LETTRE DE L\ SŒUR JACQUELINE DE SAINTE EUPHEMIE, A MADAME PERIER
Gloire à Jésus, au très-saint sacrement,
A Port-Royal des Champs, ce 24 mars 1661 .
La retraite de ce temps peut bien m'empêclier de vous faire une ample lettre % ma chère sœur, mais elle ne peut pas me dispenser de vous écrire, puisque je n'ai rien à vous mander que de saint et des effels de la grâce de Dieu dont il nous a donné les arrhes ^ en un tel jour qu'aujourd'hui, car vous savez que la guérison des corps n'est que comme un morceau pour parler ainsi, qui nous promet infiniment plus que ce qu'il vaut*. Cela commence à se trouver vrai en deux manières, car au lieu que par cet épouvantable miracle il n'y a eu qu'une de vos filles guérie % nous avons sujet d'espérer^ que toutes les deux seront préservées de la corruption du monde. L'aînée a fort bien parlé à M. de llebours ; et pour la jeune, elle est si fervente que si cela continue on ne pourra pas se dispenser de la mettre au noviciatdevantl'âge, si vous avez tousdeux- dessein delà donner àDieu comme je le crois. EUedit que son miracle estunprivilégeparticulier, et eneffet difficilement cela
^ II» Recueil MS. du P. Guerrier, page 21.
2 Edit. V. C. : « ... de faire une ample leUre... »
^ Idem ; « . . des arrhes.
* Idem : « ... inlinenient plus qu'il ne vaut... »
s Idem : «... qu'une de nos 11 lies de guérie... »
6 Idem: « ... nous avons /îeMd'e.'^pérer... •
■< Idem omet : tous deux»
lirera-l-il à conséquence. Et pour votre fils aîné, il a
été trouver M. de S 'h qui il a déclaré son cœur, et
lui a témoigné qu'il a un éloignement enlicr du monde
et qu'il ne pense qu'à se donner à Dieu. M. S fit
tout ce qu'il put pour le tenter, jusques à lui dire que M. son père étant si honnête homme et si grand justicier, il avait tout sujet d'espérer qu'il l'imiterait, et que ce n'était pas un service peu agréable à Dieu que de rendre bien la justice, tout cela ne l'ébranla point, et
il le fut encore moins après; car M. S le voyant si
ferme se mit de son côté, et le confirma autant qu'il put dans son dessein qui est fort bon, car sa vue est de se joindre à M. de Tillemont et à M. du Fossé qui sont deux aussi honnêtes gens qu'il s'en puisse voir\ M. S.... m'a ordonné de vous mander cela nonobstant le carême, pour vous réjouir tous deux, et pour vous porter à rendre des grâces^ à Dieu, etc.
LETTRE DE LA SŒUR JACQUELINE DE SAINTE EUPHEMIE, A MESDEMOISELLES PERIER, SES NIECES*.
Gloire à Jésus, au très-saint sacrement,
Cei7juiîH66l.
Mes très-chères sœurs,
Je ne sépare point ma lettre, parce que Dieu me
^ M. Singlin.
2 Edit. V. C. : « ... gwe Ton puisse voir...»
3 Idem : « ... a rendre grâces... »
* I^r Recueil MS. du P. Guerrier, pag ccccxc.
donne celle consolalion, dans ma douleur*, de vous voir parfailemcnl unies dans le dessein d'être enlièrcment à Dieu. Je le supplie de loiit mon cœur de vous affermir de plus en plus clans celle disposilion ; mais, mes chères sœurs, vos aclions et voire fidélilé à suivre les lumières que vous avez reçues doivent êlre les plus efficaces prières de loules% et il est sans doute cpie sans celles-là les nôtres seront peu écoutées de Dieu. Je sens une joie extraordinaire quand je me souviens des bonues dispositions qui sont marquées dans vos lellres, cl comme je ne souhaite aucuns biens ni aucuns avantages à mes amis que les éternels, j'ai une grande joie quand je les y vois tendre. Mais, mou Dieu , mes chères sœurs , qu'il y a encore peu que vous êtes dans le monde ! Je loue Dieu de ce que le peu que vous en avez déjà vu vous déplaît ; mais si vous n'y prenez garde, et >A vous ne vous armez d'une prière et d'une vigilance continuelle, vous vous trouverez insensiblement déchues des sentiments où vous êtes à présent. C'est pourquoi , mes chères sœurs , séparez-vous du monde le plus qu'il vous sera possible. Vous êtes avec des pei*sonnes si remplies de piété et qui sont si affectionnées à saint Bernard, qu'elles ne s'offenseront pas que vous suiviez son conseil. Il avertit les âmes qui veulent être les vraies épouses de Jésus-Christ, de ne pas se contenter de fuir le monde, mais même leurs amis et ceux de la même maison et enfin toutes les créatures, parce
i Voyez la leUiv suivante.
2 Edit. Y. C. : « ... les plus eUicaces preuves île toutes, » — nonsens.
LKTTRES. 401
que le fils de Dieu veut nous trouver dans la solitude pour parler à noire cœur. Je n'entends pas néanmoins que vous deveniez farouches et que vous fuyiez tout le monde, mais que vous soyez fidèles à le faire aussitôt que la nécessité absolue ne vous y retiendra plus ; et que dans le temps que vous serez dans les compagnies, vous y dérobiez souvent de petits moments pour parler à Dieu, comme il est dit si admirablement dans le Cœur nouveau^. Je ne m'aperçois pas, mes chères sœurs, que je fais une chose bien étrange de vous donner des avis au lieu où vous êtes; je n'y viens que de penser. Profitez bien des avis et des secours que vous recevrez de monsieur votre hôte ; c'est le meilleur que je puisse vous donner, dans le lieu où vous êtes. Priez Dieu pour moi, je vous en supplie, mes chers enfants, et vous assurez que je suis de tout mon cœur toute à vous. La mère prieure vous salue, et vous assure qu'elle ne vous oubliera point devant Dieu. Saluez M. Perier de ma part, je vous en supplie.
Suscription : Pour mes chères sœurs Perier, à Paris.
* Ouvrage de M. de SainUCyran.
402 JACQUiiLlNE PASCAL.
LETTRE DE LA SŒUR JACQUELLNE DE SAINTE EUPIIÉMIE PASCAL A LA SŒUR ANGÉLIQUE K
Ce 23 juin 1G6I.
Ma Irès-clière sœur,
Le peu d'état qu'on a fait jusqu'ici de nos difficultés sur toutes les affaires qui se passent % m'empêcherait de les proposer encore à présent, voyant combien peu on s'entend de loin, si la chose pouvait se différer. Je crois être obligée de vous dire que toutes celles que j'écrivis à notre mère ne regardaient que le mandement qui nous était tombé entre les mains par le plus grand hasard du monde, et je dirais par un effet de la providence de Dieu, si on avait quelque égard à nos peines et si cela eût eu quelque effet ' ; car tout le monde se trouve présentement dans le même sentiment, encore que * nous entendions fort bien que l'on prétend que notre signature ne nous demande que le respect, c'està-dire le silence pour le fait et la croyance pour ce qui
* Ile Recueil MS. du P. Guerrier, page 193. La lettre était adressée de Port-Royal des Champs à la sœur Angélique de St-Jean, fille d'Ar^ nauld d'Andilly, sousprieure à Port-Royal de Paris.
Cette lettre de Jacqueline se trouve imprimée dans plusieurs recueils, et particulièrement dans l'Histoire des persécutions des religieuses de Port-Royal, mais avec toutes sortes d'altérations et de suppressions. M. Cousin a reproduit ce texte altéré dans son li\Te intitulé Jacqueline Pascal, page 401 : nous indiquons au bas des pages, en renvoyant à cette édition, les altérations et suppressions principales.
^Edit. V. C. ; k sur les affaires présentes... »
3 Idem: « ... si on avaiteu pZu« d'égard à nos peines et guc cela...»
* Idem omet : car tout le monde se trouve présentement dans le même sentiment encore que. Et recommence un alinéa par : Nous entendions etc.
LïïTTUKS. 405
est de la foi ; mais il n'est plus temps S et la plupart désiraient de tout leur cœur qu'il fût pire , sachant bien qu'il n'en fallait pas espérer, dans le temps où nous sommes, un meilleur % parce que néanmoins on le rejetterait avec une entière liberté; au lieu que plusieurs seront comme contraints de le recevoir, et qu'une fausse prudence et une véritable lâcheté le fera embrasser à plusieurs autres comme un moyen favorable de mettre aussi bien leur personne que leur conscience en sûreté ; mais pour moi, je suis persuadée que ni l'une ni l'autre n'y sera par ce moyen. 11 n'y a que la vérité qui délivre véritablement, et il est sans doute qu'elle ne délivre que ceux qui la mettent ellemême ^ en liberté en la confessant avec tant de fidélité qu'ils méritent d'être confessés eux-mêmes et reconnus pour de vrais enfants de Dieu.
Je ne puis plus dissimuler la douleur qui me perce jusqu'au fond du cœur de voir que les seules personnes à qui Dieu a confié^ sa vérité lui soient si infidèles, si je l'ose dire, que de n'avoir pas le courage de s'exposer à souffrir, quand ce devrait être la mort même, pour la confesser hautement.
Je sais le respect qui est dû aux puissances ' de l'Eglise; je mourrais d'aussi bon cœur pour le conserver inviolable, comme je suis prête à mourir avec l'aide de
1 Edit. V. C. omet : il n'est plus temps,
» Idem omet : sachant bien qu'il n'en fallait pas espérer, dans h temps où nous sommes, un meilleur.
3 Idem ; a ... la meUent eux-mêmes eu liberté... » * Idem : « ... a qui il semblait que Diou eût conlié... » 5 Idem : « ... aux premières puissances... »
Dieu pour la confession de ma foi dans les affaires présentes; mais je ne vois rien de plus aisé que d'allier l'un à Taulre. Qui nous empêche et ^ qui empêche tous les ecclésiastiques qui connaissent la vérité, lorsqu'on leur présente le formulaire à signer, de répondre : Je sais le respect que je dois à MM. les évêques, mais ma conscience ne me permet pas de signer qu'une chose est dans un livre où je ne l'ai pas vue, et après cela attendre ce qui en arrivera. Que craignons-nous? le hannissement et la dispersion pour les religieuses, la saisie du temporel, la prison et la mort, si vous le voulez : mais n'est-ce pas notre gloire et ne doit-ce pas êlre notre joie?
Renonçons à l'Evangile, ou suivons les maximes de rÉvangile; et estimons-nous heureuses de souffrir quelque chose pour la justice. Mais peut-être on nous retranchera de l'Eglise : mais qui ne sait que personne n'en peut être retranché malgré soi, et que l'esprit de Jésus-Christ étant le lien qui unit^ ses memhres à lui et entre eux, nous pouvons hien être privés des marques, mais non jamais de l'effet de cette union, tant que nous conserverons la charité, sans laquelle nul n'est un memhre vivant de ce saint corps. Et ainsi ne voit-on pas que tant que nous n'érigerons point autel contre autel ^ que nous ne serons pas assez malheureuses pour faire une Eglise séparée*, et que nousdemeu-
* Idem omet ces mois ; Qui 7ious empêche et. ' Edit. V. C : « ... élanl le seul qui unit... »
3 Idem : a ... que nous \\ élèverons pas autel contre autel... »
* 7 Jt?n omet : que nous ne serons pas assez malheureuses pour faire une Efjlise séparée.
rerons dans les termes du simple gémissement et de la douceur avec laquelle nous porterons notre persécution, la charité qui nous fera embrasser nos ennemis nous attachera inviolahlement à l'Eglise, et qu'il n'y aura qu'eux qui en seront séparés en rompant par la division qu'ils voudront faire le lien de la charité qui les unissait à Jésus-Christ et les rendait membres de son corps. Hélas I ma chère sœur, que nous devrions avoir de joie si nous avions mérité de souffrir quelque notable confusion pour Jésus-Christ I Mais on donne trop bon ordre pour l'empêcher, lorsqu'on peint avec tant d'adresse la vérité des couleurs du mensonge qu'elle ne peut être reconnue, et que les plus habiles ont de la peine à la voir ^ J'admire la subtilité de l'esprit, et je vous avoue qu'il n'y a rien de mieux fait que le mandement. Je crois qu'il est bien difficile de trouver une pièce aussi adroilc et faile avec tant d'art ^. Je louerais très-fort un hérétique en la manière qu'un père de famille louait son dépensier, s'il était aussi finement échappé de la condamnation sans désavouer son erreur, que nous consentons par là au mensonge sans nier la vérité ^ Mais des lidèles, des gens qui connaissent et qui soutiennent la vérité, l'Eglise catholique, user de déguisement et biaiser! Je ne crois pas que cela se soit jamais vu dans les siècles passés, et je prie Dieu de nous
ï Edit. V. C. modifie ainsi celte phrase : « Mais on a dowMc trop bon ordre à l'empêcher, lorsqu'on déguise tellement la vérité que les plus habiles ont peine à la reconnaître. »
' Idem omet celte phrase.
3 Idtin omet : sans désavouer son erreur^ que nous consentons par là au mensonge, sans nier la vérité.
faire mourir tous aujouid'Iiui plutôt que de souffrir qu'une telle abomination s'introduise dans l'Eglise \ En vérité, ma chère sœur, j'ai bien de la peine à croire que cette sagesse vienne du Père des lumières, mais plutôt je crois que c'est une révélation de la chair et du sang. Pardonnez-moi, je vous en supplie, ma chère sœur, je parle dans l'excès d'une douleur à quoi je sens Lien qu'il faudra que je succombe, si je n'ai la consolation de voir au moins quelques personnes se rendre volontairement victimes de la vérité et protester par une vraie fermeté ou par une fuite de bonne grâce contre tout ce que les autres feront, et conserver la vérilé en leur personne. Ce n'est pas que je voulusse, dans l'aigreur et le pouvoir où l'on voit les ennemis de la vérité, que l'on se déclarât trop expressément; car, par parenthèse, je crois que vous ne savez que trop' qu'il ne s'agit pas ici seulement de la condamnation d'un saint évoque, mais que sa condamnation enferme formellement celle de la grâce de Jésus-Christ; et qu'ainsi si notre siècle est si malheureux qu'il ne se trouve personne qui ose mourir pour défendre l'honneur d'un juste S c'est le comble de ne trouver personne qui le veuille pour la justice nuhue. Je ne voudrais ^ pourtant pas que Ton fit hautement une profession de foi ;
* Edit. F. r. : « ... plutôt que d'introduire une tcUe conduite dans son Eglise... •
3 Idem abrège et modifie ce passage comme il suit : « ... les autres feront. Je crois que vous savez assez qu'il ne s'agit... » 3 Idem ; « ... qui ose mourir pour un juste... »
* Tout ce passage, depuis : Je ne voudrais iu>q\i"ù. la fin de l'alinéû : dans sa manche, manque dans VÉdit. V. C
car, eu l'clat où sont les choses et les personnes que Dieu a livrées à leur sens et à leurs passions, il est indubitable à moins que tVun miracle que la vérité serait condamnée : et plus on se serait clairement expliqué, plus on ferait de tort à ceux qui condamneraient une vérité si claire. Mais je voudrais que, demeurant toujours dans les termes du respect pour ce qui est de ne point dire d'injures ni faire des reproches, on demeurât ferme à ne donner aucun sujet de croire qu'on eût ou condamné ou fait semblant de condamner la vérité : car je vous demande, ma très-chère sœur, au nom de Dieu, dites-moi quelle différence vous trouvez entre ces déguisements et donner de l'encens à une idole sous prétexte d'une croix qu'on a dans sa manche ^ ?
Vous me direz peut-être que cela ne nous regarde point, à cause de notre petit formulaire particulier; mais je vous dirai deux choses sur cela: l'une, que saint Bernard nous apprend, dans ses manières admirables de parler ^, que la moindre personne de l'Eglise non-seulement peut mais doit ^ crier de toutes ses forces, lorsqu'elle voit les évéques et les pasteurs de l'Eglise dans l'état où nous les voyons, quand il dit ; Qui peut trouver mauvais que je crie, moi qui suis une petite brebis, pour tâcher d'éveiller mon pasteur que je vois en-
* Voy. la Ve Provinciale. — Jacqueline retourne ici contre les jansénistes le reproche que Pascal avait adressé aux jésuites d'avoir permis aux chrétiens des Indes et de la Chine l'adoration ostensible des idoles, pourvu que cette adoration fut mentalenienl rapportée à une imaiïe deJ.-C, cachée sous leurs habits.
* Edit. V. C. : « ... avec sa manière admirable de parler... » 3 Idem: « ... mais qu'elle doit... »
dormi ^ cl prêt à être dévoré par une bête cruelle? Quand je serais assez ingrate pour ne le pas faire par l'amour que je lui porte et la reconnaissance que je lui dois, ne dois-je pas le faire par la crainte de mon propre péril ? Car, qui me défendra quand mon pasteur sera dévoré? Ce que je ne dis pas pour nos pères et pour nos amis, je sais qu'ils ont autant d'horreur que moi des déguisements pour eux-mêmes; mais je le dis pour l'élat général où est l'Eglise et pour me justifier envers vous el envers moi-même ^ de l'intérêt que je prends à cela.
L'autre chose que je vous réponds est, que je n'ai pu jusqu'ici approuver entièrement votre formulaire tel qu'il est, et que j'y voudrais quelques changements en deux endroits ' : le premier est au commencement ; car il semble dur, étant ce que nous sommes, de nous offrir si librement à rendre compte de notre foi. Je le voudrais faire néanmoins, avec un petit préambule qui en ôlât la conséquence et le scandale : car ne doutez pas * que le procédé de signature et de déclaration de foi est une usurpation de puissance d'une conséquence trèsdangereuse, principalement cela se faisant par l'autorité du roi, à quoi pourtant les particuliers ne doivent, je crois, pas résister; mais au moins faut-il qu'il y ait quelques marques que l'on ne le fait pas, ne sachant ce que l'on fait ou comme chose due, mais que c'est une
i Edit. V. C. : « ... que je crois emlormi... » ' Idem : « ... justifier envers moi-môme de... » 3 Idem : « ... qu'il est; j'y voudrais quelques changements en quelques enûroMs... »
* Jdcm : <« ... car vous ne douiez pas... »
LETTRKS. 409
violence à quoi on se rend ponr cvilcr le scandale ^ Le second est sur la lin , où je ne voudrais pas cpie nous parlassions des décisions * du saint-siége ; car encore qu'il soil vrai que nous nous soumellions à ces décisions en ce qui regarde la foi, le commun confond tellement par ignorance, cl les intéressés veulent tellement confondre par passion le fait et le droit, que vous savez qu'on n'en fait qu'une môme chose. Quel est donc l'effet de votre formulaire sinon de faire croire aux ignorants^ et de donner sujet aux malicieux d'assurer que nous sommes demeurés d'accord de tout, et que nous condamnons la doctrine de Jansénius, qui est clairement condamnée dans la dernière bulle.
Je sais bien que ce n'est pas à des filles à défendre la vérité, quoique l'on peut dire, par une triste rencontre, que, puisque les évoques ont des courages de filles, les lilles doivent avoir des courages d*éveques ; mais si ce n'est pas à nous à défendre la vérité, c'est à nous à mourir pour la vérité et à souffrir plutôt toutes choses que de l'abandonner \
Pour vous expliquer mieux ma pensée sur ces décisions du saint-siége, voici une comparaison qui me vient
* Celte phrase est modifiée ainsi dans Védit. V. C. : « mais au moins faul-il ([u'il y ail quelque marque qu'on le fait sachant ce que l'on fait, et qu'on ne le fait pas comme une chose due, mais comme une yi(dence à laquelle on se rend sans vouloir faire de scandale...»
- Edit. V. C. « ... que nous parlassions en tout des décisions... »
3 Edit. V. C. : • ... Que fait-il donc votre formulaire, sinon de faire craindre aux ignorants... »
'" Ce passage depuis ; Je sais bien, est aliéré dans Vcdit. V. C. U serait trop long d'indiquer toutes ces altérations en détail-
en l'esprit : Quoique tout le monde saclie que le mystère (le la Sainle-Trinilé est un des principaux points de notre foi et que saint Augustin confesserait sans doute et signerait très-librement, néanmoins si son pays était occupé par un prince infidèle qui voulût faire nier l'unité de Dieu et faire croire la pluralité des dieux, et que quelques-uns des fidèles pour pacifier les troubles que cela exciterait faisant un formulaire de foi sur ce point où il y eût : Je crois qu'il y a plusieurs personnes à qui l'on peut donner le nom de Dieu et leur rendi'eles adorations, etc., sans autre explication, saint Augustin le signerait-il? Certainement je ne le crois pas ; et je crois encore moins qu'il le dût faire, quoique ce soit une vérité qu'il n'y a point de fidèle qui puisse mettre en doute : mais il ne serait pas le temps de le dire en cette manière. Vous faites aisément l'application de la comparaison. On dira peutêtre que notre autorité n'est pas du poids de celle de saint Augustin, et qu'elle est nulle. Je réponds à cela premièrement, que je n'ai parlé de saint Augustin que par réponse à la seule que vous fîtes ces jours passés à toutes mes difficultés, qui était que l'on se riait de nos craintes et que saint Augustin signerait ce que nous craignons. Mais ce que je dis de saint Augustin, je le dis de vous et de moi et des moindres personnes de l'Eglise, car le peu de poids de leur autorité ne les rend pas moins coupables s'ils l'emploient contre la vérité. Chacun sait, et M. de Saint Cyraii le dit en mille lieux, que la moindre vérité delà foi doit être défendue avec autant de fidélité que Jésus-Christ. Qui est le fi-
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(lèle qui n'aurait point criiorreur de soi-même, s'il se pouvait faire qu'il se fut trouvé présent au conseil de Pilate où il aurait été question de condamner Jésus- Clirist à la mort, s'il s'était contenté d'une manière d'opiner ambiguë par laquelle on eût pu croire qu'il était de l'avis de ceux qui le condamnèrent, quoiqu'en sa conscience et selon son sens, ses paroles tendissent à le délivrer '?
Le péché de saint Pierre n'est-il pas infiniment moindre que ne serait une si extrême timidité ; et, cependant de quelle manière l'a-t-il regardé durant le reste de sa vie ? Et ce qui est bien considérable, c'est qu'encore qu'il fût destiné pour être le chef de l'Eglise, il ne l'était pas encore. Ce n'est donc que le péché d'un simple fidèle qui ne dit pas comme à présent : C'est un méchant, il est digne de mort, crucifiez-le, et qui ne fait pas même semblant de le dire , mais simplement : Je ne connais point cet homme ^ Poussez la comparaison jusqu'au bout , je vous en supplie. Ma lettre n'est déjà que trop longue. Ainsi , ma chère sœur, voilà ma pensée pour le formulaire que je voudrais clair en ce qu'il contiendra, quoique je voie bien qu'il ne doit pas tout contenir. Comme dans l'ignorance où nous sommes, tout ce qu'on peut désirer de nous pour la signature qu'on nous propose est un témoignage de la sincérité de notre foi et de notre par-
1 Môme observation que dans la note précé Jenle, pour cet alinéa, depuis ces mots (page iOO) : Pour vous cxpliqwr, etc.
^ Tout ce passage, depuis le commeaceuiciit de l'alinéa, manque également dans VÉdit. V. C.
faite soumission à l'Eglise, au pape qui eu est le chef et à M. l'arclievêque de Paris qui est notre supérieur ; quoique nous ne croyions pas qu'on ait droit de demander en cette matière raison de leur foi à des personnes qui n'ont jamais donné aucun sujet d'en douter, néanmoins pour éviter le scandale et les soupçons que notre refus pourrait faire naître, nous témoignons par cet acte que, n'eslimant rien de si précieux que le trésor de la foi pure et sans mélange que nous voudrions couserver aux dépens de notre vie, nous voulons vivre et mourir humbles filles de l'Eglise catholique, croyant tout ce qu'elle croit et étant prèles de mourir pour la confession de la moindre de ses vérités. Si on s'en contente, à la bonne heure; sinon, pour moi je ne ferai jamais autre chose, s'il plait à Dieu. C'est ce me semble tout ce que nous pouvons accorder ; du reste arrive ce qui pourra, la pauvrelé, la dispersion, la prison, la mort , tout cela me semble rien en comparaison de l'angoisse où je passerais le reste de ma vie, si j'avais été assez malheureuse pour faire alliance avec la mort en une si belle occasion de rendre à Dieu les vœux de fidélité que nos lèvres ont prononcés K
Prions Dieu, ma chère sœur, les unes pour les autres *, qu'il nous fortifie et nous humilie de plus en plus % puisque la force sans humilité et riiumililé sans force sont aussi pernicieuses * l'une que l'autre. C'est ici plus
• Toul ce passage, depuis : Si on s'en contente, est transposé et légèrement altéré dans VEdit. Y. C.
2 Edit. V. C. (iniel : les unes pour les autres.
3 Idem omet : de plus en plus.
^ Idem : « ...iwiss'ï préjudiciables... »
que jamais le temps de se souvenir que les timides sont mis au môme rang que les parjures et les exécrables.
Ne vous scandalisez pas de mes reproches sur le peu d'élat qu'on a fait de nos difficultés. Je n'en ai pas eu la moindre peine ; je suis accoutumée à êlre traitée en enfant, et Dieu veuille que je le sois toute ma vie. Mais le discours m'y a portée sans dessein et je n'en ai pas été fâchée afin que s'il arrivait jamais qnelque chose de semblable on sache qu'on ne nous satisfait pas en disant qu'on se rit de nos difficultés, sans en alléguer aucune raison. Adieu, ma chère sœur, en l'état où est notre chère malade, si la chose ne pressait autant qu'elle le fait, je n'en aurais pas dit un mot ^
Je crois, ma chère sœur, n'avoir pas besoin de vous dire que je ne m'arrête nullement aux paroles de notre formulaire et qu'il m'est indifférent de quels termes on use, pourvu qu'on ne donne nul snjet de penser que nous condamnons ni la grâce de Jésus-Christ ni celui qui l'a si bien expliquée *.
C'est pour cela qu'en mettant ces mots croire tout ce que l'Église croit, j'ai omis et condamner tout ce quelle condamne^ quoiqu'il soit vrai que je condamne tout ce que l'Eglise condamne; mais je crois qu'il n'est pas le temps de le dire de peur qu'on ne confonde l'Eglise
' Tout cet alinéa, depuis : Ne vous scandalisez pas, manque dans VÉdit. V. a
* Cet alinéa, dans VÉdit. V. C, se trouve abrégé et modifié comme il suit : « Il m'est indifférent de quels termes on use, pourvu qu'on n'ait nul sujet de penser que nous condamnons ou la gr^ce de J.-C, ou celui qqi Ta si divinement expliquée. »
avec les décisions présentes, comme feu M. de Saint-Cyran dit que les païens ayant mis une idole au même lieu où était la croix de Notre-Seigneur , les fidèles ne l'allaieiit point adorer de peur qu'il ne semblât qu'ils adoraient Tidole \
Note du P. Guerrier : « J'ai transcrit cette lettre sur une copie difficile à déchilTrer. »