MARGUERITE PEBIER, SA NIECE
Lorsque mon oncle eut un an, il lui arriva une chose très-extraordinaire. Ma grand'mère était, quoique trèsjeune, très-pieuse et très-charitable; elle avait grand nombre de pauvres familles à qui elle donnait une petite somme par mois, et entre les pauvres femmes à qui elle faisait ainsi la charité S il y en avait une qui avait la réputation d'être sorcière : tout le monde le lui disait; mais ma grand'mère, qui n'était point de ces femmes crédules et qui avait beaucoup d'esprit, se moquait^ de cet avis, et continuait toujours à lui faire l'aumône. Dans ce temps-là il iarriva que cet enfant tomba * dans une langueur semblable à ce que l'on appelle à Paris tomber en chavire; mais cette langueur était accompagnée de deux circonstances qui ne sont point ordinaires:
* Ile MS. du p. Guerrier, p. 173. Le MS. Supph franc» n» 1485, contient aussi une copie de ce Mémoire; mais c'est une copie moins correcte. Comme elle a été en grande pariie publiée par M. V. CousId dans sou Rapport sur la nécessité d'une nouvelle édition des Pensées {pag. 390), nous renverrons à cet ouvrage pour indiquer les principales variantes qui existent entre le MS. du P. Guerrier, qui est une copie faite sur Toriginal autographe de Marg. Perier, et le MS. Suppl. franc., qui n'est qu'une copie de seconde main.
M. Aimé Martin possède une troisième copie du môme écrit, laquelle se trouve dans le MS. mentionné plus haut, provenant de la succession du P. Adry. Elle est d'ailleurs, sauf deux ou trois mots qui sont changés, conforme au MS. du P. Guerrier.
* Rapport V. C. : « ... elle avait un grand nombre de pauvres familles k qui elle donnait la charité. Il y en avait une... »
' Rapport V. C, ; « ... se moqua.., »
* Idem : «... il arriva que le petit Pascal tomba... »
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Tune, qu'il ne pouvait souffrir de voir de l'eau sans tomber dans des transports d'emportement très-grands; et l'autre, bien plus étonnant, c'est qu'il ne pouvait souffrir de voir son père et sa mère proche l'un de l'autre \ Il souffrait les caresses de l'un et de l'autre en particulier avec plaisir; mais aussitôt qu'ils s'approchaient', il criait et se débattait avec une violence excessive. Tout cela dura plus d'un an, durant lequel le mal s*augmentait. Il tomba dans une telle extrémité, qu'on le regardait comme prêt à mourir '.
Tout le monde disait à mon grand-père et à ma grand'mère que c'était assurément un sort que celte sorcière avait jeté sur cet enfant; ils s*en moquaient l'un et Vautre, regardant ces discours comme des imaginations qu'on a quand on voit des choses extraordinaires, et n'y faisaient aucune attention *, laissant toujours à cette femme une entrée libre dans leur maison où elle recevait la charité. Enlin mon grand-père, importuné de tout ce qu'on lui disait là-dessus, fit un jour entrer cette femme dans son cabinet , croyant que la manière dont il lui parlerait lui donnerait lieu de faire cesser tous ces bruits '; mais il fut très-étonné lorsqu'après les premières paroles qu'il lui dit, auxquelles elle répondit seulement et assez doucement que cela n'était point, et qu'on ne disait cela d'elle que par envie, à
1 Rapport V. C. ; « ... son père et sa mère s'approcher l'un de Tautre... »
■ Idem : « ... aussitôt quMls s'approchaîeût ensemble,.,. > 3 !dem : «... qu'on le croyait prêt k mourir. » ^ Idem : « ... et n'y faisant aucune attention.... > B Idem ; c ... tous les bruits. »
cause des cbariléis qu*elle recevait, il voulut lui faire peur, et, feignant d*étre assuré qu'elle avait ensorcelé son enfant, il la menaça de la faire pendre si elle ne lui avouait la vérité ; alors elle fut effrayée, et se mettant à genoux, elle lui promit de lui dire tout, s'il lui promettait de lui sauver la vie. Sur cela, mon grandpère, fort surpris, lui demanda ce qu'elle avait fait et ce qui Tavait obligée à le faire. Elle lui dit que l'ayant prié de solliciter pour elle, il le lui avait refusé, parce qu'il croyait que son procès n'était pas bon S et que, pour s'en venger, elle avait jeté un sort sur son enfant qu'elle voyait qu'il aimait tendrement, et qu'elle était bien fâchée de le lui dire, mais que le sort était à la mort. Mon grand-père affligé lui dit : Quoi! il faut donc que mon enfant meure I Elle lui dit qu'il y avait du remède, mais qu'il fallait que quelqu'un mourût pour lui et transporter le sort. Mon grand-père lui dit : Ho ! j*aime mieux que mon fils meure, que de faire mourir une autre personne *• Elle lui dit : on peut mettre le sort sur une béte. Hon grand-père lui offrit un cheval : elle lui dit que, sans faire de si grands frais, un chat lui suffisait. Il lui en fit donner un ; elle l'emporta, et en descendant elle trouva deux capucins qui montaient pour consoler ma grand'mère de rextréniité de la maladie de cet enfant ^ Ces pères lui dirent qu'elle voulait encore faire quelque sortilège de ce chat : elle
*■ Rapport F. C. : » ... flollicUer un procès pour elle, il Vavait re fusée f parce quMl croyait qu'il n'élait pas bon.... »
s Rapport Y. C. : c ... i?ft/ j'aime mieux que mon fils meure, que ti qwlqu'un mourrait pour lui, »
* Idem : « ... pour consoler mon grand'pére de Textrémité de la
maladie de $on /!)#. •
430 MARGUSlin HUU.
le prit et le jeta par one fenêtre, d'où il ne tomba qne de la hanteur de six pieds et tomba mort ; elle en de» manda nn antre que mon grand-père lui fit donner. La grande tendresse qu'il avait pour cet enfant fit^ qu'il ne fit pas d'attention que tout cela ne valait rien, puis* qu'il fallait, pour transporter ce sort, ^ faire une non* velle invocation au diable ; jamais cette pensée ne lui vint dans Vesprit ; elle ne lui vint que longtemps après, et il se repentit d'avoir donné lieu à cela.
Le soir la femme vint et dit à mon grand-père qu*elle avait besoin d'un enfant qui n'eût pas sept ans et qui, avant le lever du soleil , cueillit nenf feuilles de trois strtes d'herbes ; c'est-i-dire trois de chaque sorte. Mon grand-père le dit à son apothicaire qui dit qu'il y mènerait lui-même sa fille, ce qu'il fit le lendemain matin. Les trois sortes d'herbes étant cueillies, la femme fit nn cataplasme qu'elle porta à sept heures du matin à mon grand-père, et lui dit qu'il fallait le mettre sur le ventre de l'enfant. Mon grand-père le fit mettre; et à midi, revenant du palais, il trouva toute la maison eif larmes, et on lui dit que l'enfant était mort; il monta, vit sa femme dans les larmes, et l'enfant dans son beiv ceau, mort, à ce qu'il paraissait. Il s'en alla, et en sor^ tant de la chambre il rencontra sur le degré la femme qui avait porté le cataplasme, et attribuant la mort de cet enrant à ce remède, il lui donna un soufflet si fort qu'il lui fit sauter le degré. Cette femme se releva et lui dit qu'elle voyait bien qu'il était en colère parce
> Bapport V* C. : c ... pour cet enfant, fut causê^,9
MÉMOIRB. 4SI
qu*il eroyait que son enfant était mort ; mais qu*elle avait oublié de lui dire le matin qu'il devait paraître mort jusqu*à minuit, et qu'on le laissât dans son ber^ ceau jusqu'à cette heure là et qu'alors il reviendrai t< Mon grand-père rentra et dit qu'il voulait absolument qu'on le gardât sans Tensevelir. Cependant l'enfant paraissait mort; il n'avait ni pouls ni sentiment/; il devenait froid» et avait toutes les marques de la mort j on se moquait de la crédulité de mon grand-père qui nV Tait pas accoutumé de croire à ces sortes de gens-là *» On le garda donc ainsi, mon grand-père et ma grand', mère toujours présents, ne voulant s'en fier à personne; ils entendirent sonner toutes les heures et minuit aussi sans que l'enfant revint. Enfin, entre minuit et une heure, plus près d'une heure que de minuit, l'en« fant commença à bâiller; cela surprit extraordinaire* ment : on le prit, on le réchauffa, on lui donna du via avec du sucre ; il l'avala ; ensuite sa nourrice lui pré^ senta le téton qu'il prit sans donner néanmoins de marques de connaissance et sans ouvrir les yeux ; cela dura jusqu'à six heures du matin qu'il commença i ouvrir les yeux et à connaître quelqu'un. Alors, voyant son père et sa mère l'un près de l'autre, il se mit à crier comme il avait accoutumé ; cela fit voir qu'il n'était pas encore guéri, mais on fut au moins consolé de ce qu'il n'était pas mort, et environ six ou sept jours après il commença à souffrir la vue de l'eau. Mon grand-père,
* Rapport F. C* ; « ... « ... il n'avait ni pouls, ni vaisB, ni sesli* ment... »
* Idem : « ... é erofreli 9é$ ffênê-^là, »
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arrivant de la messe, le trouva qui se divertissait à verser de Teau d'un verre dans un autre entre les bras de sa mère ^ ; il voulut alors s'approcher, mais Tenfant ne le put souffrir, et peu de jours après il le souffrit, et en trois semaines de temps cet enfant fut entièrement guéri et remis dans son embonpoint ^
Pendant que mon grand-père était encore à Rouen, M. Pascal, mon oncle, qui vivait dans cette grande piété, qu'il avait lui-même inspirée à toute la famille ', tomba dans un état fort extraordinaire qui était causé par la grande application qu'il avait donnée aux sciences ; car les esprits étant montés trop fortement au cerveau, il se trouva dans une espèce de paralysie depuis la ceinture en bas, en sorte qu'il fut réduit à ne marcher qu'avec des potences ; ses jambes et ses pieds devinrent froids comme du niarbre, et on était obligé de lui mettre tous les jours des chaussons trempés dans de l'eau-de-vie pour tâcher de faire revenir la chaleur aux pieds. Cet état où les médecins le virent, les obligea de lui défendre toute sorte d'application ; mais cet esprit si vif et si agissant ne pouvait pas demeurer oisif. Quand il ne fut plus occupé ni de sciences, ni de choses de piété qui
* Rapport F. C. : < ... dans les bras de sa mère, i
* Voy. ci après page 471, une autre relation des mêmes faits, extraite, par le P. Guerrier, de la Bibliothèque des Oratoriens de Cler* mont.
Ici vient, dans le MS. du P. Guerrier, le passage relatif au curé de Rouville et aux MM. Deslandes et Boutellerie. Nous croyons de- ▼oir reporter ce passage dans le mémoire de Marg. Périer sur sa famUie» page 423 ; car il est évident qu'il est ici hors de sa place.
* Rapport F. C. ; « ... lai-mOme imprimée à la famille.*. •
portent avec elle leur application, il lui fallut quelque plaisir : il fut contraint de revoir le monde, déjouer, et de se divertir. Dansle commencement cela était modéré ; mais insensiblement le goût en revint, il se mit dans le"* monde, sans vice néanmoins, ni dérèglement, mais dans rinutilité, le plaisir et Tamusement. Mon grandpère mourut; il continua à se mettre dans le monde, avec même plus de facilité étant maître de son bien; et alors après s*y être un peu enfoncé, il prit la résolution de suivre le train commun du monde, c'est-à-dire de prendre une charge et se marier ; et prenant ses mesures pour l'un et pour l'autre, il en conférait avec ma tante, qui était alors religieuse , qui gémissait de voir celui qui lui avait fait connaître le néant du monde, s*y plonger de lui-même par de nouveaux engagements. Elle l'exhortait souvent à y renoncer; mais l'heure n'était pas encore venue ^ ; il l'écoutait et ne laissait pas de pousser toujours ses desseins. Enfin Dieu permit qu'un jour de la Conception de la sainte Vierge, il allât voir ma tante, et demeurât au parloir avec elle durant qu'on disait nones avant le sermon. Lorsqu'il fut achevé de sonner, elle le quitta et lui de son côté entra dans l'église pour entendre le sermon, sans savoir que c'était là où Dieu l'attendait. Il trouva le prédicateur en chaire, ainsi il vit bien que ma tante ne pouvait pas lui avoir parlé ; le sermon fut au sujet de la conception de la sainte Vierge, sur le commencement de la vie des chrétiens, et sur l'importance de les rendre saints, en ne
* Rapport V. C. omet : mais Vheure n'était pas encore venue.
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«^engageant pas, comme font presque tous les gens du inonde, par Thabitude, par la coutume et par des raisons de bienséance toutes humaines, dans des charges et dans des mariages ; il montra comment il fallait consulter Dieu avant que de s'y engager, et bien examiner si on pouvait faire son salut et si on n'y trouverait point d'obstacles. Gomme c'était là précisément son état et sa disposition^ et que le prédicateur prêcha avec beaucoup de véhémence et de solidité, il fut vivement touché, et croyant que tout cela avait été dit pour lui, il le prit de même. Ma tante alluma autant qu'elle put ce nouveau feu, et mon oncle se détermina peu de jours après à rompre entièrement avec le monde ; et pour cela il alla passer quelque temps à la campagne pour se dépayser, ef rompre le cours du grand nombre ^ de visites qu'il faisait et qu'il recevait ; cela lui réussit, car depuis cela il n'a plus vu aucun de ces amis qu'il ne visitait que par rapport au monde.
Dans sa retraite, il gagna à Dieu M. le duc de Roannez avec qui il était lié d'une amitié très-étroite fondée sur ee que M. de Roannez, ayant un esprit très-éclairé et capable des plus grandes sciences, avait beaucoup goûté l'esprit de M. Pascal et s'était attaché à lui*. H. Pascal ayant donc quitté le monde et ayant résolu de ne plus s'occuper que des choses de Dieu, il fit comprendre à
A m"* Perier a écrit sur M. et MUe de Roannez une notice qui se trouve dans les Recueils du P. Guerrier et que nous avons publiée dans le tome 1% page 581, de notre édition des Pensées.
Voy. ci-après iippendfce, n°IV, une lettre inédite du duc de Roanne; il Araattid de Pomponne, sur la mort de Pascal.
* Bapport V.C.: c ... et rompre le cours général du grand... ■
lldilOlBS. 495
M. de Roannez Timportance d*en faire de même» et lui parla là-dessus avec tant de force qu'il le persuada'. Etant donc ainsi touché de Dieu par le ministère de H* Pascal, il commença à faire des réflexions sur le néant du monde» et il prit un peu de temps pour penser i ce que Dieu demandait de lui ; enfin il prit la résolution de ne jamais songer au monde , de s'en retirer aussitôt qu'il pourrait, et de rendre le gouverne* ment de Poitou qu'il avait, dès qu'il pourrait en avoir Tagrément du roi. Huit jours après qu'il eut pris sa résolution là-dessus, et qu'il en eut conféré avec mon oncle qu'il avait môme pris chez lui pour quelque temps pour l'aider à se déterminer, il arriva que M. le comte d'Harcourt, son grand-onde, lui vint dire un jour qu'on lui avait proposé un mariage pour lui, qui était mademoiselle de Menus, qui est aujourd'hui madame de Vivonne, qui élait le plus grand parti du royaume, pour le bien, la naissance, et la personne. Il fut surpris de celte proposition, car il y avait plus de quatre ans qu'il avait dans l'esprit que lorsqu'il serait en âgé de se marier et en disposition de cela il tâcherait d'avoir celle demoiselle-là ; cependant il n'hésita point de la refuser, croyant qu'il de* vait à Dieu celle marque de fidélité de ne lui point manquer dans la résolution qu'il venait de lui inspirer de quitter le monde : il répondit donc sur-le-champ à
^ Le MS. appartenant à M. Aimé-Martin ajoute : « ... le persuada si bien et si fortement que M. de Roannez goûta tout aussi vivement tout ce qu'il lui dit sur ce sujet, comme il avait goûté ses raisonne-* ments pour les choses de science, qui faisaient auparavant leur plaisir et \é sujet de toutes leurs coA veillions. »
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H. le comte d'Harcourt qu'il était très-obligé aux personnes qui songeaient à lui, mais qu*il ne voulait passe marier encore. M. le comte d'Harcourt s'emporta beaucoup, et lui dit qu'il était fou, et qu'il serait bien heureux si après avoir recherché une demoiselle de qualité, bien faite et bien raisonnable et la plus riche héritière du royaume, on la lui donnait; et qu'aujourd*hui c'était les parents même de la demoiselle qui le demandaient et qui le recherchaient, et que lui voulait encore y pen« serl M. de Boannez enfin lui déclara qu'il ne voulait point se marier. Il s'emporta encore davantage et le traita mal, et enfin on commença à attribuer cela à mon oncle dans sa famille, en sorte qu'il y était re« gardé avec horreur, et qu'une fois une femme qui servait de concierge l'alla chercher à sa chambre pour le poignarder, et heureusement elle ne le trouva pas. Depuis cela mon oncle demeura dans une retraite et une séparation entière du -monde dans laquelle il a fini ses jours, sans jamais s'y être remis, au contraire il rom* pait de plus en plus avec tous ses amis, n'en voyant plus aucun de ceux du monde.
Il s'engagea durant sa retraite par un ordre de la providence à travailler contre les athées, et voici comment on a recueilli ce qu'on en a donné au public. M. Pascal avait accoutumé, quand il travaillait, de former dans sa tète tout ce qu'il voulait écrire sans presque en faire de projet sur le papier; et il avait pour cela une qualité extraordinaire, qui est qu'il n'oubliait jamais rien, et il disait lui-même qu'il n'avait jamais rien oublié de ce qu'il avait voulu retenir. Ainsi
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il gardait daits sa mémoire les idées de tout ce qu'il projetait d'écrire, jusqu'à ce que cela fût dans sa perfection et alors il l'écrivait. C'était son usage ; mais pour cela il fallait un grand effort d'imagination, et quand il fut tombé dans ses grandes inûrmités, cinq ans avant sa mort, il n'avait pas assez de force pour garder ainsi dans sa mémoire tout ce qu'il méditait sur chaque chose. Pour donc se soulager, il écrivait ce qui lui venait à mesure que les choses se présentaient à lui, afin de s'en servir ensuite pour travailler comme il faisait auparavant de ce qu'il imprimait dans sa mémoire ; et ce sont ces morceaux écrits ainsi pièce à pièce, qu'on a trouvés après sa mort, qu'on a donnés et que le public a reçus avec tant d'agrément.
Pendant que M. Pascal travaillait contre les athées, il arriva qu'il lui vint un très-grand mal de dents. Un soir M. le duc de Roannez le quitta dans des douleurs très-violentes ; il se mit au lit, et son mal ne faisant qu'augmenter, il s'avisa, pour se soulager, de s'appliquer à quelque chose qui pût lui faire oublier son mal. Pour cela, il pensa à la proposition de la Roulette faite autrefois par le P. Mersenne, que personne n'avait jamais pu trouver et à laquelle il ne s*é tait jamais amusé. Il y pensa si bien qu'il en trouva la solution et toutes les démonstrations. Cette application sérieuse détourna son mal de dents, et quand il cessa d'y penser il se sentit guéri de son mal.
M. de Roannez étant venu le voir le matin, et le trouvant sans mal, lui demanda ce qui l'avait guéri. Il dit que c'était la Roulette qu'il avait cherchée et trouvée.
M. de Roannez surpris de cet effet et de la chose même, car il en savait la difficulté, lui demanda ce qu'il avait dessein de faire de cela : mon oncle lui dit que la solution de ce problème lui avait servi de remède et qu*il n'en attendait pas autre chose. H. de Roannez lui dit qu'il y avait bien un meilleur usage à en faire; que dans le dessein où il était de combattre les athées, il fallait leur montrer qu'il en savait plus qu'eux tous en ce qui regarde la géométrie et ce qui est sujet à la démonstration ; et qu'ainsi s'il se soumettait à ce qui regarde la foi, c'est qu'il savait Jusques où devaient porter les démonstrations ; et sur cela, il lui conseilla de consigner soixante pistoles et de faire une espèce de défi à tous les mathématiciens habiles qu'il connaissait et de proposer ce prix pour celui qui trouverait la solution du problème. M. Pascal le crut et consigna les soixante pistoles entre les mains de M. ***; nomma des examinateurs pour juger des ouvrages qui viendraient de toute TEurope et fixa le temps à dix-huit mois au bout desquels personne n'ayant trouvé la solution suivant le jugement des examinateurs, M. Pascal retira ces soixante pistoles et les employa à faire imprimer son ouvrage dont il ne fit tirer que cent-vingt exemplaires.
M. Pascal parlait peu de sciences; cependant quand l'occasion s'en présentait, il disait son sentiment sur les choses dont on lui parlait. Par exemple, sur la philo- Sophie de H. Descartes il disait assez ce qu'il pensait. Il était de son sentiment sur Vautomettef et n'en était
MÉMOIRE. 4Sd
point sur la matière subtile dont il se moquait fort ; mais il ne pouvait souffrir sa manière d'expliquer la formation de toutes choses, et il disait très-souvent : « Je ne puis pardonner à Descartes : il aurait bien voulu» dans toute sa philosophie S pouvoir se passer de Dieu; mais il n'a pu s*empécher de lui faire donner une chiquenaude* pour mettre le monde en mouvement ; après cela, il n'a plus que faire de Dieu. »
Note du P. Guerrier : c J*ai transcrit ceci sur le manascrit de W>« Ferier, qui est fort étendu; mais j'ai passé C9 que j*avais déjà transcrit sur d'autres MSS. de cette demoiselle. »
' Le mot philosophie signifie ici l'explication du monde physique, et la réflexion de Pascal s'applique à la IIP partie des principes d$ philosophie de Descartes, intitulée : De mimdo adtpectabili,
s c Lui faire donner une chiquenaude » est la véritable leçon de MU* Perier. Le MS. SuppL franc, n« 1485, qui n'est qu'une copie faite sur celle du P. Guerrier, omet le root faire et dit : • ... n'a pu s'empêcher de lui donner une chiquenaude; » cette leçon ne faisant pas un sens raisonnable, une main inconnue a écrit après coup et en surcharge accorder au-dessus de donner.
M. Cousin, qui a rapporté ce passage dans son Bapportj etc., p. 4f , faiit, à cette occasion, la remarque suivante : • Le Recueil (de 1740) « qui n'entend pas la grâce et la finesse de cette expression : lui aec corder une chiquenaude, y substitue : lui faire donner une chic quenaude; et Bossut n'a pas manqué de suivre le Recueil. »
61 M. Cousin avait connu les Recueils MSS. du P. Guerrier, il aurait vu que Bossut aussi bien que l'éditeur du recueil de 1740, avaient donné la véritable parole de Pascal : lui faire donner...; parole qui ftous parait tout aussi fine, quoique peut*étre un peu mQin9 (iul>tU^ que celle d'accorder.
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