‹ Lettres, opuscules et mémoires de Madame Périer et de Jacqueline, soeurs de Pascal, et de Marguerite Perier, sa nièceChapitre 90 sur 97 · LETTRE DE LA SŒUR JACQUELINE DE SAINTE EUPHEMIE PASCAL A M · texte numérisé non relu

LETTRE DE LA SŒUR JACQUELINE DE SAINTE EUPHEMIE PASCAL A M

Gloire à JésuSy au U^ês-saint sacrement.

Ce 23 au soir (juin 1G6t).

Mon père,

Selon l'ordre ordinaire de la civilité, je devrais vous faire bien des compliments et vous témoigner ma joie de ce que j'ai une occasion de vous écrire, qui est, comme vous savez, une grâce bien rare; mais, en vérité, l'état de l'Eglise et celui de la chère mère m'en ôtcnt le courage et puis, mon père, je ferai grand tort à votre charité de penser que vous me puissiez croire changée à votre égard. L'ordre que vous nous avez donné par voire billet qui nous a été rendu ce matin , est venu fort à propos me donner mission pour une chose à quoi je n'en

1 Edit. V. C. : « ... qu'ils allaient adorer l'idoie. » * lie Recueil MS. du P. Guerrier, page 201. —Cette lettre est adressée à Arnauld.

VEdit. F. f . ue contient pas cette lettre.

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avais que par un mouvement intérieur qui n'est pas une chose bien sûre : c'est, mon père, qu'hier, après avoir communié dans une grande amertume de cœur sur tout ce qui se passe, tandis que je faisais mon action de grâces, ou plutôt que je gémissais devant Dieu, il me vint une forte pensée d'écrire toutes mes pensées sur ce sujet ou au moins les principales, car plusieurs mains de papier ne suffiraient pas ; et ne sachant à qui je m'adresserais, je jetai les yeux sur ma sœur Angélique à qui j'écrivis dès le moment celte longue lettre, après avoir invoqué Dieu et son Saint-Esprit pour les personnes qui devaient y répondre, sans, après cela, presque penser à ce que j'avais à dire que j'ai mis tout du cours de la plume. Je l'ai achevée aujourd'hui avec plus d'assurance depuis votre billetetje vousl'envoie, monpère, parce que je n'ai pas pu prendre le temps de la récrire pour vous l'adresser.

Vous verrez qu'elle est écrite en marge. Si vous avez la bonté d'y répondre à chaque article sur la marge même je vous en serai bien obligée ; mais si vous aimez mieux faire une réponse à part, si vous jugez à propos de l'envoyer à ma sœur Angélique quand vous l'aurez vue, je lui mande que je vous en supplie. Si néanmoins vous mettez les réponses sur la lettre même, renvoyez-la moi tout droit à moi-même s'il vous plaît, car je ne désire qu'elle l'ait qu'au cas qu'elle ne soit pas répondue, afin qu'elle y mette ses réponses ; et pour celles que vous me ferez, mon père, soit sur laletlre ou à part, je les lui enverrai si vous me permettez, mais je serais bien aise que nous les voyions les premières. Vous verrez, mon père,

hieii fulminer coiilre ce qui a été fait ; il m'a semblé, outre qu'en ces matières chacun abonde en son sens et appuie ses raisons comme il peut, que je le pouvais faire plus librement (ju un autre à cause de celui qui y a eu bonne part^ Je suis dans une joie incroyable de son zèle, et je crois, après tout, que c'est Dieu qui le lui a fait faire pour mettre en sûreté la conscience d'une infinité de personnes qui se laissent conduire à la boucherie comme des agneaux; et que, dans un temps où il ne fallait pas espérer que ceux qui ont l'autorité de l'Eglise de Paris eussent assez de force pour exhorter, par leur exemple, tous leurs diocésains au martyre, ça été une chose digne de leur piété de leur donner moyen, sans même que la plupart d'entre eux le sacbent, de ne rien faire directement contraire à la vérité; et qu'ils ont fait comme un père sage qui émousse le trancbant d'un couteau qu'il donne à son enfant; enfin, pour dire ma pensée en un mot, on a empêché par cette voie de faire tout le mal qu'on pouvait , et c'est une grande louange puisque l'Eglise même la donne aux saints : Qui polest transgredi et non est transgressus. Mais il me semble, mon père, que ce qui est assez pour les uns, serait un horrible défaut aux autres. A la bonne beure que les cboses soient de cette sorte, pourvu que l'on permette à ceux qui en auront le courage d'aller plus avant et que l'on ne prétende pas que nous nous sauverons en voilant la vérité, et en nous contentant de ne la pas condamner en effet, quoique nous semblions la condamner en appa-

* Sans doute son tVôre Paf;cal.

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rence. En vérité, mon père, il semble que c'est un peu faire en cette matière comme ceux qui disent qu'on n'est pas obligé d'aimer Dieu, et qu'il suffît qu'on ne le haïsse pas. Mais si je me remets en discours, je n'en sortirai pas aisément: pardonnez-le moi, mon père, et ne croyez-pas, je vous en supplie, quelque forte que je paraisse, que la nature n'appréhende beaucoup toutes les suites^; mais j'espère que la grâce me soutiendra, et il est vrai qu'il me semble quasi que je la sens. Je vous supplie très-humblement, mon père, de la demander pour moi. Je me remets entièrement à votre discrétion pour ces lettres : mon inclination serait qu'elles ne fussent vues que de vous, mon père, et de ma sœur Angélique. Néanmoins, si vous jugez à propos de les faire voir à M. de Gournay, vous le pouvez, mon père. Ma sœur aussi est capable de les voir, et peut-être mon frère s'il se porte bien. Je vous demande vos prières, mon père, au nom de Dieu.

Note du P. Guerrier : « J'ai transcrit cette lettre sur une copie de la même main que la précédente. Je ne sais à qui elle s'adresse. •

^ Peu de temps après, Jacqueline ayant signé le formulaire, contre sa conscience, en éprouva une si grande douleur qu'elle tomba malade et mourut. ( Voy. ci-dessus, page 77. )

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