‹ Lettres, opuscules et mémoires de Madame Périer et de Jacqueline, soeurs de Pascal, et de Marguerite Perier, sa nièceChapitre 88 sur 97 · LETTRE DE LA. SŒUR JACQUELINE DE SAINTE-EUPHEMIE A · texte numérisé non relu

LETTRE DE LA. SŒUR JACQUELINE DE SAINTE-EUPHEMIE A

Gloire à Jésus au très-saint sacrement.

A Port-Royal du Saint-Sacrement, ce 24 octobre 1656.

Ma très-chère sœur,

Je ne doute point que la joie de mon frère n'ait surmonté sa paresse et qu'il ne m'ait prévenue en vous mandant la conclusion du miracle dont je ne puis vous mander aucunes circonstances, si non qu'il y a huit ou dix jours que la petite fut vue juridiquement par des chirurgiens d'office en présence de M. l'Offîcial, à cause de quoi on la fit sortir avec sa sœur en habit du monde, et que hier ou aujourd'hui il a prononcé la sentence, je ne sais si cela s'appelle d'approbation ou de vérification du miracle, de sorte que nous chanterons vendredi, Dieu aidant, un te Deum solennel avec une messe d'actions de grâce. La petite sera dans l'église du Dehors avec un cierge allumé , et ainsi nous nous efforcerons de faire paraître une partie de la reconnaissance que Dieu nous met au cœur- pour un si grand prodige, dont Faction de grâces se trouve heureusement pour nous unie à celles que nous rendons à Dieu tous les ans de celle qu'il nous a faite en nous associant à l'institut du saint sacrement, dont on reçut céans l'habit le 24 d'oc-

1 II" Recueil MS. du P. Guerrier, pag. 20. » Edit. V. C. : a ... nous init au cœur... »

lobre 46 ou 47. Et depuis ce temps on en a fait un mémoire solennel tous les ans au jeudi plus proche du 24 de ce mois K II me semble que ce mélange de la sainte Eucharistie avec un des instruments de la passion, et des actions de grâces à quoi l'un et l'autre nous oblige nous représente de grandes choses... Il n'appartient qu'à Dieu d'agir en Dieu en tirant les plus grands biens des plus grands maux, et la plus grande joie de la croix la plus sensible. Prions-le qu'il nous fasse la grâce de nous laisser toujours - conduire en aveugle à un guide si ^ assuré.

Tout le monde murmure contre M. Perier de s'en être allé dans le lenips où * il fallait venir : chacun dit qu'il était bien hâté et que cela serait le mieux du monde s'il était présent à la cérémonie; mais la mère Agnès n'est pas de ce sentiment, elle dit que cela est bien mieux ainsi, et que Dieu veut montrer que comme il a bien guéri ^ sa fille sans lui, il n'a que faire de lui pour en publier le miracle. Voilà ce qu'il a gagné à n'avoir pas six jours de patience, et outre cela il a perdu l'exercice de sa charge de vérificateur des miracles qui lui en eût donné, à ce que l'on dit, plus que jamais, parce qu'il s'en fait très-souvent. Je n'en sais plus à présent qu'il n'est pas ici sinon un qui arriva environ ^ vers la rentecùle, en la personne d'une petite Glle qu'on

* Idem : « ... plus proche le 24 de ce mois... » 2 Edit. V, C. omet : toujours. — ^ Idem omel : $i. ^ Idem : « . . qu'il fallait venir... » ' Edit, V. C. : « ... est mieux... » « ... a guéri... » 6 Idem omet environ.

nomme Marie Guérin. Elle fut mise il y a quatre ans chez une fille âgée \ nommée madame de Courbe, paroisse de Saint-Severin, qui prend des pensionnaires. Cet enfant, âgé de cinq ans et demi, avait été placé là par des personnes de condition qui ne veulent pas être nommées, parce qu elles le font par charité, et cette petite fille ne sait ni qui elle est, ni d'où elle est. Cet enfant, dès lors, avait une très-mauvaise senteur au nez, quoiqu'il ne soit point plat, et elle a toujours augmenté de telle sorte qu'on ne la pouvait plus souffrir à table commune. On la fit voir à un chirurgien dont j'ai oublié le nom, qui n'eut pas la moindre espérance de la guérir, de sorte qu'on ne lui faisait aucun remède que de lui laver la bouche et le nez avec de l'occicrat ^ qu'on lui faisait respirer, jusqu'à ce que environ la fête de la Pentecôte dernière ^ madame de Courbe, à la persuasion de mademoiselle Pariseau, sa cousine germaine (qui a été gouvernante de mademoiselle de Liancourl), et je crois de M. Jean le Petit, libraire, son neveu, la mena céans en dévotion à la sainte épine; depuis ce jour-là cette mauvaise odeur cessa si absolument qu'elle n'en avait aucun reste. Environ huit jours après elle revint un peu, sur quoi madame de Courbe prit dessein de la ramener, et incontinent qu'elle l'eut dit à l'enfant, la mauvaise odeur cessa tout à fait et n'a aucunement paru. Depuis elles vinrent céans toutes deux en rendre grâces, et on me les fit voir

^ Idem : «... chez une perso)ineii'j,i^o.... »

2 Idem : de Vobsccrat... » — * Idem : « ... jusqu'en- iron h ïùie de la Penlecôte dernière. Madame,.. »

il y a dix ou douze jours. Madame de Courbe craignant de n'être pas crue parce qu'on ne la connaissait point céans, amena M. le vicaire de Saint-Severin qui voulut bien prendre celte peine pour rendre gloire à Dieu et témoignage à la vérité.

Un jardinier de nos voisins, qui ne nous aimait pas trop, je ne sais pourquoi, se trouvant ces jours passés avec M. de Saint-Gilles, ou quelque autre de ces messieurs, lui dit en son patois, tout en grondant : Je devrais pourtant Lien les aimer, car j'ai été guéri dans leur église d'un grand mal d'œil à quoi je ne savais plus que faire ; je suis le second miracle qui s'y est fait.

Il y a aussi une religieuse de Troye, en Champagne, qu'on dit avoir été guérie d'une fistule avec mauvaise odeur comme la petite K J'espère que nous en saurons les particularités, car madame Duplessis Guénegaud y est allée exprès pour le vériGer.

EXTRAIT d'une LETTRE DE LA SŒUR JACQUELINE DE SAINTE EUPHÉMIE A MADAME PERIER ^.

Gloire à Jésus, au très-saint sacrement.

A Port-Royal du Saint-Sacrement, ce 30 octobre 1656.

Ma très-chère sœur, Mon frère ne manquera pas de vous envoyer

^ Edit. V. C. dit : « ... comme \a peste, ^> au lieu ùe : « comme la petite, » c'esl-à-dire Marguerite Peiier, 2 Ile Recueil MS. du P. Gueirier, page 22.

des imprimés de la sentence par laquelle, comme vous verrez, monsieur le grand vicaire nous ordonne de clianler une messe d'action, de grâces, le vendredi 27 de ce mois. On nous fit commencer cette solennité dès la veille où nous chantâmes vêpres de la sainte couronne. De quoi nous fîmes office double le vendredi en chantant touteslcs heures, et les chantres tenantle chœur comme aux grandes solennités. Ma petite sœur Marguerite (qui ne s'appelle plus Margot) était au chœur parmi les novices, parce que c'était sa fête (car les petites n'y viennent pas d'ordinaire), alin que rien ne manquât à la cérémonie. Le lendemain il se trouva dès le grand malin quantité de monde à l'église quoiqu'il plût beaucoup. On fit dans notre chœur un petit autel, contre la grille qui demeura ouverte, paré de blanc ^ et couvert d'un beau voile de calice, sur quoi notre mère posa le reliquaire de la sainte épine environnée de quantité de lumières, où M. le grand vicaire qui faisait la cérémonie le vint prendre avec la croix accompagné de seize diacres qui tenaient des cierges, et il le porla en cérémonie couvert du dais comme à la procession du saint sacrement jusqu'à l'autel, deux diacres l'encensant continuellement, où il la posa sur un petit tabernacle bien paré qu'on avait fait exprès. Cependant toutes les sœurs, avec leurs grands voiles baissés, chaulèrent à genoux devant la grille, l'hymne Exile FiliœSion,e[c., Tantienne 0 Corona, avec des cierges allumés, aussi bien que la petite guérie qui était devant notre chœur

^ E(ïit. V. C. omet ces mots : paré de blanc.

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devaiil la grille, Imbilléc en séculière forl proprcmcnl, niais fort niodeslcmeiU avec une robe grise et urui coiîTe, et à genoux sur deux grands carreaux, alin qu'elle pût elrc ' assez haute pour être vue d'une foule de peuple qui grimpaient^ où ils pouvaient pour lavoir. Ensuite de quoi on ôla ^ Tautel, et M. le grand vicaire dit la sainte messe, qui fut chantée, de la sainte couronne avec beaucoup de solennité, pendant quoi le milieu de la grille demeura ouvert, afin que le peuple eût la consolation de voir la petite qui était proche sur un priedieu couvert d'un tapis, avec un cierge allumé devant elle, et une chaise pour s'asseoir quand elle en avait besoin. Elle demeura là avec autant d'assurance que si c'eût été sa place ordinaire, se levant et s'agenouillant quand il fallait...., avec autant de modestie que si elle eût été bien dévote, et d'aussi bonne grâce que si on lui eût bien fait étudier. A la préface on l'ôta pour la communion des sœurs qui dura fort longtemps, parce que toutes celles à qui leur santé et leur occupation l'avaient pu permettre, s'étaient réservées pour cette messe qui fut fort solennelle, le célébrant y étant accoujpagné de ses diacres et de six acolytes avec des cierges allumés. La messe étant achevée, on ouvrit la grille eulièrc, on remit le prie-dieu, et nous descendîmes toutes dans * les chaises des novices avec des cierges à la main ; le Te Deum fut chanté, pendant quoi le

1 Edit. r. C. : « ... afin qu'elle fût... »

2 IJcm : « qui y giimpaient... » — 3 idem: a ... on ôte... »

* Edit. V. C. omet dans et dit : «... nous descendîmes toutes les chaises... » — Ce qui fait un sens assez bizarre.

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célébrant, après avoir encensé la sainte épine ^ Tadora le premier, puis la donna à baiser à tous les minisires de l'autel, ensuite de quoi on le supplia de s'aller reposer parce qu'il était plus de midi. Un des prêtres la prit pour la faire baiser au peuple. Nous refermâmes la grille et cbanlàmes Sexte pour acliever la solennité du malin, qui dura jusqu'à l'après-Jinée où nous ne fîmes que mémoire des saints apôtres saint Simon, saint Jude, ayant eu ordre de faire vêpres entières de la sainte couronne. Voilà tout ce que je sais, sinon qu'il faut ajouter que le temps étant devenu plus beau pendant la cérémonie, l'église ne désemplit pas tout le matin % et qu'on vendit un si grand nombre des sentences de M. le grand vicaire, qu'on estime qu'il y en eut pour 400 francs à un sou la pièce, seulement dans la cour qui est devant la porte de l'église. Je n'ai ni le temps ni le pouvoir de vous dire mes sentiments sur ce sujet : je crois que vous en jugez par les vôtres. Tout ce qui regarde Dieu est ineffable et s'apprend ^ beaucoup mieux par l'expérience que par des paroles. Prions Dieu seulement qu'il nous fasse avoir toujours présente au cœur une si grande merveille, et que le temps ne la fasse point vieillir à notre égard, puisqu'il ne sera pas moins admirable dans dix ans d'ici qu'un si grand mal ait été guéri en un instant que dans l'instant où il le fut \ Il faut que je quitte par nécessité, je ne vois plus

» Edit. V. C. :» ... après avoir adoré la sainte épine l'atlora... »

2 Idem : « ... ne désemplit |)as le matin... »

3 EdiL V. C. : « ,.. s'entend... »

♦ Idem : a où il se fit... »

goude que pour vous dire que madame Daumont qui a beaucoup de bonté pour nous tous, vous envoie le portrait de ma petite sœur Marguerite en taille douce, ne doutant point que vous n'ayez bien envie de l'avoir. On lui a fait toucher la sainte épine. Adieu, etc.

LETTRE DE LA SŒUR JACQUELINE DE SAINTE EUPHEMIE A LA MÈRE DE SAINT JEAN, SUR LA MORT DE LA SŒUR ANNE-MARIE DE SAINTE EUGENIE ^

Ma très-chère sœur, vous auriez sujet de vous plaindre de moi si je ne vous allais trouver pour me consoler avec vous de la perte commune de notre pauvre enfant. Je vous puis assurer que peu de choses sont plus capables de me toucher, et que j'ai vivement ressenti les souffrances de sa maladie, et encore plus sa séparation ; quoique je vous avoue que l'un el, l'autre sont accompagnes de tant de sujets de consolation, que je ne sais en vérité lequel est le plus grand et le plus juste, de la douleur que je sens en perdant une personne à qui j'étais plus unie , ce me semble , que par la chair et le sang, ou de la joie et de la reconnaissance des grâces que Dieu a faites à une personne à qui j'étais si obligée d'en désirer.

Sa !)onne disposition a paru principalement au pliîs fort de son mal, et il semble que Dieu n'ait soutenu sa

1 mémoires poitr se vir à Vhhtcirc (\e Pûrl-Ro]jnl, et à la Vie de lu M. Al (jéliqus. Uirecbl 1742, tome III, page 51G. La sœur tie Ste Eiiucnie clail la deniièi'O iiilc «J'Aiiiaiii I d'Aiicliily.

vie (liiraiil ces derniers huit jours contre toute apparence, que pour nous faire connaître ce qu'il a fait en sa faveur. Elle n'a été pleinement persuadée qu'elle mourrait que deux heures avant sa mort; et cela fait mieux voir que ses honnes dispositions élaient solides , et qu'elles ne naissaient pas de cette crainte que donne un péril que l'on voit présent. Car elle a toujours espéré d'en revenir, mais elle ne l'a point souhaité ; et particulièrement depuis le dernier voyage de M. Singlin, elle a eu plus d'envie que de crainte de la mort.

La pauvre enfant se trouvant fort mal le jour de la Sainte Croix, alla communier comme en viatique, avec un peu de crainte pour le succès d'un mal qui commençait violemment, mais d'ailleurs hien disposée, principalement en ce qu'elle avait de la joie d'être malade comme une pénitente ; et sa plus grande crainte, après celle de la mort, était de n'user pas hien de sa maladie et de ne souffrir pas assez patiemment. Dieu lui a fait la grâce dans la suite de lui ôter entièrement la première, et tout le sujet qu'elle avait de l'autre : car elle a été si douce et si honne malade qu'elle a donné une édification générale à toutes celles qui l'ont servie.

Ce qui nous donne sujet de croire qu'elle ne le faisait que par vcrlu, et que c'était plus un ouvrage de la grâce que l'effet de l'ahattement de la nature, c'est que m'étant aperçue, il y eut lundi huit jours, qu'elle faisait grande difficulté de prendre une tisane à qui, selon les apparences, on doit le reste de sa vie depuis ce jour-là jusqu'aujourd'hui, et qu'au lieu qu'elle huvait son eau ordinaire avec empressement pour se rafraîchir, elle

ne prenait celle-ci i[ue goiiUe à goulle , je lui dis [doucemeiil néanmoins) que puisque Dieu lui avait envoyé celle maladie connue une pénilence, elle devail y con- Iribuer en prcnanl de bon cœur tous les remèdes qui en étaient les suites nécessaires.

Cela fit tant d'impression sur son esprit que depuis ce temps-là, elle a pris tout ce qu'on lui a présenté ; et Dieu lui a fait la grâce de lui donner un si grand sentiment de pénilence, qu'elle ne pouvait souffrir qu'on la plaignît sans faire violence à la grande difficulté qu'elle avait à parler, pour dire qu'elle ne souffrait rien, et pour comparer son mal à celui de quelques autres qu'elle croyait être plus grand, faisant entendre que le sien n'était rien.

Elle a témoigné jusqu'à la fin une grande reconnaissance des services qu'on lui rendait, et cela par esprit d'humilité etde pénitence : ce qu'elle regardait vraiment comme une chose qui ne lui était pas due. Elle se plaignait souvent de ce que son abattement l'empêchait de s'appliquer à Dieu; et hier elle me dit avec grand scrupule^ : « Mais nedirai-je donc pasuneheure d'office?» Je lui dis que sa maladie lui tenait lieu de tout; sur quoi elle réponditen soupirant : « Gela serait vrai si jela souffrais « comme il faut, mais j'y fais bien des fautes. » Et sur cela elle me parla de quelque impatience qui n'était rien. Je lui dis que le même mal qui lui faisait faire ces sortes de fautes en était le remède, et que pour son office il suffirait qu'elle fit le signe de la croix quand

1 Hdit. V. C... « et alors elle me dit avec un iirand...

elle aurait l'esprit assez présent pour penser qu'il est heure de le dire. Cela la mit en paix, ou plutôt cela la laissa en paix : car par la grâce de Dieu elle ne l'a jamais perdue.

Elle se confessa hier au soir par occasion , car nous ne la croyons pas si proche de sa fin; et je crois qu'elle le fit avec une présence d'esprit toute particulière. Car même la dernière fois qu'elle vit M. Singlin, elle lui parla avec autant d'étendue et de lumière qu'elle ait jamais fait : et ce matin elle en avait tant et parlait si librement, que rien ne m'a plus surprise que lorsqu'on nous a dit, en sortant de la grand'messe, qu'elle commençait à râler. Nous y avons couru et nous l'avons trouvée commençant son agonie, mais avec tant de connaissance que j'en ai eu grand'peur, craignant que la vue et l'approche de la mort ne la troublât. Mais Dieu lui a fait bien plus de grâce que je n'eusse osé l'espérer.

Depuis cela je ne l'ai plus quittée ni la mère prieure aussi : ce qui la consolait beaucoup, parce que nous lui disions de fois à autre quelques paroles pour la faire penser à Dieu. Sur le midi, elle s'est tournée vers moi, connaissant bien que j'étais touchée de son élat, et elle m'a dit : « Voilà voire pauvre enfant bien mal. » Je lui répondis : « Il est vrai, elle souffre beaucoup : » Car elle était dans une grande agitation. « Oui, reprit-elle, « mais cela n'est rien, pourvu que je puisse espérer de « satisfaire à Dieu. » J'ai tâché sur cela de lui donner confiance, et un peu après elle m'a dit : « Que je suis consolée de mourir cnlre vos mains! •) Cela m'ayanl

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fait voir qu'elle connaissait l'élat où elle était, je lui dis que la mère supérieure était allée quérir M, de Saci. Elle en a eu grande joie, et quelque temps après elle nous a dit : « M. de Saci ne vient point ; » et puis aussitôt elle s'est reprise et nous a dit qu'il ne fallait pas le presser de peur de l'incommoder. Je l'ai pourtant fait venir, voyant qu'elle baissait toujours.

Pendant qu'on élait allé avertir M. de Saci, elle m'a dit : Commencez toujours les prières ; ce que j'ai fait. La pauvre enfant y a toujours répondu, baisant toujours la croix qu'elle tenait. Le pouls lui étant revenu plus fort, on a cru que cela pourrait encore durer ; de sorte que M. de Saci et la communauté se sont retirés. Après cela je lui ai demandé si elle n'avait pas grande confiance en la miséricorde de Dieu. Elle m'a répondu avec un grand sentiment : Je ne sais si je suis digne de l'avoir. Je lui ai dit que l'on ne pouvait en avoir trop puisque elle était infinie. Elle l'a bien compris. Je lui ai ensuite demandé si elle n'avait pas grande joie de mourir religieuse, et elle a fait effort pour me témoigner combien elle reconnaissait celte grâce. Peu de temps après la mère prieure a dit aussi auprès d'elle une oraison qu'elle a écoutée fort attentivement.

La voyant en cet état, nous avons cru devoir lui faire recevoir encore une fois le saint viatique, quoiqu'elle l'eût déjà reçu avec l'extrême-onction le quatorzième jour de sa maladie. Elle en a témoigné grand désir, et je crois que ce sont les dernières paroles que celles qu'elle dit à ce sujet. Car aussitôt après, couime on apprêtait la cbambre pour cela, elle a tourné à la

mort si vile qu'on n'a ou le loisir que d'appeller ' M. de Saci et la comniunaulé, qui n'ont pas plutôt été dans la chambre qu'elle a expiré si doucement qu'on ne l'a presque pas aperçu.

Voilà, ma chère sœur, ce me semble, de grands sujets de consolation. Je ne puis vous en dire davantage parce qu'on attend les lettres, etc. De Port-Hoyal des Champs, ce 7 octobre 1660.

LETTRE DE LA SŒUR JACQUELL\E DE SAIME EUPHEiMIE A M. PASCAL, SOi\ FRERE \

Gloire à Jésus, au très-saint sacrement.

Ce 16 novembre 1660.

Bon jour et bon an, mon très-cher frère; vous ne doutez pas que je ne vous l'aie souhaité de bon cœur dès le commencement, quoique je n'aie pu vous le dire qu'à la fin; je m'assure que vous vous étonnez d'être prévenu; mais il était raisonnable que le vœu finit par où il avait commencé, et que je vous assurasse que cette année que j'ai donnée à Dieu de bon cœur ne vous a rien ôté de tout ce que vous pourriez attendre de moi devant lui. Mon Dieu! quand je pense combien celle séparation, qu'il semblait que la nature devait appréhender, s'est passée doucement, et combien cette année a été tôt passée, je ne puis m'empécher de désirer l'éternité, car en vérité le temps est peu do chose. Mais

1 Edit. V. C... « (Vavertir M. de Saci..» ' II« Recueil MS. du P. Guerrier, page 47.

je ne veux pas urengager dans un discours qui nous mènerait bien loin, et où je suis entrée sans y penser, car je ne vous écris ni pour cela ni môme ponr me donner celte consolation, puisqu'elle serait bien indigne d'une religieuse qui n'en doit cbcrcber qu'en Dieu; ni aussi pour vous donner quelque satisfaction, car je ne crois pas être digne de cela ; mais c'est seulement et uniqnement pour vous congratnler de ce que vous êtes devenu père de famille en une des manières dont Dieu mcnie est notre père S et pour vous demander pardon en même temps de la peine que je vous ai donnée en cela, car c'est moi qui vous l'ai procuiéc, et j'ai bien peur que vous en soyez incommodé. Je l'ai fait dans rassurance que j'avais que vous en auriez bien de la joie, et que le soin et i'incommodilé qne vous en anriez ne durerait pas, parce que M. U... serait bien lot en élat de reprendre ces enfants; et, en effet, je crois que vous pouvez les renvoyer quand vous voudrez, pourvu seulement que vous lui en donniez avis. Je vous supplie très-liumblement de les saluer de ma part, et M. Duîac aussi. Pour vous, je ne vous dis rien ; vous devez juger de mes sentiments par les vôtres, et vous assurer que je suis toute à vous en celui qui nous a plus unis par sa grâce ^ que par la nature.

1 Èdit. V. C. : « ... dont Dieu est noire père... »

2 Edit. F. C. : .) ... par la grâce... »

oOs Jacqueline pascal.

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