est de la maison de Bailleul. Tous trois sont témoins qu'elle avait non-seulement le coin de l'œil, mais le dessous et la joue ^ visiblement enflés; surtout le coin de l'œil l'était beaucoup ; que quand on le pressait il en sortait de la boue, n'était qu'on l'eût pressé peu auparavant, en quel cas ' il ne sortait que de l'eau plus ou moins épaisse, en moindre ou plus grande quantité une fois que l'autre, sans règle , mais jamais on ne le pressait ^ sans faire sortir quelque cbose, pourvu qu'elle eût demeuré la longueur d'un pater* sans le presser. Lorsqu'on l'avait bien pressé, l'enflure ne paraissait plus, mais elle revenait petit à petit en commençant un quart d'beure après, et en deux ou trois heures elle était revenue comme devant; lorsqu'on le pressait bien, il en sortait de la boue par l'œil et par le nez, mais non pas en assez grande quantité pour désemplir cette poche qui ne paraissait pins, car elle était fort grosse; ce qui flt juger à M. Dalançay que sans doute il y avait quelque autre issue ^ par où il s'en déchargeait une partie. Il lui fit ouvrir la bouche, et après avoir bien regardé il connut^ que l'os du nez était percé et qu'une partie de
» Edit. V. C. : « ... le dessous âe la joue... »
- Idem: « ... auquel cas... »
3 Edit. V. C. : « ... mais on ne le pressait point sans... »
* Idem : a ...du pater... »
^ Idem. : « ... une autre issue... »
^ Jdem. : « ...el après l'avoir bien regardée, il reconnut... ■
celle ordure enlrait dans sa gorge par celle ouverlure ; et en effet, sur-le-champ même S il eu lira de toute espèce avec sa spatule, ce qui faisait qu'on ne lui pressait plus son œil sans horreur parce qu'on savait qu'il en coulait autant dans la gorge qu'il en sortait par l'œil. Outre cela il sortait une très-mauvaise senteur de son œil et de son nez. Voilà ce qu'il avait vu, il y a environ deux mois, et qui lui fît conclure qu'il ne fallait point différer à y mettre le feu ce printemps, parce que cet os percé ne ferait que se pourrir de plus en plus, et pouvait avoir de si mauvaises suites qu'on n'osait quasi me les dire, comme de lui faire tomber le nez et pourrir la moitié du visage. Il ne désespérait pas néanmoins de la guérir par le moyen du feu , mais il n'en assurait point aussi, et assurait qu'il était impossible qu'aucun autre remède humain le pût faire. Voilà l'état auquel il l'avait vue; à quoi il faut ajouter que tout cela était encore beaucoup augmenté depuis ce tempslà, de sorte que sa maîtresse m'a dit aujourd'hui que quand elle la mena baiser la sainte relique, elle n'avait nulle pensée de son œil, mais qu'elle s'en avisa en la voyant approcher à cause de l'horreur qu'il lui fit, tant il était mal ; et que la douleur qu'on lui faisait eu.la peignant était si grande qu'elle lui faisait beaucoup pleurer les yeux malgré elle.
Ce matin donc M. Dalançay étant venu , on la lui a présentée, sans lui rien dire. 11 s'est mis à la regarder de tous côtés sans rien dire ; il lui a pressé l'œil ; il a
* Edit. V. C. omet : sur-le-champ même.
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fait entrer sa spatule dans le nez, et à toiU cela il était bien étonné de ne trouver rien du tout. On lui a demandé s'il ne se souvenait pas du mal qu'il lui avait vu. Il a répondu bien naïvement : « C'est ce que je cherche; mais je ne le trouve plus. » Je l'ai prié de lui regarder * dans la bouche ; il l'a fait, il y a porté sa spatule, et y a si peu trouvé qu'il s'est rais à rire et a dit : « Il n'y a rien du tout. » Sur cela ma sœur Flavie lui a dit ce qui s'était passé. Il l'a fait répéter- plus d'une fois, car c'est un homme fort sage et prudent; et après avoir écouté paisiblement et avoir demandé si cela s'en était allé sur l'heure et que l'enfant même a répondu qu'oui, il a dit qu'il donnerait quand on voudrait son attestation qu'il était impossible que cela se pût faire sans miracle. Il ne veut pas affirmer^ non plus que nous que le mal ne reviendra point, parce qu'il n'y a que Dieu qui le sache ; mais il assure que pour le présent il n'y en a point du tout et qu'elle est en parfaitement bon état. Voilà ses propres termes * ou l'équivalent. Il nous a néanmoins exhortées à n'en faire pas de bruit pour le présent et à renfermer les mouvements de notre reconnaissance dans notre maison autant que cela se pourra, de peur des faux jugements. Il ne s'est pas expliqué davantage; mais nous avons bien entendu qu'il voulait dire que notre heure n'était pas encore venue, et que c'est à d'autres à qui il faut dire : C'est ici votre
i Edit. V. C. : « ... de regarder... » ' Idem : « ... Il lui a fait répéter. 3 Edit. V. C. : « Il ne veut pas assurer... » * Idem : «, ...les propres termes... »
heure. Je désire de tout mon cœur que le reste ne leur convienne pas comme il semble, car on peut bien appeler ténèbres tout ce qui s'oppose à la lumière de la vérité. Sur cela, il a exhorté la petite à profiter d'une si grande grâce, et sa maîtresse nous a dit que rien ne lui ferait mieux croire que c'est un miracle que de voir que Dieu semble la changer et qu'elle est abonie depuis ce temps-là.
Je ne sais plus rien de la visite de M. Dalançay, car, comme j'avais su tout ce que je désirais je les ai quittés et je suis sortie seule pour te le conter bien à la hâte, car je n'ai point de temps. Adieu, priez le Seigneur qu'il me fasse la grâce d'avoir de bons yeux dans le cœur, bien sains, bien purs, bien clairvoyants. Il faut encore que je vous dise que toutes les fois qu'on parlait du mal de Margot devant madame d'Aumont , elle souhaitait qu'elle mourût pour ne pas tant souffrir, et que quand on parlait de miracles peu assurés, elle disait que si ce mal guérissait par l'attouchement de quelques reliques, ce serait vraiment celui-là qui serait un miracle.
Mon frère a reçu votre lettre de change *.
* Edit. V. C. omet cette ligne.